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Full text of "Histoire de Corse"

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4° Édition 
IiHS ViEmiiHS PnoVlflCES DE ptlRJiCH 

COLONNA DE CESARI-ROCCA et LOCIS VILLAT 



HISTOIRE 

DE CORSE 



Ouvrage illustré de gravures hors texte 




PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE PURNE 
BOIVIJI 6fe C'e, ÉDITEURS 

5, BUK PALATINE (VI*) 
J916 




:iLJ. 






HISTOIRE 



DE CORSE 



LES VIEILLES PROVINCES DE FRANCE 

COLONNA DE CESARI-ROCCA 

et 

hCVlS VILLAT 



HISTOIRE 

DE CORSE 



OUVRAGE ILLUSTRÉ DE GRAVURES HORS TEXTE 




PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE 
BOIVIJVI & C'^ ÉDITEURS 

3 ET 5, RUE PALATINE (vic) 



l'JlC 



t !00 f 



EBS VMOLES PROVINCES DE FRANCE 




CoIlectioiïNf)uiBliée sous la direction de M. A. Aluert-Petit, 
^ professeur au Lycée Janson de Sailly. 



/ SONT PARUES .* 

-' His^ij^e de Normandie, 6" édition, par A. Albert-Petit, professeur 
Mxée Janson de Sailly {Couronné par l'Académie française). 
ché 3 fr. » 

Histoire de Franche-Comté, 4* édition, par L. Febvre, professeur 

à laFaculté des Lettres de l'Université de Dijon. Broché. 3 fr. » 
Histoire d'Alsace, 11° édition, par Rod. Reuss, correspondant de 

l'Institut, direct. -adjoint à l'École des Hautes Études. Br. 4 fr. » 
Histoire de Savoie, 4= édition, par Ch. Licfayard, professeur au 

Lycée Henri IV. Broché 3 fr. 50 

Histoire de Poitou, par P. Boissonnade, professeur à la Faculté des 

Lettres de l'Université de Poitiers. Broché 3 fr. 50 



EN PREPARATION : 

Histoire de Gascogne et Guyenne, par P. Courteault, profes- 
seur à la Faculté des Lettres de l'Université de Bordeaux . 

Histoire de Bretagne, par A. Le Braz, professeur à la Faculté des 
Lettres de l'Université de Rennes. 

Histoire de Languedoc, par P. Gachon, professeur à la Faculté 
des Lettres de l'Université de Montpellier. 

Histoire d'Auvergne, par Louis Farges, Consul général de France. 

Histoire d'Orléanais, par René Doucet, agrégé d'histoire, profes- 
seur au Lycée de Tours. 

Histoire de Bourgogne, par J. Calmette, professeur à la Faculté 
de Toulouse. 

Histoire du Lyonnais, par Dupont-Ferrier, professeur au Lycée 
Louis-lo-Grand. 

Histoire de Champagne, par E. Toutey, docteur es Lettres, ins- 
pecteur de l'Enseignement primaire. 



Tous droits de reproductioîi 
cl de traduction réservés pour tous pays. 



AVANT-PROPOS 



Nous avons été guidés, en écrivant ce volume, 
par le souci constant de rattacher l'histoire de 
Corse à l'histoire générale du monde méditer- 
ranéen : par là seulement elle prend toute sa 
valeur et sa véritable signification. Dans l'anar- 
chie méditerranéenne qui se prolonge à travers 
les siècles, la Corse est le jouet d'intrigues 
compliquées qui se sont nouées à Gênes, en 
Aragon, en Angleterre, en France même; elle 
est le champ de bataille où se vident des que- 
relles, politiques et économiques, qu'elle n'a 
point provoquées ; et l'on s'explique aussi qu'il 
faille suivre hors de Corse la glorieuse aventure 
de tant de Corses qui ne sont point revenus dans 
leur patrie. Napoléon tout le premier. 

Car ce petit peuple a rempli le monde du bruit 
de sa gloire. Un génie comme Napoléon, un 
homme d'Etat comme Paoli, un diplomate comme 
Pozzo di Borgo, un guerrier comme Sampiero 
suffiraient à sa réputation. Mais l'éclat de ces 



VI AVANT-PHOPOS. 

noms a laissé les autres dans l'ombre : la nation 
corse était si peu connue. Quelles en sont les 
origines? Quels éléments la constituent? Quelle 
fut son évolution? Que doit-elle aux Romains, 
aux Arabes, à Pise, à Gênes? Quelles étaient 
ses mœurs, son développement économique ? 
Pour comprendre la constitution de Paoli, il faut 
la replacer dans la continuité de la vie corse, 
à la suite des tentatives d'organisation nationale 
dont témoignent les consultes d'Orezza et de 
Caccia. 

Bien que l'esprit de cette collection nous 
interdise en principe d'entrer en discussions sur 
des points controversés, nous avons dûexprimer 
les raisons qui nous font repousser certaines 
opinions généralement admises. La légende de 
Ugo Golonna, la constitution de Samboccuccio, 
l'origine corse de Christophe Colomb sont-elles 
compatibles dans une certaine mesure avec la gra- 
vité de l'histoire? Les détails dont s'agrémentent 
la biographie de Sampiero ou les généalogies 
des Bonaparte reposent-ils sur quelques points 
d'appui solides ? C'est ce que nous avons tenté 
d'élucider dans une étude sur l'évolution de 
l'historiographie corse, où nous verrons comment 
se sont élaborées ces opinions et dans quelles 
proportions la vérité a contribué à leur formation. 

Ces quelques observations portent sur des 
noms assez universellement connus pour mériter 
qu'on ne laisse pas s'accréditer autour d'eux des 



AVANT-PROPOS. 



légendes sans consistance. Nous ne les multi- 
plierons pas, car ce modeste ouvrage ne saurait 
viser à l'érudition. Tout son mérite consiste en 
un choix consciencieux d'opinions et d'extraits 
empruntés aux études récentes les plus pous- 
sées (1), Grâce à M. Driault, nous avons pu 
donner un copieux aperçu des négociations di- 
plomatiques qui, pendant plus de trente ans, pré- 
parèrent l'annexion de la Corse à la France. Les 
travaux de MM. Arthur Ghuquet, l'abbé Lette- 
ron, Dom Ph. Marini, Pierre Piobb (comte Vin- 
centi),Paul et Jean Fontana, Le Glay, Le lient. - 
col. Gampi, A. Ambrosi, Franceschini, Lorenzi 
de Bradi, le capitaine Mathieu Fontana, Joseph 
Ferrandi, A. Quentin, le capitaine X. Poli, le 
marquis d'Ornano, Gourtillier, ont contribué à 
la formation d'une synthèse que nous aurions 
voulue irréprochable, mais il serait présomp- 
tueux de la considérer comme définitive : il fau- 
dra la tenir au courant, la compléter, la recti- 
fier. G'est pourquoi nous nous adressons à 
ceux-là mêmes dont les œuvres nous ont servi 
de guide pour solliciter leur critique ainsi que 
la collaboration de tous ceux qui étudient le 
passé de notre grande île méditerranéenne. 



(1) Le cadre des Vieilles Provinces de France limite nos références 
aux ouvrages modernes. Pour la documentation relative à chaque 
époque Cf. Golonna de Ces.a.ri Rocga, Recherches historiques sur 
la Torse (Gènes, 1901) et Histoire de la Corse écrite pour la première 
fois d'après les sources originales (Paris, 1908). 



V introduction bibliographique, ainsi que 
les chap. IV, V, VI, VII, VIII et IX sont de 
M. Colonna de Cesari Rocca; les autres cha- 
pitres sont de M. Louis Villat. 



INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIQUE 

L'ÉVOLUTION DE L'HISTORIOGRAPHIE CORSE 



Le chroniqueur Giovanni délia Grossa. — La légende de Ugo 
Colonna. — Les continuateurs de Giovanni. Versions de sa 
chronique. — Pietro Cirneo. — Les historiens des XVII^ et 
XVIII^ siècles. — Limperani et l'anachronisme de Sambo- 
cuccio. — Les historiens du XIX^ siècle. — Les altérations de 
1 histoire : Sampiero, Sixte-Quint, Christophe Colomb, les Bo- 
naparte. — Les ouvrages récents. — L'histoire d'après les 
sources originales. 



Le chroniqueur Giovanni délia Grossa. — On peut dire 
de Giovanni délia Grossa et de Pietro Cirneo que leurs 
chroniques sont les sources uniques d'histoire interne du 
Moyen Age en Corse utilisées jusqu'à nos jours. Je parlerai 
peu du second dont la réputation surfaite a fâcheusement 
influencé les historiens modernes. Il n'est utile que pour 
l'histoire des mœurs de son temps, et parce que les détails 
de son livre prouvent l'existence de sources plus anciennes 
utilisées par lui et par Giovanni. Celui-ci, au contraire, 
d'une absolue véracité pour l'histoire de son temps (1388- 
1464), a fait des deux siècles qui précèdent un récit auquel 
on ne saurait reprocher que quelques erreurs chronolo- 
giques dont certaines sont imputables à ses copistes ou 
continuateurs. 

Car nous ne possédons aucune reproduction exacte du 
texte de Giovanni qui serait si précieux. De même qu'il a 
absorbé les travaux de ses prédécesseurs, son œuvre s'est 
transformée sous la plume cie ceux qui l'ont continuée. Les 
lois de rhistoriograpnie orientale déduites par Kenan trou- 
vent en Corse leur application : « Un livre, dit-il, tue son 
prédécesseur : les sources d'une compilation survivent 
rarement à la compilation môme. En d'autres termes, un 



X L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. 

livre ne se recopie guère tel qu'il est, on le met à jour en y 
ajoutant ce que l'on sait ou ce que l'on croit savoir. L'indi- 
vidualité du livre historique n'existe pas, on tient au fond et 
non à la forme, on ne se fait nul scrupule de mêler les 
auteurs et les styles; on veut être complet, voilà tout. Reco- 
pier, c'est refaire. » 

C'est pourquoi les différentes versions qui nous sont par- 
venues de l'œuvre de Giovanni, ne nous en donnent qu'une 
idée imparfaite. Les deux principales sont du xvi" siècle et 
enrichies des fruits de l'érudition, voire de l'imagination 
des copistes. On ne saurait cependant lui disputer la gloire 
d'avoir créé l'Histoire corse ; quant aux responsabilités dont 
les écrivains modernes l'ont chargé, elles paraissent, après 
un examen consciencieux de l'homme et de l'œuvre, remar- 
quablement amoindries. 

Né en 1388 à la Grossa, village de la seigneurie de la 
Rocca, Giovanni étudia la grammaire à Bonifacio et con- 
tinua ses études à Naples qui, au temps du comte Arrigo, 
attirait les jeunes Corses curieux de s'instruire. Les étapes 
de sa carrière sont de nature à lui mériter notre confiance ; 
notaire-chancelier au service des gouverneurs génois de 
1406 à 1416, chancelier de Vincentello d'istria, comte de 
Corse de 1419 à 1426, de Simone da Mare, seigneur du Cap- 
Corse de 1426 à 1430, des Fregosi, des légats pontificaux et 
de l'Office de San-Giorgio, jusqu'en 1456, en un mot de 
tous les maîtres de la Corse, il a écrit l'histoire de son 
temps avec une impartialité que n'a démentie aucun des 
documents utilisés depuis. 

Pour l'histoire des époques qui précèdent, Giovanni se 
servit de matériaux imparfaits, transcrits sans chronologie 
ou mal ordonnés, de traditions locales dénuées de sens cri- 
tique, en un mot de fragments isolés dont le groupement 
encore aujourd'hui ne s'etfectuerait pas sans peine. Tout le 
monde a observé la facilité avec laquelle le récit du plus 
simple événement se modifie et se dénature par la trans- 
mission : les légendes corses que la plume d'un éminent 
écrivain, M. Lorenzi de Bradi, nous raconte dans V/irt an- 
tique en Corse^ ne sont que l'écho poétisé de récits que la 
chronique nous a livrés sous une autre forme, et elles n'en 
diffèrent que parce que l'auteur a voulu les tenir directement 
des pâtres de ses montagnes. 

Sur tous les points de la Corse, Giovanni délia Grossa 
recueillit les traditions et les rares manuscrits qui s'y trou- 
vaient. D'un côté des Monts et de l'autre, il se heurtait 



L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. XI 

à des opinions, à des récits contradictoires ; les mœurs 
étaient différentes, le souvenir du passé s'y transmettait 
sous des formes diverses, et s'y présentait sous des couleurs 
qui lui paraissaient nouvelles. Ses narrateurs étaient des 
gens primitifs, et l'individu primitif est étranger aux notions 
de temps et d'espace : pour lui, les événements antérieurs à 
sa naissance subissent dans leur classement l'influence de 
l'époque où ils lui ont été racontés ; un fait ne lui paraît 
éloigné que par rapport au jour où il en a pris connais- 
sance. Voilà comment Giovanni se trouva parfois en posses- 
sion de deux récits du mêmxe épisode pourvus de divergences 
assez graves pour les faire reporter à des dates extraordinai- 
rement diverses. Giovanni n'avait ni le temps, ni les moyens 
de se livrer à des opérations de critique auxquelles ses 
contemporains les plus érudits étaient étrangers ; elles lui 
eussent cependant révélé parfois la dualité de la composi- 
tion. Quand tous les matériaux de son œuvre furent réunis, 
il dut donner à sa chronique un développement assez vaste 
pour les embrasser tous. L'imagina-t-il ou suivit-il le 
chemin déjà tracé par de plus anciens chroniqueurs? Les 
deux hypothèses sont tour à tour vraisemblables, suivant 
les cas. Pour le guider dans ce travail de classement, il ne 
rencontra que des mémoires généalogiques, bases de toute 
histoire chez les peuples primitifs. Pietro Cirneo, qui les 
ignora, nous prouve le désordre des matériaux historiques 
en son temps, car il ne nous a laissé que des récits dépour- 
vus de liens et dont la portée ne peut être comparée, mem.e 
de loin, à l'œuvre de Giovanni. Ce dernier se servit des 
mémoires domestiques des seigneurs de Cinarca et du 
Cap-Corse chez lesquels il remplit tour à tour l'office de 
chancelier. Et, c'est pour n'avoir pas fréquenté les derniers 
marquis de Massa, encore vaguement seigneurs en Corse, 
mais vivant en bourgeois pauvres à Pise ou à Livourne, 
qu'il négligea l'antique histoire du Marquisat de Corse, 
qui n'était déjà plus pour notre historien que la Terre 
de la Commune. 

Il serait presque puéril de défendre Giovanni délia Grossa 
de l'accusation de mensonge portée contre lui par Accinelli, 
Jacobi et tant d'autres à cause des fables d'origine payenne 
dont il a agrémenté le commencement de son livre. Gio- 
vanni se conformait à l'usage de son temps; l'histoire était 
alors avec la philosophie les seules matières où pût s'exer- 
cer la passion éternellement humaine du collectionneur. Il 
fallait être complet. En taisant ces légendes, alors popu- 



XII L EVOLUTION DE L HISTORIOGHAPHIE CORSE. 

laires, Giovanni eût paru les ignorer et se fût attiré le dédain 
de ses contemporains. En les insérant, il faisait acte 
d'homme qui a tout lu et ne se croyait pas plus imposteur 
ou même crédule que ne se pouvait supposer tel un Romain 
du temps d'Auguste sacrifiant à ses dieux. Giovanni commit 
l'erreur d'adopter ou de conserver un classement qui rejetait 
à des époques reculées des événements relativement pro- 
ches ; mais l'illusion qu'il crée ne résiste pas à une lecture 
réellement attentive de son œuvre, car on y trouve des points 
de repère qui ramènent les faits à leur plan réel. Une quan- 
tité suffisante de documents permet aujourd'hui d'en assurer 
le contrôle chronologique. Les copistes de Giovanni (Cec- 
caldi, lui-même) ont parfois altéré involontairement son 
texte et fait éclore de véritables contre-sens. On s'étonnera 
aussi de trouver disjoints dans la Chronique des enchaîne- 
ments d'épisodes dont la tradition précise était intacte 
encore au xvii" siècle ainsi qu'en témoignent des manuscrits 
de cette époque, et l'on en conclut toujours que les mor- 
ceaux étaient bons, mais qu'ils ont été souvent assez mal 
ajustés. De fait, les souvenirs enregistrés dans la mémoire 
de ceux qui renseignèrent Giovanni délia Grossa ne remon- 
taient pas à plus de deux siècles, mais l'imagination leur 
donnait un développement chronologique en rapport avec 
celui de l'histoire générale. Nous en trouvons les preuves 
dans les éléments de la légende de Ugo Colonna. 

La légende de Ugo Colonna. — On a reproché à Giovanni 
d'avoir, pour rattacher son maître Vincentello d'Istria à la 
maison alors extrêmement florissante du pape Martin Y, 
inventé ou conservé la légende de JJgo Colonna. L'influence 
de ce récit épique fut immense en Corse, et les anachro- 
nismes dont il est appesanti n'ont pu le détruire dans l'es- 
prit des insulaires; les lettres patentes des rois de France 
et des princes italiens dotèrent Ugo Colonna d'une authen- 
ticité officielle bien que l'histoire ne puisse lui ouvrir ses 
pages sans restriction ; sa personnalité a fait couler des 
îlots d'encre, et Napoléon, lui-même, dans ses Lettres sur 
la Corse, s'irrite des contestations dont elle est l'objet. Par 
la suite, cette légende acceptée par le plus grand nombre, 
repoussée par les autreS;, servit de critérium aux érudits 
pour juger les historiens. Ceux qui lui ont refusé toute vrai- 
semblance en ont attribué la composition à Giovanni. Elle 
est cependant le produit d'une époque plus ancienne : le 
compilateur qu'était Giovanni pouvait transcrire un récit 
comme on le lui avait livré, il aurait apporté plus de soin à 



L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. XIII 

une composition qui eût été sienne, et à laquelle il eût voulu 
imprimer la vraisemblance de l'histoire : il a simplement 
reproduit un texte d'épopée. « L'épopée, suivant la déiîni- 
tion de M. Kurth, est la forme primitive de l'histoire, c'est 
l'histoire telle que le peuple la transmet de bouche en bou- 
che à la postérité... Elle ne retient que ce qui a frappé l'ima- 
gination et ne garde plus d'autre élément historique que le 
grand nom auquel se rattachent les faits qu'elle raconte. » 
Nous allons retrouver dans la « biographie » deUgo Colonna 
tous les caractères de l'épopée. 

Suivant la Chronique, à la fin du viii« siècle, le peuple de 
Rome s'étant révolté contre le pape Léon III, les chefs des 
rebelles obtinrent leur pardon à la condition d'aller con- 
quérir la Corse sur le roi maure Negulone (ou Hugolonei 
Ugo délia Colonna, seigneur romain, qui s'était montré l'un 
des plus acharnés contre le pontife, passa dans l'île avec un 
millier d'hommes et la conquit. Le pape le confirma dans 
la possession de la Corse et créa cinq évêchés qui furent 
soumis aux archevêchés de Gênes et de Pise. Plus tard, le 
roi de Jérusalem, Guy, ayant été vaincu par Saladin, les 
Maures tentèrent une descente en Corse; alors les fils 
de Ugo, avec l'aide du comte de Barcelone, qui jadis avait été 
l'allié de leur père, taillèrent en pièces les envahisseurs^ et, 
maîtres de l'île, purent en transmettre la seigneurie à leurs 
descendants. Des compagnons de Ugo, la tradition fait sortir 
la féodalité insulaire. 

Telle est la légende; on y reconnaît dès l'abord l'unifica- 
tion artificielle et grossière de deux compositions différentes 
d'époques et de gestes. Pris isolément, chacun des événe- 
ments rapportés est contrôlable : la révolte des Colonna 
contre le Pape (1100), le partage des évêchés (1123) les 
guerres de Guy de Lusignan contre Saladin (1192), l'expé- 
dition du comte de Barcelone (1147) sont des faits qui se 
produisirent dans l'espace de temps normalement occupé 
par deux générations. Le nom même de Negulone rappelle 
celui de Nuvolone ou Nebulone consul de Gènes en 1162. 
de la race des Vicomtes, dont les descendants possèdent 
des terres au Cap-Corse. Que les Génois aient été confondus 
par la légende avec les Sarrasins, c'est fort possible puis- 
qu'ils le furent dans les chroniques savoisiennes et pro- 
vençales. 

Les grandes luttes contre les Maures sont plus anciennes 
et se rattachent au cycle de Charlemagne. Les princes ou 
seigneurs du nom de Hugues qui y prirent part, furent assez 



XIV L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE COUSE. 

nombreux pour que ce nom synthétisât les souvenirs attachés 
aux vainqueurs des Sarrasins. Quant au nom même de 
Charlemagne, il était indispensable qu'il figurât dans une 
œuvre de ce genre ; c'était un usage absolu dans tout l'Occi- 
dent de rapporter à l'époque du grand empereur les événe- 
ments de toute date qui avaient frappé l'esprit des masses. 
Le roman de Philomène et la Vita Carolimagniet Holandi 
nous en fournissent des exemples ; il semble que cette époque 
seule ait été capable d'éveiller la curiosité populaire. N'eût- 
elle pas d'autre utilité, la légende nous est précieuse en ce 
qu'elle montre l'île participant au xiii'^ siècle au courant 
d'idées qui s'élevait en Occident. Je dis au xiiie siècle, car, 
je le répète, ces conceptions héroïques ne sauraient être 
imputées à Giovanni. Les débuts de la légende semblent 
plutôt remonter à l'époque où un guerrier venu de Sar- 
daigne ou d'Italie s'étant imposé sur un point de la Corse, 
(xii^ siècle) prétendit, « qu'il appartenait à la souche des 
anciens seigneurs ». Ce guerrier prit le nom de Cinarca 
qu'il laissa à ses descendants (Cinarchesi), et quand ceux-ci 
voulurent justifier de leur origine et de l'ancienneté de leurs 
droits, un dédoublement du récit de l'invasion ancestrale 
donna place à la légende. Par la suite, il en fut de celle-ci 
comme des rescrits composés par les monastères, ou les 
particuliers au cours de certains procès pour remplacer les 
titres égarés ou détruits. La bonne foi n'en était pas exclue, 
et si l'imagination comblait les lacunes creusées par l'igno- 
rance ou l'oubli, la vérité, quant au fond, était respectée. Les 
souvenirs populaires s'en mêlant, on refoula bien loin les 
racines de l'arbre généalogique en rejetant à l'époque de 
Charlemagne la première conquête, qui, effectuée sur les 
infidèles, créait à la postérité du héros insulaire des droits 
imprescriptibles. 

Il n'y a pas d'effort à faire pour percevoir à travers la légende 
une partie de la vérité historique. Si nous l'examinons de 
près, rien en elle ne nous choque ni ne nous étonne; chacun 
des faits qu'elle énonce trouve sa place dans une chrono- 
graphie générale. Seule l'identité du conquérant n'est pas 
établie. Certes il serait audacieux de voir en lui un membre 
de la famille Colonna, mais cette hypothèse envisagée dans 
le cadre du xii^ siècle n'a plus rien d'incompatible avec 
l'histoire. Bien plus; à une époque où la transmission des 
héritages par les femmes rapprochait historiquement les 
familles, les marquis de Corse et les comtes de Tusculum, 
ancêtres des Colonna, pouvaient se considérer comme d'ori- 



L EVOLUTION' DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. XV 

gine commune ; mais la sincérité avec laquelle s'élabora la 
légende est encore moins discutable quand on constate que 
l'historien Liutprand x® siècle) fait d'Albéric, prince de 
Rome, aïeul incontesté des comtes de ïusculum, le 
lils du marquis Albert, ^petit-fils de Bonifacio) ancêtre des 
Obertenglii. marquis de Corse. MuraLori, au xviii<= siècle, 
corrigea cette erreur matérielle, mais, jusque-là, combien 
d'écrivains, dont BaroniusetFiorentini, l'avaient reproduite! 

Si Ton tient compte des conditions dans lesquelles sest 
formée l'épopée corse des origines féodales, on en usera 
avec Giovanni délia Grossa un peu moins cavalièrement 
que ne l'ont fait certains écrivains modernes : le livre de 
Giovanni est l'écho des idées de plusieurs générations de 
Corses, et à ce titre, il a droit à toute notre attention. Si la 
première partie de son œuvre ne peut être considérée comme 
une source, elle est un instrument précieux de reconstitu- 
tion; son rôle ne doit être quauxiliaire, mais on ne saurait 
repousser son appoint quand les faits qu'elle rapporte, n'é- 
tant contrariés par aucun monument, trouvent leur place 
logique et naturelle au milieu des témoignages voisins de 
temps ou d'espace. En outre, si, appliquant à l'histoire un 
procédé mathématique, nous considérons la Corse des 
xiii^'et xiv*^ siècles comme un produit dont il faut rechercher 
les facteurs, les traditions nous fourniront les éléments de 
la contre-épreuve. On ne leur discutera pas ce crédit quand 
on aura constaté combien il est facile de les débarrasser de 
leur clinquant Imaginatif et de restituer aux faits leur valeur 
réelle. 

Les continuateurs de Giovanni délia Grossa. Versions 
de sa chronique. — Des deux principales versions de Gio- 
vanni, la plus répandue est celle de IMarcAntonio Ceccaldi, 
dontFilippini inséra littéralement le texte dans son Historia 
di Corsica imprimée à Tournon en 1594. Aux chroniques 
de Giovanni tlella Grossa et de Pier'Antonio Monteggiani 
(son continuateur, 1464-1525) qu'il avait abrégées et rema- 
niées, Ceccaldi ajouta celle do son temps (1520-1559), que 
Filippini continua et publia avec les autres sous son nom. 
M. l'abbé Letteron a donné, dans le Bulletin de la Société 
des Sciences historiques de la Corse, une traduction fran- 
çaise de cet ouvrage considérable et précieux surtout en 
raison de la sincérité dos auteurs. 

L'autre version ne fut connue pendant longtemps que par 
les copies qu'en avait fait exécuter, au xviir siècle, un 
officier corse au service de la France, Antonio Buttafoco. 



XVI L EVOLUTION DE L HISTORIOGHAPIIIE CORSE. 

M. l'abbé Letteron, qui a publié en 1910, dans le Bulletin 
Corse, le texte de la Bibliotbèque municipale de Bastia, a 
cru pouvoir lui imposer le titre de Croniche di Giovanni 
délia Grossa e di Pier'Antonio Monteggiani. Il se peut 
que le plus ancien rédacteur ait suivi d'assez près le texte 
de Giovanni, car on y retrouve sous une indiscutable clarté 
des phrases que Ceccaldi, malgré la supériorité de son 
style, avait altérées; mais il n'est pas douteux que ses 
successeurs y ont glissé des interpolations de leur crû qu'il 
ne faut accueillir qu'avec circonspection. Un des transcrip- 
teurs du xvii^ siècle emprunta à la Chronique aragonaise 
de Zurita et aux Annales génoises de Giustiniani des ren- 
seignements dont il fit un judicieux usage ; il inséra en 
outre à leur place chronologique des copies de documents 
extraits des Archives de la Couronne d'Aragon, qui, malgré 
leur imperfection, dotèrent la Corse d'une ébauche de code 
diplomatique. Dans l'ensemble, si l'on met de côté les 
interpolations suspectes qu'il est facile de reconnaître, cette 
œuvre reste d'un prix inestimable, surtout pour l'histoire 
des xiii®, xiv^ et xv^ siècles. 

Mais si la chronique de Giovanni a fourni une grande 
partie des éléments de ce travail, il ne semble pas que Mon- 
teggiani en soit l'unique auteur. En effet, l'œuvre de celui-ci 
qui s'étend de 1465 à 1525 nous est connue, au moins pour 
le fond, par le livre de Filippini. Or, si l'on compare les deux 
versions, on constate que l'on est, pour cette période, en 
présence de deux chroniques différentes aussi bien par le 
plan général que par les détails, par la mise en valeur des 
personnages ou des événements que par le choix des anec- 
dotes. Les deux récits sont également véridiques, ils se 
complètent l'un l'autre, mais on ne saurait les attribuer au 
même auteur. 

Pietro Cirneo. — Les mouvements de réaction subis par 
l'historiographie au siècle dernier profitèrent à Pietro 
Cirneo au détriment de Giovanni. Ces mouvements ont été 
définis par M. Kurth dans sa remarquable étude sur l'ap- 
plication de l'épopée à l'histoire : « Les historiens, dit-il, 
n'étudiaient que des documents et non des esprits. Une fois 
que les faits ne rendaient pas le son de l'authenticité, ils les 
éliminaient impitoyablement sans leur accorder une valeur 
quelconque. Mensonge ou fable, tel était leur jugement 
sommaire, et ils croyaient avoir rempli toute leur mission 
quand ils avaient expulsé de l'histoire, non sans mépris et 
parfois avec colère tout ce qui ne rendait pas le son de 



L EVOLUTION DE L HISTOIUOGRAPHIE CORSE. XVII 

l'authenticité. » Nul écrivain plus que Giovanni n'a été, de 
la part de ceux qui lui doivent tout leur savoir, l'objet d'un 
dédain plus immérité. 

En gardant le silence à l'égard des fables payennes et des 
récits épiques, Pietro Cirneo (1447-1503) s'acquit une répu- 
tation de discernement qui l'éleva, dans l'esprit de nombreux 
écrivains, bien au-dessus de Giovanni. De fait, son De 
Rébus Corsicis n'est guère qu'un recueil de récits classés 
à l'aventure et dans lesquels l'auteur, à l'instar de ses con- 
temporains ^neas-Sylvius, Paul Jove, Bembo, se préoccupe 
moins de dire vrai que de bien dire. Son testament, en nous 
révélant que la bibliothèque d'un érudit corse pouvait valoir 
en richesse celle d'un lettré toscan, nous apprend aussi que 
si Pietro se proposait de rechercher des documents pour 
terminer son histoire, il ne possédait pas le moindre ou- 
vrage relatif à la Corse. Quand il rencontrait dans Quinte- 
Curce ou dans Tite-Live une période agréable, de sonorité 
ou de couleur chatoyante, il s'empressait d'en sertir quel- 
que trait destiné à son œuvre. Les historiens de Rome, 
telles étaient les sources que Pietro Cirneo employait à 
son histoire de la Corse. Son manuscrit fut publié au 
xviii'^ siècle par Muratori dans le tome XXIV des Rerum 
italicaruin Scriptores. 

Historiens des XVIP et XVIII'^ siècles. — La plupart 
des histoires, annales, chroniques produites au cours du 
xv!!*" siècle, bien qu'assez nombreuses, étant restées manus- 
crites, n'ont exercé sur l'historiographie aucune influence. 
Parmi ceux de ces ouvrages dont l'existence a pu être contrô- 
lée, les travaux de Biguglia, de Canari et de Banchero (ces 
derniers publiés en partie dans le Bulletin Corse] ainsi que 
ceux d'Accinelli (1739) méritent d'être consultés. Deux 
ouvrages français anonymes (le second attribué à Goury de 
Champgrand), parus en 1738 et 1749, n'offrent guère d'intérêt 
que pour la biographie de Théodore de Neuhoff. En 1758, 
l'imprimerie de Corte donne la Giustiftcazione délia Rivo- 
luzione di Corsica, plaidoyer historique plein d'éloquence. 
L'intervention française et la conquête de i'ile provoquent 
de nombreuses publications, entre aMivcsVEtatde la Corse 
de l'Anglais Bosswell (17G8), « ami enthousiaste de Paoli et 
de ses concitoyens, dit M. Louis Campi, qui consacra sa 
fortune à la défense de leurs droits ». Puis apparaissent les 
histoires générales de Cambiagi (1770-1772), Germanes 
(1771-1776), Pommereul (1779), Limperani (1779-1780 . 
Quoiqu'écrite « au coin du feu », V Histoire des Révo/ii~ 

HISTOIRE t)E CORSE. il 



XVIII L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. 

lions de l'Ile de Corse, de Germanes, renferme de nom- 
breux renseignements sur les mœurs corses et les expé- 
ditions françaises; quant à celles-ci, Pommereul, qui fait 
par ailleurs à Germanes de nombreux emprunts, est mieux 
informé, ayant pris part, lui-même, aux dernières campa» 
gnes. On a accusé Pommereul de partialité; il rend cepen- 
dant justice aux Corses dont il loue fréquemment la 
bravoure, et s'excuse en quelque sorte, de l'insuffisance de 
ses informations : « On ne doit pas être surpris, dit-il, de 
trouver plus de détails sur l'attaque des Français que sur 
la défense des Corses. C'est à ceux-ci à nous apprendre 
ce qu'ils ont fait de leur côté pour nous repousser. » L'abbé 
Rossi combla plus tard cette lacune (1822), mais l'im- 
pression de son important ouvrage n'est pas encore ter- 
minée. 

Limperani et V anaclironisme de Sambocuccio. — Ger- 
manes et Pommereul s'étaient contentés de suivre les sen- 
tiers tracés par Filippini; Cambiaggi [Istoria del Regno di 
Corsica, 4 vol. 1770-72) et Limperani [istoria délia Corsica, 
2 vol. 1779-1780) visèrent plus haut. En publiant le recueil 
des écrivains italiens, Muratori avait ouvert aux historiens 
de la Corse des horizons nouveaux : les annales génoises et 
pisanes abondaient en renseignements inconnus des vieux 
chroniqueurs. Cambiagi et Limperani puisèrent dans cette 
œuvre immense, ainsi que dans Vltalia Sacra d'Ughelli, 
une quantité considérable de citations qui entourèrent leurs 
ouvrages d'un appareil d'érudition imposant, mais parfois 
fragile. Les chartes de donations aux moines de Monte- 
Cristo, entre autres, leur fournirent des conclusions erro- 
nées, la plupart étant antidatées de plusieurs siècles, et 
certaines n'offrant aucun caractère d'authenticité. Par une 
interprétation malheureuse des cahiers de Pietro Cirneo, 
Limperani donna naissance au plus grossier anachronisme 
que l'historiographie ait enregistré et que nombre d'écri- 
vains contemporains s'obstinent encore à reproduire : il 
reporta au xi^ siècle l'existence de Sambocuccio d'Alando 
et le mouvement populaire dont ce personnage fut le chef 
(1359) (V. chap. Vil). Puis incapable de borner son imagi- 
nation, il inventa de toutes pièces un Sambocuccio, sei- 
gneur d'Alando, qui chassait de Corse les Cinarchesi (à 
une époque où leur présence y est incertaine), détruisait 
les repaires des barons, puis, à l'instar des Lycurgue et 
des Selon, dotait la Terre de la Commune d'une consti- 
tution adéquate à ses besoins et se révélait aussi judi- 



L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. XIX 

cieux législateur qu'il s'était montré courageux capitaine. 

Bien que Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo se 
soient accordés pour faire aboutir le mouvement de Sambo- 
cuccio à l'occupation génoise et au gouvernement de Gio- 
vanni Boccanegra, Limperani, dont le texte est constellé 
de références, appuyait sa nouvelle théorie sur l'autorité 
de ces deux chroniqueurs. Or, on chercherait en vain dans 
leurs œuvres un mot touchant le Sambocuccio de l'an mille 
aussi bien que le Sambocuccio législateur. Limperani avait 
la manie de rectifier l'histoire, et on remarque, dans ses 
deux volumes, plusieurs exemples de l'oblitération de sa 
clairvoyance. Limperani vivait à une époque où la foi nou- 
velle en la liberté et la fraternité enfantait autant de légen- 
des que la foi religieuse en avait créées; c'était le temps 
où, pour défendre le fictif Guillaume Tell, insuffisamment 
consolidé par Tsehudi, on recourait à des falsifications et 
des fabrications de documents d'ailleurs maladroites. L'at- 
mosphère d'enthousiasme libéral dégagée par les contem- 
porains de Montesquieu et de Jean-Jacques, devait séduire 
ce Corse instruit, mais incapable d'imposer aux écarts 
de son imagination un contrôle judicieux. Aveuglé par 
une théorie qui attribuait à la Corse une constitution com- 
munale au XI* siècle, il trouva, pour l'appliquer, un prétexte 
dans le désordre des cahiers de Pietro Cirneo. La vie de 
Sambocuccio y précédait celle de Giudice, et ce fut pour 
Limperani un trait de lumière : il ne considéra pas que 
Sambocuccio y requérait l'intervention du gouverneur Boc- 
canegra 1.359), et allait lui-même à Gênes solliciter l'envoi 
de Tridano della Torre (1362 1. Il ne voulut pas s'apercevoir 
que Pietro attribuait au second Giudice (xv"^ siècle) la bio- 
graphie du premier xiii'' siècle), et que ces transpositions 
n'avaient peut-être pour origine que l'interversion des 
feuillets du manuscrit primitif! 

C'est pourquoi sous l'influence de Limperani, les histo- 
riens delà Corse crurent faire preuve de jugement en adop- 
tant ce que, de bonne foi, ils croyaient la chronologie de Pietro 
Cirneo : « Entre Giovanni et Pietro. déclare i'aljbé Galletti, 
nous n'hésitons pas à nous prononcer pour ce dernier. » 
Au cours du xix'= siècle, Renucci et Robiquet seuls se con- 
formèrent au texte de Giovanni, qui, presque contemporain 
de Sambocuccio, ne méritait pas d'être suspcctt' sur ce 
point. Tous les autres suivirent le système de Limperani. 
Gregori, dans son édition nouvelle de Filippini, inséra 
une chronologie de la Corse qui consacra la fable de Sam- 



XX L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. 

bocuccio législateur de l'an mille ; nous la retrouvons repro- 
duite dans Jacobi, Friess, Gregorovius, Galletti, Mattei, 
Monti, Girolami-Cortona, tous auteurs d'histoires générales 
de la Corse ; également dans le Grand Dictionnaire La- 
rousse et la Grande Encyclopédie, sans parler des ou- 
vrages de moindre importance. \Jhwentaire des Archives 
départementales de la Corse (1906) maintient encore cette 
chronologie erronée. D'ailleurs, l'historien de la Corse le 
plus considérable et le plus consciencieux, l'abbé Rossi, 
confiant en Limperani, accepta les yeux fermés, l'histoire 
de Sambocuccio ainsi modifiée. 

Les historiens du xix" siècle. — L'œuvre de l'abbé Rossi, 
écrite à l'époque napoléonienne, est la seule au xix*= siècle 
dont l'auteur s'est soucié de documentation; mais restée 
manuscrite jusqu'en 1895, elle découragea longtemps les 
curieux par sa graphie péniblement déchiffrable. La pa- 
tience de M. l'abbé Letteron a triomphé de cet obstacle, et 
treize volumes sur dix-sept ont déjà été imprimés par les 
soins de ce dernier. Ces treize volumes sont consacrés au 
xvine et au commencement du xix« siècle ; ils sont riches 
en détails précis et en informations puisées aux meilleures 
sources. 

Les autres histoires générales de la Corse ne varient 
guère que par l'étendue. Cependant on consultera avec fruit 
nenucci (1834) pour la période qui s'étend de 1769 à 1830, 
et, pour l'ensemble, les Recherches historiques et statisti- 
ques de Robiquet (1835) qu'une critique toujours en éveil 
garde des erreurs où tombèrent ses contemporains Gregori 
et Jacobi. Gregori a enrichi son édition de Filippini (1827) 
de documents empruntés, pour la plupart, aux manuscrits 
exécutés par les soins de Butlafoco ; mais ayant négligé de 
les collationner sur les originaux, il imprima les altérations 
dont chaque transcripteur avait fourni son appoint. De 
Jacobi (1835) on peut dire que l'amour de son pays l'écarta 
fréquemment du chemin de la vérité. Les portraits repro- 
duits dans V Histoire illustrée de la Corse de Galletti (1865) 
constituent le mérite de cette compilation patriotique mais 
médiocrement digérée. 1^ Histoire de Friess (1852) (réserve 
faite de l'anachronisme de Sambocuccio), est un bon résumé 
de Filippini, poursuivi avec un souci constant d'exactitude 
jusqu'en 1796. Celle de Gregorovius (1854), ce « Latin éclos 
au milieu des Teutons », est le groupement de morceaux 
pleins d'éloquence; mais l'auteur, étranger à toute mé- 
thode historique, a reproduit sans jugement et sans critique 



L EVOLUTION DE L HISTORIOGKAPHIE CORSE. XXI 

les fables et les opinions courantes par quoi se comblent 
auprès des masses les lacunes de l'histoire. 

Le docteur Mattei, dans ses Annales de la Corse (1873;, 
a réuni et classé chronologiquement une quantité impor- 
tante de notices; si méritoires qu'ils soient, ses efforts mal 
dirigés n'ont pas obtenu le résultat que Tauteur en atten- 
dait. Cependant, on trouverait dans ce recueil des maté- 
riaux utilisables après une révision serrée des dates et un 
rapprochement des sources qui ne sont que rarement indi- 
quées. Chez lui, Sambocuccio, dédoublé, paraît au onzième 
et au quatorzième siècle. Les Animales de la Corse, ainsi 
que YHistoire de M-"" Girolami-Cortona (1906) riche en 
renseignements statistiques, sont indispensables à ceux 
qui s'occupent de la période contemporaine. 

Les altérations de l'histoire : Sanipiero, Sixte-Quint, 
Christophe Colomb, les Bonaparte. — La plupart des 
écrits du xix^ siècle ont contribué à la diffusion d'alléga- 
tions inexactes et de légendes sans consistance qui ne se 
rencontrent pas chez leurs prédécesseurs; et, malheureuse- 
ment, ce ne sont pas les personnages de moindre envergure 
qui ont attiré leur attention. 

Sampiero. — S'ilestenCorseunnom populaire après ceux 
de Napoléon et de Paoli, c'est sans conteste celui de Sam- 
piero, qui acquit en son temps la réputation d'un des plus 
braves capitaines de l'Europe. Cette popularité est justifiée à 
double titre. Rompant le premier avec les pratiques indi- 
vidualistes qui déchiraient la Corse, il éveilla chez ses com- 
patriotes le sentiment de la dignité collective : du pays, il 
fit la patrie. Ce ne fut pas tout: si Sampiero a mérité d'être 
appelé le premier Corse français, ce n'est pas seulement 
pour avoir été en son temps l'un des capitaines les plus 
remarquables de la Couronne, mais parce qu'on lui doit le 
premier essai que firent les Corses de la nationalité fran- 
çaise. Et cette expérience fut telle que son souvenir resta 
sinon comme le flambeau, du moins comme l'étoile loin- 
taine qui guida plus tard les premiers partisans de l'an- 
nexion française. Entre le Moyen Age et les temps moder- 
nes, la physionomie de Sampiero synthétise la Corse 
d'autrefois, rebelle aux contraintes et aux dominations, et 
la Corse du xviii" siècle, attirée plutôt que conquise par 
une patrie plus grande, au charme irrésistible, qui saura 
l'unir à elle sans l'absorber et lui faire place dans son his- 
toire sans l'amoindrir. 

On ne s'étonnera donc pas que la personnalité de Sam- 



XXII L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. 

piero ail tenté des écrivains et des artistes. Le célèbre 
romancier Guerrazzi et l'aimable conteur Arrighi, dont il a 
été dit « qu'il puisait dans son patriotisme les sources de 
l'histoire », ont laissé des Sa/npiero que l'on lit encore avec 

f)laisir aujourd'hui : leurs récits, qui n'ont que des rapports 
ointains avec la vérité, n'abusent personne. 

Il n'en est pas de même des généalogistes comme Bia- 
gino Leca d'Occhiatana et Lhermite Souliers, et des courti- 
sans comme Canault dont les œuvres mercenaires ont 
engendré de grossières erreurs. Le premier, envoyé en 
Corse par le maréchal Alphonse d'Ornano, en rapporta les 
pièces que celui-ci présenta, peut-être de bonne foi, à l'Or- 
dre du Saint-Esprit, mais qui n'en étaient pas moins les 
fruits d'une complaisance évidente. C'est sur la foi de ces 
documents que de nombreux ouvrages donnent à Sampiero 
le nom d'Ornano; mais il faut remarquer que celui-ci, bien 
que seigneur d'Ornano du chef de sa femme, ne fit jamais 
usage de ce nom et ne se prévalut jamais d'une noble ori- 

fine. Sa correspondance est toujours signée '.<. Sampiero 
a Bastelica » ou « Sampiero Corso ». 

Il était né, en effet, à Bastelica, et non « au château de 
Sampiero sur le Tibre » ainsi que l'assure la Biographie 
Fiviniii-Didot. Relevons à son sujet quelques assertions 
erronées. Il ne servit point comme page dans la maison du 
cardinal Hippolyte de Médicis qui était de treize ans plus 
jeune que lui. il ne fut jamais colonel-général des Corses, 
charge qui ne fut créée qu'après sa mort pour son fils 
Alphonse, non plus que colonel du Royal-Corse, ce genre 
de dénomination étant inconnu au xvi'' siècle. 

Bavard, ainsi que le connétable de Bourbon, raconte-t-on 
aussi, auraient exprimé hautement leur admiration pour 
Sampiero. On ne saurait sans parti pris nier ces pro- 
pos : le colonel des Corses était digne de l'estime de ces 
braves capitaines, mais si celle-ci s'est manifestée, il est 
certain que ce ne fut que sous la plume d'écrivains du 
xix^ siècle. 

Sixte-Quint. — On trouvera, dans certains ouvrages, 
Sixte-Quint au nombre des personnages illustres produits par 
la Corse, et la raison qu'on en a donnée est que ce pontife 
s'appelait dans le monde Peretti. Si ce patronymique est 
répandu en Corse, il ne l'est pas moins en Italie, où il cor- 
respond au français Péret, Petit-Pierre. Un Corse, capitaine 
général des galères pontificales, Bartolomeo de Vivario, dit 
da Talamone, mort en 1544, avait bien adopté le nom de 



l'ÉVOLI'TIOX de l'historiographie corse. XXIII 

Peretti qui était celui d'une famille do Sienne à laquelle il 
s'était allié, et qui se targua de sa parenté avec les Peretti 
de Montalto (près d'Ancône) quand la fortune eût élevé l'un 
de ces derniers à la pourpre cardinalice; mais aucun lien 
ne rattache Sixte-Quint à Bartolomeo Peretti non plus 
qu'à d'autres familles corses qui ne furent ainsi désignées 
que bien après la mort de ce pontife. Ces rapprochements 
purent cependant offrir un fondement à l'opinion susdite 
qui a pris depuis tous les caractères d'une tradition. 

Christophe Colomb. — On a mené grand bruit depuis 
une quarantaine d'années autour d'une découverte dont l'in- 
térêt si elle avait été justifiée) dépassait de beaucoup les 
bornes de l'histoire locale. Selon deux ecclésiastiques corses, 
MM. Casanova et Peretti, Christophe Colomb serait né en 
Corse et, pour des raisons difficiles à comprendre, aurait 
tenu son origine secrète. Cette thèse que combattit M. le 
chanoine Casabianca, et contre laquelle s'inscrivirent les 
savants du monde entier, a été reprise de nouveau, en 1913, 
dans le Mercure de France par M. Henri Schœn, qui se 
flattait d'apporter des preuves irrécusables de l'origine corse 
du grand navigateur. 

L'article du Mercure ne fit que reproduire les arguments 
émis jadis par MM. Casanova et Peretti, à savoir que dès le 
xv° siècle, il existait à Calvi une famille de navigateurs fa- 
meux du nom de Colombo ; que ceux-ci étaient indifférem- 
ment connus sous les noms de Calvi, Calvo ou Corso, mais 
que leurvéritable patronymique est Colombo; que les Corses 
paraissent avoir été nombreux dans l'entourage de Colomb ; 
qu'une tradition fort ancienne à Calvi, veut que le grand na- 
vigateur soit né dans cette ville... etc. 

A ces raisons — les principales — on répondra que si 
l'appellation de Colombo figure dans certains actes du 
xvi'^ siècle à Calvi, c'est en qualité de prénom, et que ce 
prénom, fort répandu sur les bords de la Méditerranée, devint 
le patronymique de tant de familles qu'il n'est pas, suivant 
l'expression de M. Henry Harrissc « trois villes sur cent » 
où l'on ne rencontre des familles Colomb (Colombo ou 
ColonV 

Mais au xv'^ siècle, rien n'établit qu'il en ait existé une à 
Calvi : la famille reconstituée par les auteurs de cette thèse, 
se compose d'un gascon connu sous le nom de Colomb-le- 
jeune, d'un Corse sans patronymique (Bartolomeo Corso), 
et de différents membres de la famdle Calvo dont l'identité 
et le rôle historique sont strictement établis. Pour obtenir 



XXIV L EVOLUTION DE L HISTOUIOGRAPHIE CORSE. 

une famille de navigateurs du nom de Colombo à Calvi, il 
fallut : 1" traduire — librement — Calvo (Chauve, Chauvin) 
par le Calvais ou de CaUn; 2^' supposer arbitrairement que 
cette dénomination ne pouvait s'appliquer qu'à des gens 
du nom de Colombo ; 3° fermer obstinément les yeux sur la 
biographie des personnages dont on travestissait l'iden- 
tité. 

Quant aux Corses dans l'entourage de Christophe Colomb, 
on n'en trouvera trace ni sur les rôles d'équipage, ni dans 
le journal de bord de l'Amiral, ni dans les enquêtes posté- 
rieures au voyage, ni même dans les œuvres des écrivains 
insulaires. 

Pour prouver l'ancienneté de la tradition de Colomb cal- 
vais, M. Schœn cite une élégie en vers à ce sujet « que 
M. Gaston Paris n'hésitait pas à placer au xvi^ siècle ». Or, 
Gaston Paris, dans la séance du 5 février 1886, avait, tout 
au contraire, déclaré que cette pièce ne devait être accueillie 
qu' « a^>ec beaucoup de défiance ». 

M. Casanova croyait que « l'acte de baptême de Christophe 
Colomb existait à Calvi». M. Schœn qui est allé enquêter 
sur place, ne s'étonne pas de la disparition de ce papier 
concluant; car, dit-il, « il se ivonve précisément que les ar- 
chives de Calvi furent détruites par un incendie à la fin du 
xvi^ siècle «. M. Schœn aurait tort de déplorer plus long- 
temps ce sinistre, car en supposant que les archives de Calvi 
soient intactes, en admettant même que cette ville ait donné 
naissance à l'Amiral, il n'y trouverait certainement pas 
l'acte de baptême de Colomb, né près d'un siècle avant que 
le Concile de Trente eut prescrit la conservation des actes 
d'église I... 

Je n'aborderai pas les inexactitudes de détail, les con- 
tradictions, les textes tronqués et les imprudentes ampli- 
fications des nouveaux avocats de cette cause malheureuse ; 
mais je citerai quelques opinions provoquées en 1892 par le 
chanoine Casablanca : « Piien n'autorise à placer en Corse 
le berceau de Christophe Colomb » (Léopold Delislei. — 
« Un patriotisme local fort mal inspiré a mis en circulation 
la ridicule légende de Christophe Colomb français, corse 
et calvais » (Auguste Himly). — « Que la Corse laisse à 
Gênes ce qui appartient à Gênes ; sa part reste assez belle » 
(Siméon Luce). — « L'érection par le gouvernement français 
à Calvi d'une statue de Christophe Colomb, risquerait de 
nous couvrir de ridicule » (G. Monod). — « La Corse est 
assez riche de ses gloires nationales pour n'avoir pas besoin 



L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE COUSE. XXV 

d'aller chercher en dehors d'elle des renommées retentis- 
santes » (Victor Duruy). 

Arrêtons-nous sur ce jugement autorisé qui synthétise 
la correspondance adressée parles savants des deux mondes 
au chanoine Casabianca. Kn rappelant les « gloires na- 
tionales de la Corse », on rendait hommage au « patriotisme 
éclairé » qui l'avait poussé à « répudier pour son île natale 
une gloire imméritée ». Dans une lettre qui fut lue publi- 
quement, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 
14 février 1890, M. Henry Harrisse félicita M. Casabianca, 
d'avoir produit un travail qui était à la fois « un bon livre et 
une bonne action ». 

Les Bonaparte. — On s'intéresserait probablement fort 
peu aux Bonaparte d'autrefois si la place imposante con- 
quise par Napoléon dans l'histoire, n'avait obligé celle-ci à 
jeter quelques clartés sur ses ancêtres. Les multiples écrits 
parus sur ce sujet, ont été souvent classés dans la Biblio' 
S^raphie historique de la Corse. 

On peut affirmer sans crainte d'être démenti que presque 
tous renferment des allégations d'une inexactitude outrée. 
Sans m'arrêter aux Mémoires de la duchesse d'Abrantès qui 
rattachent les Bonaparte aux empereurs d'Orient, ni aux 
généalogies florentines qui ne supportent pas l'examen le 
plus superficiel, je me bornerai à signaler comme reposant 
sur un document de fabrication contemporaine la thèse qui 
fait descendre Napoléon des princes cadolinges, comtes de 
Settino, Fuccechio et Pistoja, thèse adoptée par Garnier, 
dans ses Généalogies des Souverains, et Bouillet, dans son A t- 
las Historique, ouvrages sur l'autorité desquels les livres 
de seconde main sont d'autant plus tentés de s'appuyer que 
M. Frédéric Masson dans son Napoléon inconnu, consacre 
plusieurs pages à la biographie de ces ancêtres présumés des 
Bonaparte. 

Garnier et Bouillet décorent le premier Bonaparte qui 
vint à Ajaccio, Francesco, du titre de général des troupes 
génoises. Un très grand nombre de pièces comptables per- 
mettent de suivre la carrière de l'ascendant de l'Empereur, 
qui mourut simple soldat à Ajaccio après avoir servi la Ré- 
publique pendant cinquante ans. 

Francesco cependant appartenait à une famille distinguée 
de Sarzane où la charge de notaire impérial était héréditaire 
depuis le xiii*^ siècle. Les Bonaparte qui figuraient parmi les 

{tremiers citoyens delà ville, furent employés en Corse par 
es Fregosi quand ceux-ci, maîtres de Sarzane (V. ch. YIII), 



XXVI L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. 

eurent acquis la seigneurie de l'ile. L'importance de Cesare 
et Giovanni Bonaparte, grand-père et père de Francesco se 
déduit des missions dont ils furent chargés par TOffice de 
San-Giorgio et les Fregosi. Francesco dont le patrimoine 
s'était amoindri, obtint la concession d'un terrain à Ajaccio : 
il y bâtit une maison et se fixa dans la nouvelle cité. Ses 
descendants, notaires, se livrant quelque peu au négoce, 
vécurent avec honneur, mais sans gloire jusqu' « au 18 bru- 
maire », date à laquelle il plaisait à Napoléon de fixer l'ori- 
gine de la noblesse des Bonaparte. 

Les ouvrages récents : Sous le titre La Corse (1908), 
MM. Hantz et Dupuch ont publié un petit abrégé de l'his- 
toire de l'île exempt des erreurs et des anachronismes que 
j'ai signalés. 

M, A. Ambrosi a donné en 1914 VHistoire des Corses et 
de leur civilisation. L'auteur n'a voulu, dit-il, que « tirer 
parti des pièces d'archives ou des manuscrits qui, sur une 
foule de questions, ont été imprimés ». — « Presque toutes 
les sources, ajoute-t-il, se trouvent dans le Bulletin des 
Sciences corses. « 

La valeur du livre de M. Ambrosi s'affirme dans l'étude 
des temps modernes pour lesquels l'auteur est particuliè- 
rement documenté. En effet, M. l'abbé Letteron, président 
de la Société, qui dirige le Bulletin depuis 1881, s'est appli- 
qué surtout à réunir des matériaux pour l'histoire du 
xviii^ siècle qu'il a jugé avec raison capable d'apporter une 
contribution plus large à l'histoire de la France. Le Bulletin 
est donc, pour cette période, riche en mémoires et en docu- 
ments de tout ordre. Les époques antérieures par contre y 
sont peu représentées. C'est tout au plus si dans les 370 fas- 
cicules déjà parus de ce précieux recueil, on trouverait une 
douzaine d'articles inédits, généralement brefs, sur le 
Moyen Age. Quoi qu'il en soit l'œuvre de M. Ambrosi per- 
met d'apprécier l'appoint considérable apporté par la 
Société, dont il est le secrétaire, à l'historiographie de la 
Corse. Notons en outre la présentation raisonnée du livre 
où l'auteur, agrégé de l'Université, a fait preuve de grandes 
qualités didactiques. 

L'histoire d'après les sources originales. — En 1872, 
M. Francis Mollard, depuis archiviste départemental de la 
Corse, démontra la nécessité pour l'île de posséder une his- 
toire assise sur des bases plus solides que des traditions 
dénaturées par ceux-là mêmes qui s'étaient donné pour 
objet de nous les transmettre. Chargé par le Ministère de 



L EVOLUTION DE L HISTORIOGRAPHIE CORSE. XXVII 

l'Instruction Publique d'une mission en Italie, il en rap- 
porta une moisson assez abondante de documents qui furent 
publiés en partie dans les Archives des Missions scientifi- 
ques (1875), le Bulletin historique et philologique (1884) et 
le Bulletin de la Société des Sciences historiques de la 
6"o/-se(1885). 

Reprenant en 1893, sous les auspices du Ministère de 
l'Instruction publique, l'œuvre interrompue de ^I. Mollard, 
j'ai pu relever dans les différents fonds d'archives italiens, 
français et espagnols les copies de plus de 2.000 documents 
inédits (de 960 à 1500) et y recueillir une quantité innom- 
brable d'extraits relatifs à la Corse ou à des Corses. 

Les résultats de ces enquêtes qui ont fait l'objet de plu- 
sieurs mémoires, ont été sommairement groupés et publiés 
en 1908 sous le titre à.' Histoire de la Corse écrite pour la 
première fois d'après les sources originales. On y trouve, 
en tête de chaque chapitre, la liste des fonds d'archives (car- 
tons, registres, liasses, etc.), sources narratives, collec- 
tions, recueils et ouvrages qui ont servi à son élaboration. 

C. C. R. 



HISTOIRE 

DE CORSE 



LES ORIGINES 



Les données géographiques. — Les découvertes archéologiques 
et anthropologiques. — La civilisation néolithique. — La ques- 
tion des influences orientales. 



Un pays de montagnes dans la mer : telle est 
la Corse, âpre et riante, qui tout à la fois repousse 
et accueille. Les plus hauts sommets se dressent 
dans la partie médiane de Tîle, sur le bord occi- 
dental d'une dépression qui, de l'île Rousse à la 
marine de Solenzara, sépare la Corse granitique, à 
l'Ouest, et la Corse schisteuse, à l'Est. La ligne de 
faîte, qui atteint 2.710 mètres au monte Cinto, 
2.625 mètres au monte Rotondo, n'est franchie que 
par des cols {foci ou bocclie) élevés de plus de 
1.000 mètres. C'est de ce côté que la partie ancienne 
de la Corse est le plus dinîcilement accessible. La 
vaste conque granitique du Niolo, d'où le Golo s'é- 
chappe par des gorges sauvages, abrite un peuple 
de bergers « couverts de poils » qui ont gardé, no- 
tamment dans la piève d'Asco, les mœurs d'autre- 
fois. C'est une race de travailleurs, rude et vaillante. 
« Nulle part, dit un vieux dicton corse, on ne travaille 

HISTOIRE DE CORSE. 1 



HISTOIRE ])K CORSR, 



autant que dans le Niolo. » Entre les hautes vallées 
du Golo et du Tavignano, sur un seuil élevé, Corte 
commande le passage de l'Ouest à l'Est : ce fut, au 
xviii^ siècle, le centre politique de l'île. 

Des hauteurs du Niolo, que prolongent vers le 
Sud-Est le monte d'Oio, le monte Renoso, VIncu- 
dine, descendent vers le Sud-Ouest une série de 
vallées étroites et parallèles — Liamone, Gravona, 
Prunelli, Taravo, Rizzanèse — - aboutissant aux 
nombreux golfes de la côte occidentale. Séparées 
par de hautes croupes, elles communiquent malai- 
sément entre elles et certains « pays » ont reçu des 
appellations distinctes : la verte Balagne, au Sud 
de Galvi, — les Calanche, vers Piana, où le granit 
désagrégé a formé des accumulations pittoresques 
de rochers, — la Cinaica, « le plus joli pays du 
monde »... La mer, qui s'ouvre à l'ouest, fut à l'ori- 
gine le seul lien entre les hommes : à cause d'elle, 
r « Au-delà des monts » fut la partie la plus ancien- 
nement peuplée de toute l'île. 

La région plissée, qui confine à l'Est, est beau- 
coup plus récente. Son architecture est celle des 
chaînes alpines. Les vallées n'offrent pas la même 
régularité et le même parallélisme que celles de 
l'ouest : quelques-unes, comme celles du Golo et du 
Tavignano, n'ont pu établir leur profil actuel qu'au 
prix d'énergiques captures. En tous cas le morcel- 
lement n'est pas moindre. Voici le Cap, avec ses 
« marines », — la « conque » du Nebbio, dont cer- 
taines parties ont une grâce exquise, — la riante Ca- 
sinca, où les villages, tout blancs, coifl'ent les col- 
lines, — la Cast.agniccia, où des pièves multiples — 
Rostino, Ampugnani, Vallerustie, Orezza, Alesani 
— formèrent le réduit de l'indépendance corse, — le 
Fium Ofbo sauvage et sublime. . . Tel est 1' « En-deçà 
des monts », où l'émiettement territorial est éga- 



LES ORIGINES. 



lement imposé par les conditions géographiques. 
Mais, saut" à Bastia et dans quelques « marines » 
privilégiées, la côte est peu favorable à la vie ma- 
ritime : les alluvions, fluvio-glaciaires ou bien mo- 
dernes, ont créé deux plaines, larges de 5 à 10 kilo- 
mètres, où sévit la malaria. 

A l'extrémité sud, une petite table de calcaires 
tertiaires s'accole au massif ancien : c'est la région 
de Bonifacio, que les Corses mêmes considèrent 
comme étant presque hors de Corse. 

A travers cette variété il est difficile de saisir 
l'unité profonde qui fera l'originalité du pays corse. 
Au surplus, les contrastes abondent. La plaine fé- 
conde est délaissée pour la montagne; c'est une île, 
et il n'y a pas de marins ; le relief invite au morcel- 
lement, et pourtant il n'y a pas de nationalité plus 
homogène que la nationalité corse. Ces étrangetés 
s'expliquent par l'histoire. Grâce à sa situation cen- 
trale dans le bassin occidental de la Méditerranée, 
à la sûreté de ses mouillages, la Corse a été atteinte, 
et de très bonne heure, par les courants généraux 
de commerce et d'invasions qui ont contribué à mê- 
ler les races de la Méditerranée et de l'Europe; 
dès l'antiquité, elle tenta les convoitises, elle devint 
l'arène de toutes les compétitions, le rendez-vous 
de tous les conquistadores. Histoire compliquée, 
souvent tumultueuse, dont les origines sont, comme 
il arrive, particulièrement délicates à démêler. 

Pour Sénèque déjà, les temps anciens de la Corse 
étaient « enveloppés de ténèbres », et l'exil du phi- 
losophe dans l'île qu'il détesta si fort marqua long- 
temps le dernier fait précis jusqu'où l'on pouvait 
remonter sans faire aux hypothèses une part trop 
grande. Vers la fin du xvin" siècle, l'historien de la 
Corse, Pommereul, constatant que « l'origine de la 



HlSTOir.E DE CORSE. 



plupart des peuples est couverte d'un voile impéné- 
trable » et qu'au surplus « l'âge d'un peuple ne 
peut rien ajouter à sa gloire », consent à rester 
ignorant par esprit philosophique et par raison cri- 
tique. Les habitants de la grande île méditerra- 
néenne sont-ils aborigènes ? ou ne résultent-ils pas 
plutôt du mélange de toutes les nations qui en ont 
fait successivement la conquête ? Peu importe : « ils 
existent, ils ont existé, c'est une chaîne de généra- 
tions dont on ne peut retrouver le premier chaînon » . 
Notre époque eut de plus indiscrètes curiosités. 
Le capitaine Mathieu signalait le premier, en 1810, 
dans les Mémoires de l' Académie Celtique, la pré- 
sence en Corse de monuments mégalithiques. Vers 
1840, Prosper Mérimée, inspecteur général des mo- 
numents historiques, montrait, au retour d'une mis- 
sion archéologique, l'intérêt qu'il y aurait à ras- 
sembler (( tous les documents, tous les faits qui 
peuvent conduire à la connaissance des origines de 
la Corse ». Malheureusement les insulaires répondi- 
rent mal à l'appel qui leur était adressé et, soit 
ignorance, soit cupidité, ils se montrèrent mauvais 
gardiens des trésors que leur sol renfermait en abon- 
dance. On vit des dolmens détruits, des objets d'art 
brisés ou dispersés. L'indifférence de l'Etat fit le 
reste. Il y eut des erreurs commises, et nous ne 
possédons même pas le relevé des milliers de 
débris que la construction, sous le Second Empire, 
d'un canal d'irrigation mit à jour dans la plaine de 
Biguglia. Mais voici que la Corse se prépare, dans 
de meilleures conditions scientifiques, à exhumer 
de nouveaux trésors archéologiques. Les deux lois 
récemment votées sur la construction du chemin de 
fer de Bonifacio et sur l'assainissement de la côte 
orientale prévoient de grands travaux de dessèche- 
ment, de régularisation fluviale et d'adduction d'eau 



LES ORIGINES. 



potable, qui vont bouleverser une terre éminemment 
historique, faite avec la poussière de ses plus an- 
ciens monuments. 

En même temps, des recherches ont été poursui- 
vies dans d'autres domaines. Complétant les études 
anthropologiques de MM. Broca, Fallot, Jaubert et 
Mahoudeau, M. Pierre Rocca a mensuré 200 indi- 
vidus dans l'île préalablement divisée en trois régions 
distinctes et il a notamment porté ses investiga- 
tions sur les montagnards du Niolo, où le type pri- 
mitif s'est sans doute le mieux conservé. Une foule 
de grottes ont été explorées : quelques-unes ont 
abrité les hommes du néolithique et du hallstattien. 

Quelles que soient les surprises que nous réser- 
vent des fouilles méthodiquement entreprises ou 
d'accidentelles découvertes, nous pouvons dès à 
présent, et sans crainte de généralisation hasar- 
deuse, classer les débris recueillis pour reconsti- 
tuer les étapes du plus lointain passé. L'âge de la 
pierre, l'âge du bronze, l'âge du fer se sont suc- 
cédé, ou se sont entremêlés parfois, ici comme ail- 
leurs. 

Jusqu'à présent, aucune découverte précise ne 
permet de croire que l'homme paléolithique a vécu 
dans l'île; mais la civilisation néolithique s'y est 
développée de bonne heure. A l'exclusion peut-être 
des tamuli, on rencontre en Corse tous les types 
de monuments mégalithiques qui ont été signalés 
en Bretagne. Les dolmens ou stazzone et les men- 
hirs [stanlarc ou moiuici), les alignements et les 
cromlechs y sont extrêmement nombreux, plus 
nombreux assurément que ne l'a écrit M. de Mor- 
tillet. 

L'imagination populaire leur attribue une origine 
surnaturelle : il y a la forge du diable [stazzona 



HISTOIRE DE COUSE. 



del diavolo), la table du péché [tola di u peccatu), 
la maison de l'ogre {casa delVorcd) et, quant aux 
menhirs du Rizzanèse, appelés il frate e la suora, 
il faut y voir les statues pétrifiées d'un moine et 
d'une religieuse qui voulaient fuir Sartène pour ca- 
cher au loin leurs coupables amours. 

Les plus caractéristiques sont dans le sud et ap- 
partiennent à l'arrondissement de Sartène. Le dol- 
men de Fontanaccia est le plus beau et le mieux 
conservé : sept dalles supportent une table longue 
de 3"", 40 et large de 2™, 90; la chambre, enfoncée dans 
le sol d'environ 40 centimètres, mesure intérieure- 
ment 2'^,60 de long, l'°,60 de large et r",80de haut. 
Sur la face supérieure de la table se trouvent trois 
cuvettes réunies au bord par des rigoles taillées de 
main d'homme. Auprès de ce dolmen, deux petits 
menhirs isolés sont cachés dans le maquis. Au pied 
du rocher de Caouria, un alignement comprend 32 
menhirs, dont 26 debout et 6 renversés. A quelque 
distance, l'alignement de Rinaïou comprend 7 men- 
hirs rangés en ligne droite. Citons encore le menhir 
de Vaccil Vecchio, véritable colonne de S'", 20 de 
haut, celui de Capo di Luogo, plus large au sommet 
qu'à la base, les blocs de la vallée du Taravo dont 
la longueur dépasse 4 mètres, etc. 

Le groupe septentrional, qui occupe une portion 
de l'arrondissement de Bastia et s'étend jusque sur 
celui de Calvi, est beaucoup moins riche et moins 
intéressant. Les principaux menhirs sont à Lama et 
les dolmens du monte Rivinco sont curieusement 
composés de dalles de gneiss. 

Des cimes de Gagna, escarpées sur le ciel, se dé- 
tache une ébauche gigantesque de statue d'homme 
que l'on découvre de très loin. Est-elle due au ca- 
price de la nature? Doit-on la rapprocher de celle 
d'Appricciani, à Sagone, qui semble l'œuvre ina- 



LES OniGINES. 



chevée d'un artiste? Celle-ci est une tète de géant, 
posée sur un piédestal, haut de 2 mètres environ, 
Mérimée la prit pour une idole ; Renan la mentionne 
dans sa Mission de Phcnicie, sur les indications du 
baron Aucapitaine, comme un couvercle de sarco- 
phage phénicien; ce ne serait, d'après M. Michon, 
qu'un menhir sculpté. 

Quoi qu'il en soit, il est certain que les traces de 
travail humain sont rares sur les dolmens et les 
menhirs. Pour juger ce que fut la « civilisation » 
des néolithiques, il convient d'examiner leur outil- 
lage qui fut, ici comme sur le continent, très perfec- 
tionné. Haches de pierre polie, pointes de flèches, 
racloirs, couteaux, débris de poteries, percuteurs, 
broyeurs, polissoirs, etc., une série d'objets dont le 
fini remarquable témoigne de la patience et de l'ha- 
bileté des ouvriers, ont été retrouvés en Balagne, 
près de Bonifacio, à Vizzavona, ailleurs encore. 

Les découvertes de iM. Simonetti-Malaspina en 
Balagne ont une importance particulière. Sur le 
territoire de Ville-di-Paraso, à 2 kilomètres environ 
du village et à 8 kilomètres de la mer, se trouvent 
les ruines d'une ancienne cité : les vestiges du mur 
d'enceinte sont encore très apparents ; sur une sur- 
face de plus 50 hectares, le sol est couvert de débris 
de poteries ; on a recueilli en cet endroit des mar- 
teaux, des polissoirs, des fragments de vases en 
porphyre et surtout une quantité considérable de 
petits moulins à moudre le blé. On y a trouvé — on 
y trouve encore — beaucoup de pointes de llèches en 
silex noir du pays. — Dans d'autres régions, les ou- 
vriers se servent de serpentine, de quartz ou môme 
de diorite. Près de Bonifacio, le commandant Ferton 
a relevé de nombreux débris d'obsidienne provenant 
probablement do Sardaign(î : de bonne heure des 
échanges durent avoir lieu entre les deux grandes 



HISTOIUE DK CORSE. 



îles de la Méditerranée Occidentale. Une même race 
peuplait la Sardaigne et la Corse : celle des Ibères 
et des Ligures. Tels sont en effet les peuples que l'on 
retrouve partout à l'arrière-plan de la civilisation 
dans la Méditerranée Occidentale ; ils paraissent 
avoir joué le même rôle que les Pélasges dans la 
Méditerranée Orientale, ils sont « le peuple r » de 
l'antiquité. 

L'homme néolithique de Bonifacio trouvait un 
asile dans les nombreux abris sous roche de la ré- 
gion; il se nourrissait des produits de la chasse et 
de la pêche, principalement de coquillages marins 
et du lagomys corsicaniis, petit lièvre de la gros- 
seur d'un rat, aujourd'hui disparu. Il ne dédaignait 
pas l'art de plaire, se parant de colliers ou de brace- 
lets de coquilles, et se teignait le corps. Quand il 
mourait, on pliait le cadavre dans la position de 
l'homme accroupi et on l'inhumait avec des vivres 
et des outils. 

Grâce à des découvertes récentes, l'âge du bronze 
commence à être représenté en Corse par des spéci- 
mens assez nombreux, provenant surtout de la Ba- 
iagne. Quant à la civilisation des armes de fer, elle 
s'est véritablement épanouie. C'est à elle que l'on 
doit les riches sépultures qui, à Prunelli di Casac- 
coni et surtout à Cagnano, près de Luri, ont livré, 
avec de remarquables débris de squelettes, une foule 
de bijoux et d'ustensiles : fibules, bracelets, agrafes, 
creusets pour fondre le métal, perles en pâte de 
verre, boutons et appliques en or, peignes, chaî- 
nettes et pinces épilatoires, manches de poignards 
hallstattiens. 

Quelle est l'origine de ces objets, dont quelques- 
uns révèlent une fabrication délicate? Y avait-il 
dans l'île des fondeurs de bronze établis à demeure ? 
Doit-on, au contraire, reconnaître ici l'œuvre des 




Lu 'l'olir (lilc (Ir Scllr(|||( 

IM. I.-^ C.itsi:. 



Tcilirilf (iriscioiic. [Sitrs ri Moini/iu-ii/.< <lii T. ( . /'.) 



LES ORIGINES. 



Tsiganes, ces métallurgistes ambulants, à la fois 
fondeurs et habiles marteleurs, dont le nom a été 
donné à la première période du bronze ? Ils ache- 
taient aux habitants leurs objets hors d'usage et, 
quand ils en possédaient une certaine quantité, 
procédaient à leur refonte à l'aide de moules et 
de creusets qu'ils portaient avec eux. Souvent, le 
poids de leur collecte journalière étant trop lourd, 
ils la cachaient dans un endroit plus ou moins bien 
repéré. Faut-il tout simplement, rapprochant les 
pièces trouvées en Corse des débris exhumés à Vil- 
lanova et à Bologne, leur attribuer une provenance 
étrusque? L'hypothèse est tentante et c'est vers 
elle que penche M. Letteron, le dernier historien 
de la Corse primitive. 

Pourtant il faut bien reconnaître que la civilisa- 
tion de Cagnano est analogue non pas seulement à 
celle qui s'est développée dans le centre de l'Italie, 
mais encore au Caucase et dans la vallée du Danube. 
Les influences civilisatrices sont peut-être venues de 
plus loin : il y a eu, à partir du néolithique, une 
communication entre l'Orient et l'Occident et une 
influence du premier sur le second. Mais il ne faudra 
rien exagérer. En cette matière comme en beaucoup 
d'autres, il est diflicile de faire les parts de l'indigène 
et de l'exotique : trop de détails restent inconnus. 
Tout ce qu'on peut faire est de peser ceux dont on 
dispose, sans trop conclure, car demain il en peut 
surgir de nouveaux qui remettent tout en question. 



II 

LA « DÉCOUVERTE » DE LA CORSE 

Légendes éponymes. — La colonisation phénicienne., — Les Pho- 
céens et les premiers marchés permanents. — Étrusques et 
Carthaginois. 

La Corse n'entre vraiment dans l'histoire qu'au 
vi^ siècle, avec l'arrivée des Phocéens fugitifs : ce 
sont eux qui ont définitivement « découvert » la 
Corse et inauguré une colonisation qui se poursui- 
vra désormais sans arrêt. 

Avant eux, sans doute, il y a eu des établisse- 
ments commerciaux et des tentatives de peuplement. 
Ibères, Ligures, Phéniciens sont entrés, pour une 
part difficile à déterminer, en relations avec les 
hommes qui habitaient la Corse dès l'époque des 
dolmens et qui étaient peut-être — du moins pour 
les Ligures — des hommes de leur race. De vieux 
auteurs l'assurent et, dans la légende qu'ils nous 
ont transmise, une réalité précise apparaît sans 
doute. Une femme de la côte de Ligurie, voyant 
une génisse s'éloigner à la nage et revenir fort 
grasse, s'avisa de suivre l'animal dans son étrange 
et longue course. Sur le récit qu'elle fit de la terre 
inconnue qu'elle venait de découvrir, les Liguriens 
y firent passer beaucoup de leurs compagnons. Cette 
femme s'appelait Corsa, d'où vint le nom de Corse. 
C'e«t la légende éponyme que nous retrouvons à 
Torigine de toutes les cités antiques ; mais elle est 



LA « DECOUVERTE » DE LA CORSE. U 

de formation récente, car le premier nom de l'île 
est Cyrnos et non pas Corsica. 

La difficulté n'était point pour embarrasser les 
vieux chroniqueurs, grands amateurs de merveil- 
leux et habitués à ne douter de rien. Il y a d'autres 
légendes, et plus prestigieuses, sinon moins fantai- 
sistes. Un fils d'Héraclès, Cyrnos, aurait colonisé la 
Corse en lui donnant son nom. Giovanni délia Grossa 
croit que la Corse a été peuplée par un chevalier 
troyen, appelé Corso ou Cor, et une nièce de Didon, 
nommée Sien, que Corso a bâti les villes de l'île et 
leur a donné les noms de ses fds et de son neveu, 
Aiazzo, Alero, Marino, Nebbino. C'est ainsi que la 
Grande-Bretaorne a eu son Brut, la France son Fran- 
CHS et que la Corse a son Corso, neveu d'Enée. 

Faut-il parler d'une colonisation phénicienne en 
Corse? La chose est vraisemblable, mais l'on sait 
assez ce qu'il faut entendre par ce mot. Les Phéni- 
ciens ont su les premiers jouer le rôle fructueux 
d'intermédiaires et de courtiers entre les diverses 
parties du monde méditerranéen; mais ils n'ont 
jamais entendu s'installer à demeure sur une terre 
étrangère. Après une navigation lente le long des 
côtes, ils abordaient dans les îles ou sur les promon- 
toires, échouaient leurs navires sur le sable et, de 
marins devenus marchands, étalaient leur pacotille 
sur la place publique. La foule se pressait autour de 
ces hommes « aux beaux discours », ainsi que les 
appellent les poèmes homériques, de ces hommes 
qui savent tromper. Les femmes soupesaient les bi- 
joux d'or fabriqués à Memphis ou à Babylone, les 
statuettes de dieux, en l)ronze ou en terre cuite, les 
coupes de verre aux rellcts chatoyants dont les Phé- 
niciens avaient appris la fabrication en Egypte. On 
regardait aussi, et ce n'était pas ce qui excitait le 



1'^ HISTOIRE UE CORSE. 

moindre étonnement, les marchands étrangers tra- 
cer sur le papyrus des signes bizarres qui permet- 
taient de noter à tout jamais, au moyen d'une tren- 
taine de signes, tous les sons de la voix humaine... 
Des jours et des mois se succédaient ainsi ; puis, un 
jour, les étrangers disparaissaient, après avoir en- 
tassé dans leurs navires aux lianes ronds les peaux 
de bêtes, la cire et le miel, — marchandises que 
le troc avait mises en leur possession, — souvent 
aussi les jeunes gens et les jeunes filles qu'ils ven- 
daient comme esclaves. Et les marchands repre- 
naient la mer, voguant vers d'autres régions, bal- 
lottés d'ile en île. 

Ainsi abordèrent-ils aux rivages de Corse et 
peut-être faut-il voir dans le nom de l'île une ra- 
cine phénicienne : Kir, Keras, l'île des promon- 
toires. Héraclès, le Melkart phénicien, dont le culte 
sert à marquer les principales étapes des marins 
de Tyr et de Sidon, ne vint pas en Corse, mais la 
légende y fait débarquer son fils Cyrnos. Peut-être 
n'y a-t-il eu qu'une colonisation essaimée de Car- 
thage, à une époque beaucoup plus récente. 

Au surplus, quand les Phéniciens auraient vrai- 
ment découvert la Corse, il n'y aurait pas lieu d'in- 
sister. Très jaloux de conserver autant que possible 
le monopole du commerce, ils ont gardé pour eux 
les renseignements qu'ils avaient pu obtenir. De 
plus ils n'ont pas pénétré dans l'intérieur du pays; 
leurs comptoirs, établis temporairement à l'extré- 
mité des promontoires, ne s'animaient qu'à de rares 
intervalles, et les peuplades insulaires ne s'unirent 
point aux Phéniciens par des relations régulières. 
Ces peuplades vivaient retranchées sur les monta- 
gnes, dans un état de demi-sauvagerie, pendant 
que les écumeurs de la Méditerranée s'établis- 
saient tour à tour sur les côtes, dans un chassé- 



LA « DECOUVERTE » DE LA CORSE. 13 

croisé furieux dont le pays faisait tous les frais. 

Enfin les Phocéens vinrent, et avec eux les pre- 
miers marchés permanents. A Tétroit dans un terri- 
toire peu fertile de l'Asie Mineure, ils cherchèrent 
dès la fin du vu® siècle à s'établir au dehors ; mais 
dans tout l'Orient méditerranéen la place était prise. 
Ils se tournèrent vers les régions plus lointaines et, 
montés sur des vaisseaux étroits et rapides que 
50 rameurs faisaient glisser sur les flots, ils se 
dirigèrent vers le Far West de l'ancien monde. 
Equipés pour les batailles navales comme pour le 
commerce et la piraterie, ils allèrent jusqu'au pays 
de Tartessos, riche en métaux, où le roi Argan- 
thoniosles reçut amicalement et leur offrit un asile. 
Mais ils furent obligés de fuir sous la menace des 
Carthaginois, — telle est du moins la très vraisem- 
blable hypothèse formulée par M. Jullian ; ils re- 
commencèrent à longer les côtes, ils s'arrêtèrent 
à Rome, et même, s'il faut en croire Trogue-Pompée, 
signèrent un pacte d'amitié avec le premier Tar- 
quin. A force d'errer, ils découvrirent la rade de 
Marseille, spacieuse et bien abritée, sous un ciel qui 
rappelait celui de Grèce : ils s'y fixèrent vers l'an 600. 

Mais ils restaient en relations suivies avec la 
métropole, et les Phocéens d'Asie considérèrent 
Marseille comme un point d'appui pour organiser 
dans la Méditerranée occidcuialo un grand empire 
maritime, une véritable thalassocratie. Entre l'em- 
bouchure du Rhône et le détroit de Gibraltar, on 
les voit s'installer au débouché de toutes les val- 
lées, ils bâtissent Mainaké (Malaga). Vers aGi, en- 
fin, ils arrivent en Corse et fondent Alalia (Alcria) 
« pour obéir à un oracle », dans une position re- 
marquable, au centre de la vaste plaine orientale, 
au débouché du Tavignano. De là ils pouvaient 



14 HlSTOUiE DE COltSE. 

surveiller toute la côte étrusque, l'île d'Elbe, dont 
les ruines de fer pouvaient compenser celles du pays 
de Tartessos, la vallée du Tibre et la puissante cité 
d'Agylla (Cervetro) qui avait des sommes considé- 
rables déposées dans le trésor de Delphes. A quel- 
ques kilomètres d'Alalia, l'étang de Diana pouvait 
abriter une flotte de commerce et se prêter aux 
évolutions d'une flotte de guerre. Ainsi commençait 
à se dessiner un Empire grec dans la Méditerranée 
occidentale. 

Alalia grandissait lentement, des temples s'éle- 
vaient et l'œuvre de colonisation se poursuivait 
lorsque les malheurs survenus à la métropole vin- 
rent lui donner un essor définitif. Vers 540 Phocée 
fut assiégée par Harpage, lieutenant de Cjrus. 
Plutôt que de se soumettre au joug des Perses, les 
Phocéens, voyant qu'une longue résistance était 
impossible, s'embarquèrent avec leurs femmes, leurs 
entants et tous leurs trésors et ils allèrent demander 
aux habitants de Chio de leur vendre les îles Œnusses. 
Ceux-ci refusèrent, « dans la crainte, écrit Héro- 
dote, que les nouveaux venus n'y attirassent le 
commerce à leur détriment ». Los Phocéens remi- 
rent à la voile pour gagner la Corse et arrivèrent 
grossir les rangs des premiers colons d'Alalia. 

Actifs, industrieux, ils développèrent la prospé- 
rité de la colonie primitive. Hérodote nous dit qu'ils 
élevèrent des temples et qu'ils ravageaient et pil- 
laient tous leurs voisins. Qu'en faut-il conclure, 
sinon qu'ils ont l'intention de s'établir définitive- 
ment et d'agrandir leur territoire ? Leur ambition 
croît avec les succès, des relations commerciales et 
politiques suivies unissent les Phocéens de la Mé- 
diterranée Occidentale, dont la puissance maritime 
est devenue considérable. Mais la ville d'Alalia ne 
devait pas connaître une splendeur plus grande et, 



LA « DKCOUVEUTE » DE LA CORSE. 15 

moins de cinq ans après Farrivée des Phocéens d'A- 
sie, elle succombait sous les coups de ses ennemis. 
L'apparition de ces étrangers, qui venaient s'im- 
planter au cœur de la mer Tyrrhénienne, tout près 
de l'Italie et de la Sardaigne, également le long des 
côtes espagnoles, détermina les Carthaginois et les 
Etrusques à se coaliser contre eux. Ici se mani- 
feste l'hostilité constante de Garthage contre les 
Grecs : antagonisme de races, peut-être, mais sur- 
tout rivalité économique. Une grande bataille na- 
vale s'engagea dans les eaux de Sardaigne, en 
face d'Alalia. Les Phocéens, que leurs compatriotes 
de Marseille étaient venus renforcer, remportèrent 
la victoire, car ils avaient réussi à empêcher le 
débarquement des alliés ; mais ils avaient perdu 
quarante vaisseaux, et vingt autres étaient hors de 
service, les éperons ayant été faussés. Ils rentrèrent 
à Alalia et, prenant avec eux leurs femmes, leurs 
enfants et tout ce qu'ils purent emporter du reste 
de leurs biens, ils abandonnèrent définitivement la 
Corse et refluèrent vers Marseille (535). 

La chute de la thalassocratie phocéenne laissait 
la Corse au pouvoir des Etrusques dont la domi- 
nation s'étendit à nouveau sur toutes les rives de 
la mer Tyrrhénienne, véritable lac étrusque. « Maî- 
tres de la mer », écrit Diodore de Sicile, ils s'ap- 
proprièrent les îles intermédiaires et établirent so- 
lidement leur pouvoir en Corse : ils fondèrent Nicée 
et exigèrent des habitants un tribut de miel, de 
cire, de bois de construction et d'esclaves. 

Pourtant la puissance de la confédération étrus- 
que touchait déjà à son déclin et se resserrait de 
plus en plus dans l'Italie Centrale. Obligés de faire 
face au péril gaulois, vaincus devant Cumes par 
Iliéron de Syracuse, ils durent renoncer aux grandes 



16 HISTOIRE DE CORSE. 

expéditions maritimes. Du moins continuaient-ils 
à se livrer à la piraterie, se faisant corsaires et pil- 
lant les vaisseaux étrangers qui naviguaient dans 
la mer Tyrrhénienne. Il fallut que le général syra- 
cusain Apelles entreprît une expédition en Corse 
d'où les Etrusques partaient pour leurs incursions 
et où ils apportaient leur butin. Les Syracusains 
abordèrent, selon toute vraisemblance, dans le midi 
de l'île et, pendant que leurs soldats portaient le 
ravage dans l'intérieur, leur flotte s'abritait dans 
\e portas Syracusanus, qui est, suivant les anciens 
géographes, Bonifacio, Santa-Manzaou Porto-Vec- 
chio. 

A mesure que la confédération étrusque voyait 
s'affaiblir sa puissance, elle dut concentrer peu à 
peu toutes ses forces dans la péninsule et abandon- 
ner les établissements qu'elle possédait dans les îles 
voisines. Les Carthaginois, au contraire, délivrés 
sur mer de leurs rivaux redoutables, prenaient pied 
dans toutes les îles de la mer de Sardaigne et de la 
mer d'Etrurie. L'inexpérience des Romains, long- 
temps ignorants dans l'art de la navigation, leur 
laissait d'ailleurs le champ complètement libre. 
Pendant deux siècles ils purent Jouir en paix de la 
possession des îles voisines de l'Italie. 

A quel système de gouvernement la Corse fut- 
elle alors soumise? On ne saurait le dire. Carthage 
conquérait pour exploiter, et son Sénat ne se sou- 
ciait guère d'organiser fortement sa conquête comme 
faisait celui de Rome. Il songeait avant tout à fon- 
der sur les côtes des comptoirs commerciaux, à 
exploiter les mines et à prélever des tributs sur les 
peuples soumis, dont il avait fait au préalable 
démanteler les places fortes. Les Corses, à vrai 
dire, ne s'étaient jamais soumis, pas plus aux Car- 
thaginois qu'aux Etrusques : réfugiés dans l'inté- 



LA « DECOUVERTE » DE LA CORSE. 17 

rieur de l'île, ils résistaient au milieu des rocs 
inaccessibles où ils s'étaient retranchés. Les maî- 
tres de la mer pouvaient occuper les côtes, ruiner 
les comptoirs, installer des garnisons : ils ne pou- 
vaient avoir raison de ce peuple indomptable et 
fier, « dont les esclaves ne sont pas aptes, à cause 
de leur caractère naturel, aux mêmes travaux que 
les autres esclaves ». Diodore de Sicile, qui fait 
cette observation, constate également que l'île est 
montagneuse et couverte de bois touffus : les « Afri- 
cains » n'avaient jamais songé à la conquérir. 

En dépit de sa belle apparence, l'empire cartha- 
ginois n'était donc point solide. C'était^ le colosse 
d'airain aux pieds d'argile dont parle l'Ecriture. Il 
s'effondra dès qu'il fut attaqué par un ennemi puis- 
sant et déterminé. 

Cet ennemi, ce fut le peuple romain. 11 allait con- 
quérir la Corse et la marquer de son empreinte. 



HISTOIRE DE CORSE. 



III 

LA CORSE ROMAINE (1) 



La conquête. — La paix romaine] : l'organisation militaire et 
administrative . — Débuts du christianisme. 



Tant que les Romains avaient fait la guerre aux 
Étrusques et aux Gr^cs d'Italie, les Carthaginois ne 
s'étaient pas inquiétés de leurs victoires et y avaient 
même applaudi. Ils avaient fait plus. En 509, ils 
avaient signé avec les Romains un traité d'alliance 
et de commerce, et, pendant la guerre de Tarente, 
ils leur avaient offert des secours, qui furent d'ail- 
leurs refusés. Mais du jour où Rome posséda 
l'Italie continentale, elle fut bientôt entraînée à de 
nouvelles conquêtes. En 264, la possession de la 
Sicile mit Rome aux prises avec Carthage et ce fut 
le duel d'un siècle qu'on appelle les guerres puniques. 
Lutte de races, peut-être, mais surtout rivalité 
d'intérêts : les événements de Corse le prouvent 
bien. 

Dans le système politique que les Phocéens 
avaient une première fois élaboré et tenté de réali- 
ser, la Corse était un des éléments essentiels : elle 
demeure un des points d'appui de l'impérialisme 

(1) Abbé Letterok. Notice historique sur Vile de Corse depuis 
V origine jusqu'à l'établissement de l'Empire romain, dans \e Bulle- 
tin (1911), pp. 30, 34, 36, 39, 45, 48, etc. — LORENZI DE Bradi. L'art 
antique en Corse (Paris, 1900). 



LA. CORSE ROMAINE. 19 

romain à ses débuts. Si la puissance qui venait 
d'établir sa domination sur toute l'Italie voulait 
être maîtresse de la mer, elle devait faire rentrer 
la Corse sous son hégémonie pour ne pas avoir 
sur son flanc une menace constante et un obstacle à 
ses progrès. 

Nécessités stratégiques, nécessités économiques 
aussi. Par la fertilité de sa plaine orientale, vérita- 
ble grenier à blé, par l'abondance de ses forêts, 
peut-être aussi par la richesse présumée de ses 
mines, la Corse devait tenter les convoitises romai- 
nes. 

Mais la conquête fut extrêmement pénible ; véri- 
table guerre de Cent Ans (260-l()2) aux victoires 
précaires, aux trêves incessamment rompues, aux 
révoltes toujours renaissantes, guerre d'escarmou- 
ches, plutôt que grande guerre, et qui ne nécessita 
pas moins de dix expéditions. 

Quand le consul Duillius eut battu près de Myles 
la Hotte carthaginoise (260), la Corse ressentit le 
contre-coup de cette victoire. Le consul L. Cornélius 
Scipion, collègue de Duillius, poursuivit les vais- 
seaux fugitifs jusqu'en Sardaigne, les détruisit et, 
après d'heureux combats dans cette île, passa en 
Corse. Il eut à lutter contre les habitants et contre 
Hannon, général des Carthaginois; Alalia, qui 
s'était relevée de ses ruines et qui avait été entourée 
de remparts, fut le centre de la résistance insulaire : 
elle dut se rendre après un siège mémorable dont 
il est fait une mention toute spéciale dans l'inscrip- 
tion funéraire du vainqueur. Mais, une fois la cita- 
delle prise, Fîle n'était point soumise. Avec le miel, 
la châtaigne et le lait de leurs chèvres, les gens 
de la montagne pouvaient tenir longtemps, empêcher 
tout envahisseur de dépasser la plaine orientale et 
l'inquiéter sans cesse en descendant brûler les mois- 



HISTOinE DE COUSE. 



sons, abattre les maisons, sauvages razzias que la 
nature du pays rendait faciles... Rome s'en rendit 
compte, et n'insista pas. Et quand les Carthaginois 
vaincus durent signer le traité de 241, ils abandon- 
naient bien la Sicile et l'Italie; mais il n'était pas 
question de la Corse, dont ils restaient les posses- 
seurs. 

Rome semble avoir usé ici — et dès le premier 
jour — de sa tactique habituelle : profiter des divi- 
sions existantes, en créer de nouvelles, apparaître 
au moment opportun comme l'arbitre des conflits, 
être celle que l'on implore et qui dicte ses condi- 
tions. Ne pouvait-on séparer la cause insulaire de 
la cause carthaginoise et, dès les premiers symptô- 
mes de mécontentement, se présenter comme les 
alliés nécessaires, comme les libérateurs? 

Précisément la guerre des mercenaires suscitait 
à Carthageles plus graves embarras. Il fallait multi- 
plier les levées d'hommes, faire rentrer les impôts 
avec rigueur. Les Romains crurent l'instant favora- 
ble et, en 238, Tib. Sempronius Gracchus occupait 
la Corse — et aussi la Sardaigne — au mépris du 
traité de 241. Mais les Corses n'admirent point les 
maîtres qui s'imposaient à eux. Les consuls Licinius 
Varus en 236, Sp. Corviliusen 234, établissent, « non 
sans peine», une tranquillité superficielle. Quand 
en 232 les Carthaginois reçoivent, par un ultimatum 
impérieux, l'ordre d'évacuer toutes les îles, « attendu 
qu'elles appartiennent aux Romains », les consuls 
M. Malleolus et M. ^milius peuvent bien rapporter 
de Sicile un riche butin; mais, ayant abordé sur les 
côtes de Corse, ils sont assaillis et dépouillés par 
les habitants. L'année suivante, le consul C. Papi- 
rius Maso refoule les insulaires dans la montagne, 
mais il ne peut aller plus loin. Certes il est difficile 
de déterminer, en l'absence de documents contem- 



LA CORSE romaim:. 21 

porains et dans la brièveté des textes d'époque pos- 
térieure, quelle est la part des instigations cartha- 
ginoises dans la résistance des Corses à la domination 
romaine. Cette part est évidemment très grande; 
mais Fexistence d'un sentiment proprement corse 
n'est pas douteux. Obscurément l'idée d'une nationa- 
lité indépendante apparaît chez ces peuples qui 
résultent déjà de tant de mélanges mais chez qui, en 
face des mêmes dangers, une âme commune est née. 

La Corse fut soumise au régime provincial dès 
227 : c'est à cette date que le nombre des préteurs 
fut porté de deux à quatre pour gouverner d'une 
part la Sicile, et, d'autre part, la Sardaigne (d'où dé- 
pendait la Corse). Mais l'ordre ne règne pas. En 
vain le consul Cn. Servilius Geminus fait-il en 217 
le tour de la Corse avec cent vingt vaisseaux, forti- 
fiant les côtes et exigeant des otages; en vain 
place-t-on deux légions à la disposition des pré- 
teurs — parmi lesquels il faut citer M. Porcins Cato 
et l'annaliste Q. Fabius Pictor; — en vain les 
généraux vainqueurs exigent- ils des rançons (de 
miel et de cire) toujours plus rigoureuses, — les 
Corses demeurent en état de rébellion constante. 

Au surplus ils n'opèrent point par bandes confuses 
et sans organisation. Ils perdent en i7.'î, dans une 
seule action, 7.000 hommes et les Romains leur font 
plus de 1.700 prisonniers. Etourdis plutôt que domp- 
tés par cette défaite, les Corses se réorganisent, 
préparent un soulèvement général contre lequel 
Rome doit envoyer en IG^i l'armée consulaire de 
Juventius Thalna. Mais cette fois la pacification est 
proche : le Sénat décrète des actions de grâces aux 
dieux en l'honneur de Juventius et, après la démons- 
tration militaire faite par P. Scipio Nasica (163), 
les Corses, épuisés ou résignés, acceptent leur 
destin. 



22 HISTOIKE DE COUSE. 

On comprend facilement leur peu d'enthousiasme 
pour le régime qui leur avait été imposé en 227 : 
l'administration romaine fut dure pour la Corse, 
comme pourles autres provinces, sous la République. 
Par habileté, plutôt que par bienveillance, quelques 
gouverneurs prirent pourtant leur rôle au sérieux, 
s'efforcèrent de ménager les esprits, d'apparaître 
en pacificateurs et non pas en conquérants. Avant 
même la réduction en province, Papirius Maso, com- 
prenant la nécessité de se concilier les divinités 
locales, avait fait le vœu d'élever un temple à une 
fontaine, source de vie qu'on vénérait à la lisière de 
la plaine et de la montagne; le Romain ne venait 
pas en destructeur des usages consacrés et des 
superstitions populaires. Il pouvait changer un 
régime politique, mais il ne pouvait modifier les 
formes rituelles : le cœur de l'homme a éternellement 
peur des lacs solitaires dans les châtaigneraies et il 
continue d'adorer les déesses des ruisseaux. 

Les mauvais administrateurs étaient beaucoup 
plus nombreux, même parmi les questeurs, qui 
pourtant avaient mission de représenter la légalité 
et la probité. Tout un monde d'étrangers, plus 
avides encore qu'ambitieux, traitèrent la Corse en 
pays conquis : ils l'exploitèrent, mais pour leur 
compte, pillant les temples, ruinant les riches, 
spéculant sur les biens des villes, multipliant les 
impôts. Toutes les provinces ayant alors leur Verres, 
il était naturel que la Sardaigne (et par conséquent 
la Corse) eût aussi les siens. Parmi ces hommes qui, 
suivant la pittoresque expression de C. Gracchus 
rapportée par Aulu-Gelle, reviennent de province 
avec « des ceintures pleines d'argent et des amphores 
pleines de vin », nul ne paraît avoir été plus rapace 
que M. iEmilius Scaurus, propréteur de la Sardaigne 
en 57. Pour payer les dettes nombreuses contractées 



LA COIiSE ROMAINE. 23 

pendant son édilité, il avait pressuré Sardes et Corses 
et refait sa fortune à leurs dépens. Ses accusateurs 
obtinrent un délai de quinze jours pour faire une 
enquête en Corse. Mais Scaurus était beau-fils de 
Sylla et il avait Cicéron pour défenseur : il fut scan- 
daleusement acquitté. Si la République romaine 
avait vécu, la Corse n'aurait peut-être jamais atteint 
le degré de prospérité auquel elle arrivera sous 
l'Empire ; en tout cas, Home n'y serait jamais devenue 
respectée et populaire. 

Opprimée par ses préteurs, la Corse se trouvait 
en outre dépouillée de tout ce qu'elle avait possédé 
jusque-là. Le sol provincial, devenu a^er publions, 
était distribué à des colons et redevenait ainsi pro- 
priété particulière en faveur des citoyens romains. 
Ce fut précisément ce qui arriva quand Marins fonda 
à l'embouchure du Golo la colonie de Mariana sur 
l'emplacement de l'ancienne Nicée et quand Sylla, 
quelques années plus tard, fit passer à Aleria un 
certain nombre de vétérans et de citoyens romains. 

Du moins les Corses sont-ils assurés de trouver 
en leurs maîtres des protecteurs efficaces contre les 
incursions des pirates? Non pas, car pendant les 
guerres civiles qui ensanglantent Rome au dernier 
siècle de la République, les pirates de Cilicie sont 
devenus les maîtres de la mer. Mille vaisseaux, 
400 villes, des chantiers établis dans un grand 
nombre de ports semblent leur assurer l'impunité. 
Ils pillent la Corse et insultent même aux côtes 
romaines; mais l'excès de leur audace détermine les 
Romains à organiser l'expédition que Pompée dirige 
triomphalement à travers la Méditerranée (G7). 

Six ans après cette guerre, la province de Sardai- 
gne avait pour préteur M. Attius Balbus, dont le 
nom serait resté inconnu, s'il n'eût été l'aïeul 
maternel d'Auguste. Les Sardes frappèrent une 



24 HISTOIRE DE COUSE. 

médaille en son honneur; mais leur reconnaissance 
eût été moins suspecte s'ils n'avaient pas attendu, 
pour la frapper, que son petit-fils fût empereur. Au 
vrai, la Corse n'était pas heureuse et lorsque Octa- 
vien reçut, au pacte de 43, la Corse en partage, il 
ne put la posséder en paix. Le fils du grand Pompée, 
Sextus, à qui une flotte puissante assurait la domi- 
nation de la mer, rêvait de reconstituer un empire 
maritime à son profit en s'appuyant sur les îles, 
Corse, Sardaigne et Sicile. Un moment même, cette 
tentative séparatiste parut près de réussir : Octa- 
vien et Antoine durent par l'accord de Misène (39j 
laisser à Sextus la possession de la Sardaigne et de 
la Corse. Menodorus, lieutenant de Sextus, s'installa 
en Corse avec plusieurs légions et utilisa les bois de 
l'île pour augmenter sa flotte. Mais Menodorus 
trahit et la Corse reçut sans résistance les soldats 
d'Octavien, devenu bientôt Auguste : la paix romaine 
put s'étendre sur elle. 

On admet en général que la Corse dépendait ad- 
ministrativementde la Sardaigne au début de l'Em- 
pire jusqu'au règne de Vespasien : alors seulement 
elle aurait formé une province séparée, gouvernée 
par un procurator et, après Dioclétien, par un 
praeses. Mais il semble bien qu'il faille adopter la 
thèse d'Hirschfeld et faire remonter cette séparation 
à l'année 6 de notre ère. A cette date la Sardaigne 
fut pour la première fois enlevée au Sénat et orga- 
nisée en province procuratorienne : on a peine à 
croire qu'Auguste ait confié simultanément l'admi- 
nistration des deux îles à an seul et même procura- 
teur, simple personnage de rang équestre. Notons 
d'ailleurs qu'une inscription de Narbonnaise, qui 
date des débuts de l'Empire, nous parle d'un prae- 
fectus Corsicae, appelé L. Vibrius Punicus, — le 




Kt;li>r (II' 1,1 CiiiiJiiica. jurs I.uciana. nmiil'acio : la Ciiailfllo. 

//'/-/. ; I Ih' rih' (lu \ir||\ (|llai'lirr. Sitis ri Moriimiriils tlii I. i\ /•'. 

l'i. Il (;..i,M . 



LA CORSE ROMAINE. 25 

praefectus étant, comme le procurator, un gou- 
verneur nommé par l'empereur, ne relevant que de 
lui et préposé en général, comme lui, à l'adminis- 
tration d'un territoire assez limité. 

Il résidait à Aleria, centre de la domination ro- 
maine, station de la classis Misenensis. 

Sur un mamelon escarpé qui surplombe la plaine 
du Tavignano, riante et riche, à proximité d'un port 
bien abrité, se dressait la citadelle que Scipion avait 
emportée en 260 et dont Sylla avait compris la 
remarquable position. Des soldats, venus de Rome, 
des commerçants la peuplèrent. Mais de leurs efforts, 
qui furent considérables, de leur œuvre, qui semble 
avoir connu une époque de prospérité, il ne reste 
aujourd'hui que des traces incertaines. Quelques 
gradins du cirque, les caves à voûte de la maison 
prétorienne, quelques briques, des vestiges du mur 
qui traversait Aleria... Et c'est tout. Encore Mérimée 
refuse-t-il de reconnaître une maison prétorienne 
dans l'enceinte carrée de 40 mètres sur èJO qu'on 
appelle aujourd'hui la sala real, tant la voûte, à 
forme surbaissée, du souterrain lui paraît maladroi- 
tement exécutée. Quant aux substructions, dont la 
forme en ovale arrondi donne l'idée d'un petit am- 
phithéâtre, il semble bien que ce fut un cirque 
pouvant contenir en ses trois enceintes concentriques 
2.000 personnes tout au plus; mais il pourrait bien 
être d'origine arabe. Lo baron Aucapitaine, dans un 
mémoire adressé à l'Académie des Inscriptions en 
18()2, y voyait les restes d'un grenier à céréales ou 
même les vestiges de constructions militaires... 
Tout cela évidemment est peu de chose. Quelques 
[monnaies romaines, des camées, dos œuvres d'art, 
des inscriptions sur des pierres tumulaires sont d'un 
médiocre secours à qui voudrait reconstituer la vie 
d'Aleria la romaine. 



26 HISTOIRE DE COKSE. 

Pline compte 33 villes romaines en Corse et 
Ptolémée 27 seulement. Mais Diodore de Sicile, 
qui a visité la Corse, ne parle que de deux villes, 
qu'il qualifie, il est vrai, de considérables : Calaris 
(qui est Aleria) et Nicée (qu'il faut très probablement 
identifier avec Mariana). D'autre part il résulte de 
l'Itinéraire d'Antonin que les Romains n'avaient 
construit qu'une seule route en Corse, celle qui con- 
duisait de Mariana à Palae en passant par Aleria, 
Praesidium et Portas Favonii : il en reste quel- 
ques traces non loin de la marine de Solenzara. 
M . Piobiquet, se fondant sur l'évaluation des distances 
de l'Itinéraire d'Antonin, situe Portas Favonii à 
Bonifacio et rejette Palae sur la côte occidentale, à 
la hauteur de Sartène, vers le port de Tizzano. Il 
semble pourtant que Portas Favonii doive être 
identifié avec la marine de Favone, au Sud de la 
Solenzara, et, comme cette route se liait avec celle 
qui traversait la Sardaigne, on a supposé que Palae 
était situé à la place qu'occupe aujourd'hui Bonifacio, 
— à moins qu'il ne s'agisse de Porto-Vecchio... 
Ces difficultés de localisation expliquent à elles 
seules les incertitudes et les lacunes de l'histoire 
corse sous l'Empire romain. Clunium est-il Biguglia, 
dont l'étang portait au xiii'' siècle le nom de Chiurlino ? 
Bastia ne s'est-il pas élevé sur l'emplacement de 
Mantinum? Lorsqu'on fit les travaux de captage des 
eaux sulfureuses de Baracci (à 3 kilomètres de Pro- 
priano), en 1880, on découvrit dans une ancienne 
piscine en bois quelques médailles romaines et un 
bronze d'Hadrien, ce qui fait présumer qu'il y a eu 
à Baracci des thermes romains ; les eaux de Pietra- 
pola furent également connues de bonne heure : il 
y reste quelques vestiges des constructions romaines . 
Aux abords de la grande route côtière, en quelques 
régions de l'intérieur particulièrement favorables. 



LA CORSE ROMAINE. 



au point de contact de la plaine et de la montagne, 
sur le bord des rivières, on découvre chaque jour 
des bas-reliefs et des stèles, des urnes et des ampho- 
res, des monnaies et des médailles. Dans les champs 
de Palavonia, près de Bonifacio, on a exhumé des 
monnaies en bronze de Marc-Aurèle, d'Antonin le 
Pieux, de Septime Sévère. On doit à un pâtre de 
Santa-Manza la médaille de Plautilla Augusta. Luri 
possède une stèle funéraire à quatre personnages, 
etc. Le Corpus de la Corse romaine, que M. Michon 
a commencé d'entreprendre, n'est pas près d'être 
achevé, et il y a lieu d'attendre beaucoup des travaux 
publics en cours d'exécution. Il faudrait organiser 
des campagnes rationnelles de fouilles et empêcher 
l'ignorance des Corses d'achever l'œuvre de destruc- 
tion qu'ont accomplie les incursions des Sarrasins 
et les guerres civiles. 

Dans l'état actuel de nos connaissances, il semble 
que la « romanisation » de la Corse ait été incom- 
plète et superficielle. Satisfaits de trouver dans 
l'administration romaine de sûres garanties de paix, 
comprenant au surplus par l'échec de nombreuses 
tentatives l'inanité de toute révolte, les Corses ont 
abandonné aux Romains la ré«-ion côtière et ils se 
sont retirés dans leurs farouches montagnes. Diodore 
de Sicile évalue la population des « barbares » à 
'JO.OOO hommes; mais il ne s'agit pas de la popula- 
tion totale : ce n'est, au reste, qu'une approximation. 

La plaine orientale fut évidemment prospère, elle 
porta des moissons ; mais il serait exagéré de pré- 
tendre qu'elle fut un des greniers de Rome. Il 
suffisait aux Romains qu'elle pût nourrir ses soldats 
et ses agents. Les montagnards de l'intérieur pou- 
vaient tout au plus fournir des bois de construction, 
du miel et de la cire : ils n'étaient même pas propres 
à faire des esclaves. Car « ils ne supportent pas de 



HISTOinE DE COUSE. 



vivre dans la servitude; ou, s'ils se résignent à ne 
pas mourir, ils lassent bientôt par leur apathie et 
leur insensibilité les maîtres qui les ont achetés, 
jusqu'à leur faire regretter la somme, si minime soit- 
elle, qu'ils ont coûtée ». Le reproche que Strabon 
adresse aux esclaves corses est tout à l'honneur de 
cette nation : ne peut-on discerner dans cette fierté 
irréductible de l'esclave en face de son maître, dans 
cette apathie obstinée, la passion frémissante de 
l'indépendance, le regret inconsolable de la famille 
et du sol natal? Mais tous ces beaux sentiments 
n'augmentaient guère la valeur marchande du 
peuple corse. 

Diodore de Sicile note avec plus de sympathie ce 
tempérament particulier qui rend les insulaires inap- 
tes aux travaux ordinaires des esclaves. îlles trouve 
supérieurs à tous les autres barbares qui ne vivent 
point « selon les règles de la justice et de l'huma- 
nité ». En Corse, « celui qui trouve le premier des 
ruches de miel sur les montagnes et dans le creux 
des arbres ne se voit disputer sa propriété par per- 
sonne. Les propriétaires ne perdent jamais leurs 
troupeaux marqués par des signes distinctifs, lors 
même que personne ne les garde. Du reste, dans 
toutes les circonstances de la vie, ils cultivent la 
pratique de la justice ». Ne se croirait-on pas vrai- 
ment au milieu des Normands policés par Rollon? 
Or il s'agit, notons-le bien, des habitants de l'inté- 
rieur, de ceux que la « romanisation » n'a pas tou- 
chés et qui parlent encore, au début de l'Empire, 
« une langue particulière et difficile à comprendre ». 

Le malheur de la Corse voulut que Sénèque y fût 
exilé : il avait entretenu des relations coupables, 
au dire de Messaline, avec la fameuse Julie, fdle de 
Germanicus et nièce de l'empereur Claude. Et Sé- 
nèque crut adoucir le cœur de ses juges en leur 



LA CORSE ROMAINE. 29 

représentant le pays de son exil comme un rocher 
sauvage et les habitants comme des monstres. « La 
barbare Corse est fermée de toutes parts par des 
rocs escarpés ; terre horrible où Ton ne voit partout 
que de vastes déserts ! L'automne n'y donne point 
de fruits, ni l'été de moissons ; le printemps n'y 
réjouit point les regards par ses ombrages ; aucune 
herbe ne croît sur ce sol maudit. Là, point de pain 
pour soutenir sa vie, point d'eau pour étancher sa 
soif, point de bûcher pour honorer ses funérailles. 
On n'y trouve que deux choses : l'exilé et son exil. » 
Le trait est joli, mais l'exagération est manifeste : 
Ovide n'avait pas eu des couleurs moins sombres 
en décrivant le village perdu au fond de la Thrace, 
où il avait traîné pendant neuf ou dix ans une vie 
misérable. Quant aux Corses, ils ne savent faire 
que quatre choses : se venger, vivre de rapines, 
mentir et nier les dieux, 

Prima est ulcisci lex, altéra vivere raptu, 
Tertia mcnliri, quarta negare deos! 

Distique célèbre — et sans doute apocryphe — où 
il ne faudrait voir, au surplus, que le mortel ennui 
d'un homme habitué à la société romaine et aux 
raffinements d'une vie luxueuse. Certes, il ne 
trouvait pas en Corse de demeures splendides ni 
la large existence qu'il avait accoutumé de me- 
ner. Mais il nous dit lui-même, dans la Consola- 
tion à Helvia, que l'île renferme un très grand 
nombre d'étrangers. La tradition corse place à 
Luri le lieu de son exil : dans les environs s'é- 
lève la « tour de Sénèque », dont la construction n'a 
rien de romain : c'est un donjon de l'époque féodale. 
L'ortie qui pousse au pied de la tour est « l'ortie de 
Sénèque » parce que des paysans de Luri fustigé- 



30 HISTOinE DE CORSE. 

rent avec de l'ortie le philosophe stoïcien qui s'était 
permis d'embrasser une jeune paysanne. Au vrai, 
Sénèque a dû être relégué dans Aieria ou dans 
Mariana jusqu'au jour où, Messaline morte, Agrip- 
pine le rappela pour servir de précepteur à Néron. 
Or ni l'une ni l'autre de ces deux colonies ne devait 
offrir un séjour enchanteur : camps retranchés dres- 
sés aux portes de la Corse belliqueuse, étapes d'une 
route commerciale et surtout stratégique qui longeait 
la côte, ce n'était que des agglomérations adminis- 
tratives et militaires. Et même si Sénèque n'avait 
rien dit, il resterait que la Corse a pu être consi- 
dérée comme une terre d'exil, à l'égal de Tomes du 
Pont-Euxin, et ce seul rapprochement en dit long 
sur le dédain où les Romains tenaient l'île voisine. 

De quand datent, en Corse, les premières prédi- 
cations? De quand les premières églises? Questions 
encore insolubles et qui le resteront longtemps. Il y 
eut sans doute des chrétiens parmi les colons de Ma- 
riana ou d' Aieria, mais les gens de la montagne ne 
se laissèrent pas facilement entamer par la foi nou- 
velle : ici comme ailleurs les « païens » ce sont les 
paysans. Il y eut peut-être un cimetière chrétien à 
Mariana : le Golo, au cours capricieux, le recouvre 
aujourd'hui et les pierres tombales demeurent visi- 
bles; le jour où le fleuve sera ramené dans son lit, 
on pourra se prononcer sur l'époque où ces tombes 
furent construites. Des traditions locales, dont il est 
difficile de faire la critique, nous font remonter à la 
fm du ii*^ siècle. A mi-côte de la colline sur laquelle 
Borgo est assis, à 4 kilomètres environ de l'ancienne 
ville de Mariana, se trouvent, face à l'orient, les 
grottes de S'^ Dévote. Ce sont de gros blocs schis- 
teux amoncelés par la nature en un beau désordre. 
C'est là. dit-on, que les premiers chrétiens de Ma- 



LA CORSE ROMAINE. 31 

riana venaient assister en cachette à la célébration 
des saints mystères, et peut-être les annelets que 
l'on trouve encore aujourd'hui à une faible profon- 
deur dans le sol, sont-ils des fragments de couronnes 
ou chapelets. Sainte Dévote fut martyrisée en 303 
à Mariana par les ordres du « préfet » Barbarus (?) : 
tant de précision nous met en défiance. 

Sainte Julie n'est pas moins célèbre. Mais la 
légende est ici plus incertaine. Elle fut martyrisée 
de la façon la plus horrible : les bourreaux lui 
auraient arraché les deux seins et les auraient jetés 
sur un rocher; deux fontaines aussitôt jaillirent : 
on les montre encore à Nonza, dans le Cap-Corse. 
Mais quels furent les bourreaux? Les uns parlent 
des Romains, les autres des Vandales. 

Lorsque la domination romaine s'écroula sous le 
choc des Barbares, le christianisme n'avait certai- 
nement fait dans l'île que des progrès insignifiants. 



LA CORSE BYZANTINE 
ET LE POUVOIR TEMPOREL 



Invasions des Barbares. — La Corse byzantine. — Origines du 
Pouvoir temporel. — Les incursions sarrasines. — Période 
carolingienne. 



Les premières invasions des Barbares chassèrent 
en Corse un certain nombre do familles romaines 
(456). Au courant des v® et vi*^ siècles, Genseric, 
roi des Vandales, Odoacre et les Hérules, Totila et 
les Goths envahirent tour à tour la Corse et en 
persécutèrent les habitants orthodoxes. Cyrille, lieu- 
tenant de Bélisaire, expulsa les Goths (534), mais 
le joug byzantin fut aussi pesant que celui des Bar- 
bares. En 552, Narsès réunit la Corse et la Sar- 
daigne à l'Empire et y laissa comme gouverneur 
Longin, dont les excès dépassèrent ceux de ses 
prédécesseurs. 

Jusqu'à l'époque carolingienne, la Corse fit partie 
officiellement de l'Empire byzantin. Rattachée pour 
l'administration politique et ecclésiastique à la Sar- 
daigne, elle semble avoir été soumise à l'autorité 
particulière d'un cinarque (Rupvou apyo^v, archonte ou 
juge de Corse — oucrjvapywv, archonte-adjoint), sous 
la haute surveillance de l'archonte de Sardaigne ou 



du tétrarque d'Italie. 



LA CORSE BYZANTINE ET LE POUVOIR TEMPOREL. 33 

Si l'on en croit les lettres de saint Grégoire le 
Grand, la tyrannie exercée par les fonctionnaires de 
Byzance sur les pays italiens, et particulièrement 
la Corse, dépassa toute mesure. Quiconque détient 
un commandement veut renforcer son autorité ad- 
ministrative d'une fortune territoriale qu'il accroît 
par les moyens les plus éhontés. Les charges et les 
honneurs sont vendus à qui les peut acquérir; ce 
sont généralement de vains titres empruntés aux 
hiérarchies en usage à Byzance; groupés sous le 
nom générique de consules, ces dignitaires revêtus 
de charges auliques, sont les plus gros propriétaires 
indigènes; les autres, plus ambitieux, achètent les 
fonctions locales et entrent dans les cadres admi- 
nistratifs de l'empire, ce sont les juges ou appvTs;. 
Pour payer les faveurs dont ils sont l'objet, ils sont 
autorisés à lever les taxes les plus arbitraires, et ces 
catégories diverses de tyrans réduisent les Corses à 
une misère telle que, pour acquitter leurs impôts, 
ceux-ci sont contraints, dit saint Grégoire, de vendre 
leurs propres enfants. Ces magistrats, byzantins ou 
indigènes, autorisent les païens à exercer leurs rites 
moyennant fmances. La détresse est à son comble; 
et l'exaspération populaire, longtemps contenue, 
éclate enfin. A Ravenne, à Naples, à Rome des 
soulèvements se produisent; de certains points de 
la Corse les habitants s'enfuient auprès des Lom- 
bards dont la barbarie païenne leur paraît préférable 
à l'oppression de leurs coreligionnaires d'Orient. 

Les origines du Pouvoir temporel. — C'est dans 
ce milieu favorable que naît et se développe lente- 
ment mais sûrement le Pouvoir temporel. 

Aux iv% v°, vi" siècles, les empereurs avaient doté 
l'Eglise romaine de biens situés sur différents points 
des pays italiens, notamment de la Corse. Ces fonds 
de terre ou niassu'. constituaient dans leur ensemble 

HISTOIRK ViV. COliSE. 3 



34 HISTOIRE DE CORSE. 

une circonscription dite patrimoine. En Corse, 
un agent ecclésiastique appelé défenseur ou no- 
taire est préposé par le pape à la régie de ces 
biens, constamment accrus par la libéralité des sou- 
verains et des fidèles. L'administration des massie 
est entre les mains des conductores, ou fermiers 
à bail. « Sans doute, sur ces terres, dit M. Diehl, 
l'évèque de Rome n'exerce d'autres droits que 
ceux d'un propriétaire soumis comme tout autre 
aux lois de l'Etat; mais, par l'immense revenu qu'il 
en retirait et l'usage charitable qu'il en faisait, il 
acquérait une influence toujours croissante; par 
les intendants qu'il entretenait, il faisait sentir bien 
au delà à^ patrimoine son action et son contrôle. » 
En effet, en étendant la compétence des défenseurs 
et des notaires, en leur attribuant la haute surveil- 
lance du clergé et des évêques, saint Grégoire jeta 
les fondements du pouvoir temporel. 

En Corse, l'action du pape est constante : ses 
lettres non seulement nous dépeignent l'état lamen- 
table de l'île, mais encore y cherchent un remède. 
Il en appelle à l'empereur des exactions qui sont 
commises par ses ofïiciers. Par lui, le patrice d'A- 
frique, Gennadius, est invité à veiller à la sûreté du 
pays que menacent des invasions d'infidèles. Un 
gouverneur de la Corse, le tribun Anastase, « qui 
avait su gagner les cœurs par la sagesse de son 
administration », est signalé au tétrarque comme 
utile au pays. A Boniface, défenseur de la Corse, 
il reproche de ne pas hâter l'élection des évêques; 
il lui recommande de protéger les pauvres et de ne 
pas permettre qu'un « évêque soit traduit devant 
tes tribunaux laïques » : c'est là une affirmation 
d'indépendance à l'égard des empereurs et de pa- 
tronage vis-à-vis des peuples disposés déjà à courir 
au-devant de cette autorité paternelle et bienfaisante. 



LA CORSE BYZANTINE ET LE POUVOIR TEMPOREL. 35 

Telle est rori^iiie des droits si contestés du Saint- 
Siège sur la Corse. Les invasions des Lombards et 
les incursions sarrasines donnèrent aux papes l'oc- 
casion d'en revendiquer la possession. En 753, 
Etienne II appelant à son aide Pépin le Bref contre 
les Lombards, lui demande de lui faire restituer ses 
patrimoines, et le roi franc s'engage à Kiercy à 
donner la Corse au Saint-Siège. Une lettre de 
Léon III, en 808, nous apprend que Charlemagne 
avait renouvelé l'engagement pris par son père. 

Longtemps mise en doute par les historiens, la 
promesse de Pépin a triomphé à peu près définiti- 
vement des raisons qui la faisaient contester et le 
pouvoir temporel des papes en Corse dès l'époque 
carolingienne semble prouvé. Il était d'ailleurs 
d'autant plus facile aux papes de revendiquer la 
Corse que les Carolingiens ne l'avaient pas incor- 
porée à leurs Etats, mais l'avaient considérée comme 
un poste avancé pour tenir les Sarrasins loin du 
continent. Le titre même de défenseur de la Corse 
porté par les commandants des marches de Toscane, 
semble constituer une fonction qui ne pouvait être 
conférée que par l'autorité du pontife. 

Plus tard (1077), Grégoire VII rappellera aux 
Corses et aux Génois que la suzeraineté de l'île 
appartient au Saint-Siège; ce grand pontife dont le 
but sera de réformer la chrétienté, échouera dans 
ses vues sur la Corse où il semblera servir des am- 
bitions plutôt que des consciences. Après avoir mis 
aux prises les Génois, les Pisanset les Aragonais, le 
Saint-Siège ne pourra jamais, malgré la constance 
de ses revendications disposer de la Corse, et les 
princes à qui il l'inféodera ne parviendront jamais 
à en prendre possession. 

Incursions sarrasines. — En 704, les Maures 
ravagent les côtes de la Corse. Au ix^ siècle, leurs 



36 HISTOIIîE DE CORSE. 

incursions deviennent périodiques : en 806, ils quit- 
tent la Corse, fuyant devant la flotte de Pépin, roi 
d'Italie; en 807, ils pillent une ville du littoral; 
Charlemagne envoie contre eux le connétable Bur- 
chard qui leur prend treize bateaux; en 808, 809, 
nouvelles incursions; en 813, Ermengard, comte 
d'Ampurias, défait la flotte sarrasine à Majorque et 
délivre cinq cents Corses captifs; en 825, une nou- 
velle expédition est décidée parTempereur Lothaire : 
le comte Bonifacio et son fds Adalbert (844) sont 
tour à tour chargés de la défense de la Corse. En 
852, les Corses s'enfuient en masse à Rome. Revenus 
à la fin du ix** siècle, les Maures n'abandonnèrent les 
îles de Corse et de Sardaigne qu'après la défaite de 
Mugahid (i0l4), contre qui les communes et les 
seigneurs italiens se sont coalisés. C'est sur cette 
victoire qui porte un coup décisif au fléau mauresque 
en Italie que Pisans et Génois basent leurs préten- 
tions traditionnelles à la possession de la Corse : 
l'origine de ces prétentions sera précisée plus loin. 

Quelque nombreuses qu'aient été les descentes 
des Sarrasins en Corse, quelques traces funestes 
qu'ait laissées leur passage, les chroniques locales 
ont exagéré l'importance de leur domination. Le 
plus autorisé des chroniqueurs arabes, Ibn-el- 
Athir (1160-1223), ne consacre qu'un seul chapitre 
à toutes les entreprises des Musulmans sur la Sar- 
daigne, et il affirme que, durant leur séjour, elle 
était administrée par le Rûm^ c'est-à-dire l'élément 
italien. 

Les écrivains modernes ont cru trouver des ves- 
tiges de la domination sarrasine dans certains mots 
du dialecte corse, ainsi que d^ns les noms de quel- 
ques localités qu'ils supposent d'étymologie arabe. 
Les exemples qui en ont été fournis ne sont pas 
toujours heureux : scib (seigneur), scia (seigneurie) 



LA CORSE BYZANTINE ET LE POUVOIR TEMPOREL. 37 

ne sont que des contractions des mots signor et si- 
gnoria; scialare (exhaler), damidjana (dame- 
jeanne) sont italiens et procèdent du latin. Le pré- 
fixe cala qui entre dans les noms de localités non 
maritimes (Calacuccia, Calasima), vient du grec 
(y.aT^i'a, hutte, cabane); employé à Sartène, comme 
en Espagne, comme à Venise, pour désigner des 
voies, il trouve son étymologie directe dans le cal- 
lis des Latins. 

Il n'y eut jamais à proprement parler de domina- 
tion sarrasine; si les Maures parvinrent à occuper 
certains points du littoral ou même à établir des 
campements dans la montagne, leur autorité ne 
laissa pas de traces. Amari fait observer avec raison 
que si les habitants de la Corse, pauvres et valeu- 
reux, n'évitèrent pas les invasions des Arabes, ils 
échappèrent à leur joug et restèrent étrangers 
aussi bien à la civilisation musulmane qu'à la 
marche ascendante du progrès en Italie. 

En effet, ces deux îles, longtemps dépourvues de 
relations avec le continent, conservèrent jusqu'à 
nos jours un aspect de sauvagerie qui en éloigaa 
l'étranger. D'ailleurs, la mer elle-même était un 
objet d'effroi pour tous ceux qui n'appartenaient 
pas aux populations commerçantes du littoral : 
une chronique du xii" siècle nous montre le savant 
Eginhard terrifié à l'idée de se rendre en Corse, où 
Charlemagne veut l'envoyer recevoir de saintes 
reliques : « Par terre, dit-il, envoyez-moi dans 
quelque endroit du globe qu'il vous plaira, même 
chez les nations étrangères, et j'exécuterai fidèle- 
ment vos ordres, mais je tremble à l'idée de me 
livrer aux routes dangereuses et incertaines de 
l'océan... » Dans ces conditions, la Corse ne suivit 
que de très loin les mouvements politiques du con- 
tinent; le seul décret impérial qui la concerne (828) 



38 HISTOIRE DE COnSE. 

l'érigé en lieu de relégation pour certains crimi- 
nels. 

Période carolingienne. — Les tyrans d'origine 
diverse qui asservirent l'Italie tour à tour pendant 
la période carolingienne, ont laissé des souvenirs 
plus traditionnels qu'authentiques. Un Béranger, 
souvent cité dans les chartes apocryphes de Monte- 
Cristo, fait penser que l'un des deux princes de ce 
nom aurait pu sinon séjourner, du moins paraître 
en Corse au cours des luttes qu'ils soutinrent 
contre leurs compétiteurs au trône d'Italie. Le fils 
de Béranger II (950-961), Adalberto, se réfugia en 
Corse à plusieurs reprises pour éviter la colère de 
l'empereur Othon. Un siècle auparavant (872), la 
Corse avait également servi d'asile à Adalgis, fils 
de Didier, roi des Lombards, poursuivi par l'empe- 
reur Louis II qu'il avait, pendant un mois, retenu 
prisonnier. 

D'une charte de l'empereur Othon III (996) on a 
conclu que Ugo, fils d'Hubert, niarquis de Tos- 
cane, avait incorporé l'île à ses États, mais rien 
ne prouve qu'il y ait exercé aucune souveraineté 
effective. 



V 



LES ORIGINES DE LA FEODALITE ET DES RIVA- 
LITÉS ITALIENNES 



Les clans féodaux. — Marquis, comtes et vicomtes. — Origine 
de la rivalité des Pisans et des Génois. 



Toute l'histoire du Moyen Age en Corse repose 
sur le développement de trois clans féodaux dont 
les racines sont profondes et les ramifications très 
étendues. L'hérédité est la base de l'organisation 
politique du Moyen Age, elle est la source de tout 
droit, de même qu'elle sert de prétexte à toute 
invasion, à toute violence. C'est pour avoir négligé 
de suivre les héritages que les historiens de la 
Corse ont si longtemps répété les mômes anachro- 
nismes ou se sont appesantis sur les mêmes criti- 
ques stériles. 

Deux de ces clans ont introduit dans l'île les 
peuples dans lesquels ils s'étaient fondus (Génois 
et Pisans). Le troisième, dépourvu d'attaches avec 
le continent, a maintenu dans sa région le carac- 
tère autochtone. Le système géographique de l'île 
a assigné à chacun d'eux les limites de son déve- 
loppement. 

Les marquis. — Les comtes Bonifacio en 825 et 
Adalbert (son fds en 845) avaient été chargés de la 



40 HISTOIBE DE COUSE. 

défense de la Corse. Leurs descendants, marquis 
en Italie, conservèrent cette fonction. Ils étaient 
défenseurs de la Corse comme l'empereur était 
défenseur de Rome. Aucun conflit entre les deux 
pouvoirs, le pape et l'empereur, s'empruntant mu- 
tuellement les forces matérielles et morales dont ils 
disposent. En 951, le chef des marquis toscans est 
Oberto-Opizzo, vicaire impérial pour toute l'Italie, 
mais souverain direct des comtés de Luni, de 
Gênes, de Milan et des lies. Les historiens ont 
groupé ses descendants sous le nom conventionnel 
à'Obertenghi; parmi ceux-ci nous ne nous occupe- 
rons que de ceux qui conservèrent des biens ou des 
prétentions en Corse. Ils furent assez puissants et 
assez nombreux pour y maintenir l'élément toscan 
et y semer les germes des prétentions pisanes. 

Si l'on s'en réfère à une épitaphe tardivement 
rédigée il est vrai, le marquis Alberto, au xi^ siè- 
cle, aurait chassé les Sarrasins de Rome et contri- 
bué à la défense de la Corse; ses descendants, 
marquis de Massa ou de Parodi, sur le continent 
joignirent constamment àleurs titres celui de marquis 
de Corse. Ce ne fut pas là, comme on pourrait le 
croire, une vaine qualification : la Corse fut un des 
nombreux fiefs conservés en indivis suivant la loi 
lombarde par les descendants d'Oberto réunis en 
consortium. Le partage des biens divisés en quarts, 
en huitièmes, voir en trente-deuxièmes, était fictif 
et ne s'opérait que sur l'ensemble des revenus. 
Tous les descendants d'Alberto Ruffo portaient le 
titre de marquis de Corse, alors que certains d'entre 
eux seulement résidaient sur le fief. Un vicomte, 
un gastald ou un vicaire administrait leurs biens 
dont les revenus étaient répartis à chacun propor- 
tionnellement à ses droits. Mais, comme l'a fait 
observer Desimoni, il est clair que cette commu- 









Sl-Klui--nl : l;i ( :il;iili'llc. - l/>u/. : CallK'ilr.ilc de Ncliliii). - C.orbara: h.' C.ouviMit. 
[Silcs ft Miiniiiiunts du I . <'. I-.) 
PI. III. CmiiSK. 



ORIGINES DE LA. FEODALITE ET DES RIVALITES ITALIENNES. 41 

iiauté ne peut éternellement durer; à chaque géné- 
ration les liens du sang s'amoindrissent : la lutte 
pour les intérêts personnels devient plus vive. En 
vain, la vieille coutume de famille, l'instinct de con- 
servation au milieu des éléments étrangers, les tra- 
ditions combattent encore pour la maintenir, tout 
est inutile; le progrès de l'émancipation indivi- 
duelle l'emporte, on ne divise pas encore le fief 
principal, la capitale de ces états disséminés, mais 
chacun, peu à peu, se sépare du tronc et se fixe sur 
une terre, dans un château où le retiendront plus 
tard la pauvreté et l'impuissance. 

Quoi qu'il en soit, la plupart des familles tosca- 
nes qui furent mêlées à l'histoire de la Corse aux 
xii° et XIII® siècles, sont issues de ces premiers mar- 
quis dont l'héritage est parfois passé, par leurs fil- 
les, en des races étrangères. C'est ainsi que Hugues 
de Baux, de maison française, devint juge de Ca- 
gliari et marquis de Corse (1219), Adelasia d'Ar- 
borea, sa cousine par alliance, rendit hommage au 
Saint-Siège pour la Corse (1236), et l'épitaphe de 
son mari, Enzio, fils de Frédéric Barberousse, qua- 
lifie roi de Corse ce prince infortuné. Le petit-fils 
d'Adelasia, Ugolino délia Gherardesca, dont le père 
a inspiré au Dante l'un de ses tableaux les plus 
dramatiques, vint en Corse combattre Giudice de 
Cinarca (1289). Les prétentions d'autres Obertenghi 
prouvent que c'est bien l'héritage de Bonifacio 
qu'ils se disputent : en 1171, les Malaspina, 
appuyés par les Pisans, font la guerre aux marquis 
qui, pour défendre leurs biens corses, s'adressent 
aux Génois; un traité intervient; mais un siècle 
plus tard (1269), c'est avec des soldats génois 
qu'Isnardo Malaspina envahira le sol de la Corse. 

Les souvenirs laissés par les marquis confirment 
l'opinion exprimée par l'annaliste génois Cafl'aro 



42 HISTOIKE DE CORSE. 

(xif siècle). « La coutume des marquis, écrit-il, est 
de préférer le brigandage à l'honnêteté. » L'un 
d'eux Guglielmo, fils d'Alberto Corso, se signala 
entre tous par ses méfaits : il s'empara, contre 
tout droit, des judicats d'Arborea et de Cagliari en 
Sardaigne, il persécuta l'archevêque d'Arborea, 
répudia sans raisons sa femme légitime, fit con- 
tracter à sa fille des noces incestueuses et se lia 
d'amitié avec les princes mahométans, toutes cho- 
ses qui lui valurent la réprobation de ses contem- 
porains et des avertissements pontificaux dont il 
ne tint d'ailleurs aucun compte. Giovanni délia 
Grossa cite avec indignation certains marquis qui 
voulaient que « les femmes de leur seigneurie se 
livrassent à eux avant de vivre avec leurs maris » . 
Peu disposés à se soumettre à ce rite, les habitants 
de San-Colombano massacrèrent trois de leurs 
seigneurs en un seul jour. 

Au xf siècle, la part des marquis de Massa di 
Corsica s'étendait encore sur tout l'En-deçà-des- 
Monts; la révolte de leurs vicomtes les privera du 
Cap-Corse. Appauvris par leur accroissement, ils 
luttent avec peine contre leurs anciens vassaux 
(seigneurs de Speloncato, de Loreto, etc.); cepen- 
dant en 1250, il leur reste encore : 1° au nord les 
pièves deGiussani (Olmi-Capella), Ostriconi (Belgo- 
dere), Caccia (Castifao); 2° en allant vers le sud- 
est, tout le pays compris entre les châteaux de 
Rostino et de Santa-Lucia qui leur appartiennent 
avec leur territoire; 3" à l'ouest, les pièves de 
Verde et de Pietra-Pola, prolongement au nord et 
au sud de la plage d'Aleria, sur une longueur de 
soixante milles environ. 

Les révolutions populaires du xiv'' siècle (bien 
que leur château de San-Colombano ait été in- 
cendié par le peuple) ne ruinèrent pas leurs privi- 



ORIGINES DE LA FEODALITE ET DES RIVALITES ITALIENNES. 43 

lèges féodaux. Après le mouvement communal de 
Sambocuccio d'Alando {Voir ch. Vil), ils continuent 
à faire des donations aux églises et à guerroyer 
contre leurs voisins. Cependant l'un des moins 
affaiblis d'entre eux, Andréa, en 13G8, abandonne 
ses biens au monastère de San-Venerio de Tiro et 
passe en terre ferme après avoir signé un traité avec 
les seigneurs de Speloncato; il ne conservait en 
Corse que son château de San-Colombano qu'il 
avait réparé ou reconstruit. 

Les comtes. — Ils furent, suivant la tradition, 
les souverains héréditaires de la Corse du ix'' au 
xi^ siècle, et ont pour auteur un comte Bianco dont 
la légende a fait un fils de l'hypothétique Ugo 
Colonna (F. V introduction bibliographique). Ançc 
plus de vraisemblance, nous verrons dans cette 
dynastie une branche des marquis d'Italie plus 
anciennement fixée dans l'île que les Obertenghi, 
et plus rapidement mêlée à l'élément indigène. 
Comme les marquis, ils se divisent en Bianchi 
(Blancs) et en Rossi (Rouges) et se transmettent les 
prénoms en usage chez les Obertenghi avec une 
régularité qui prêterait à la confusion si le rôle de 
ces derniers n'était suffisamment précisé par les 
documents. Le comté des lies était d'ailleurs sous 
la juridiction directe des marquis. L'un des co- 
pistes de Giovanni délia Grossa fait judicieusement 
descendre les comtes de Bonifacio à qui il donne le 
surnom de « Bianco », conciliant ainsi la légende 
et la vraisemblance, mais le transcripteur a le tort 
de nous présenter comme un fait acquis ce qui n'est 
qu'une supposition interpolée dans le texte du vieux 
chroniqueur. 

Le seul personnage marquant de cette race est 
le bon comte A rrigo-bel-M esser , assassiné en Tan 
mille. Celui-ci semble avoir bénéficié de la réputa- 



44 HISTOIRE DE CORSE. 

tion de justice et d'équité acquise plus tard par 
d'autres seigneurs homonymes. Après sa mort, les 
Biancolacci (issus de son frère, Bianco) perdirent 
leur suprématie et ne tardèrent pas à être supplan- 
tés dans l'Au-delà-des-Monts même par les seigneurs 
de Cinarca ou Cinarchesi. Des textes touffus, des 
versions légendaires on peut déduire que, vers le 
commencement du xii" siècle, les ancêtres de ces 
derniers (Arrigo et Diotajuti), venus de Sardaigne 
ou d'Italie, s'emparèrent par la force du château de 
Cinarca et que, pour justifier cette invasion, ils se 
prétendirent issus de la souche des anciens sei- 
gneurs. La chronique explique à sa façon cette 
commune origine en supposant qu'Ugo Colonna eut 
deux fds : Bianco, tige des anciens souverains de 
l'île, et Cinarco ancêtre des Cinarchesi qui leur 
succèdent; l'histoire se contentera de constater 
qu'une même charte de 1222 réunit un Cinarchese 
et un Biancolaccio dans un pacte avec les Bonifa- 
ciens, et qu'en 1238, des arbitres estiment les droits 
de la fille d'un Biancolaccio sur les biens des sei- 
gneurs de Cinarca. Au xiif siècle, les Biancolacci 
ne sont plus que les vassaux des Cinarchesi qui, 
devenus les maîtres de l'Au-delà-des-Monts, ne 
cesseront de prétendre à l'autorité suprême. En 
moins de deux cent cinquante ans, dix-sept d'entre 
eux, dont les plus célèbres sont Giudice de Cinarca, 
Arrigo délia Rocca, Vincentello d'Istria et Gian- 
Paolo de Leca, domineront la Corse presque entière, 
la plupart avec le titre de comte qu'ils tiendront non 
d'un droit ancestral, mais du suffrage populaire. 
Néanmoins, certaines parties du pays cinarchese 
restent, jusqu'au xviii^ siècle, terres féodales. 

Les vicomtes. — Les membres d'une puissante 
famille exerçaient avec le titre de vicomtes le pou- 
voir au nom des marquis dans les comtés de Gênes 



OniGINES DE LA FEODALITE ET DES RIVALITES ITALIENNES. 45 

et des Iles. Quand l'empereur Conrad le Salique 
(1037) consacra par une charte Thérédité des fiefs, 
les officiers des Obertenghi en profitèrent comme 
eux. Pendant quelque temps, les marquis conser- 
vèrent sur leurs vicaires une faible suzeraineté, mais 
déjà la commune de Gênes, ainsi que les grandes 
cités italiennes, travaillait à son émancipation sous 
la protection de ses évêques. Ce patronage ne tarda 
pas à se transformer en juridiction tolérée à l'ori- 
gine, puis bientôt considérée comme un droit. 
Longtemps, les vicomtes refusèrent les dîmes à 
l'évèque de Gênes, bien qu'une branche de leur 
maison (Avogari) fût en possession de l'avouerie 
héréditaire du diocèse; mais en 1052, un membre 
de leur famille, Oberto, occupant le siège épiscopal, 
ils entrèrent en composition, adhérèrent à la Com- 
mune et reconnurent pour leurs fiefs la suzeraineté 
de l'évèque. Ils brisaient ainsi leurs liens avec les 
Obertenghi dont le pouvoir, dès lors, ne cessa de 
décroître. 

Les vicomtes étaient représentés en Corse' par 
diverses branches qui formèrent au xiv" siècle 
Valbergo Gcntile : c'étaient les familles Avogari, 
Pevere, de Turca (de Curia — deCorte), de' Mari, 
di Campo. Par leur rupture avec les Obertenghi, 
ils constituèrent au nord de la Corse une seigneurie 
indépendante, plus tard limitée au Cap-Corse. 

Par eux s'introduit dans l'île l'élément ligurien : 
les intérêts de la Commune sont devenus les leurs, 
car leur clan forme à Gênes un noyau d'aristocratie 
qui détient par les évoques et les consuls, unique- 
ment sortis de leur race, l'autorité religieuse et 
civile. Pour les Pisans, l'action des Génois en Corse 
était considérée comme une usurpation; pour les 
marquis, les vicomtes étaient des vassaux révoltés. 
Les Corses eux-mêmes, dit la Chronique, étaient 



40 HISTOIRE DE COKSE. 

malheureux; ils implorèrent Fappui du pape Gré- 
goire VII qui, appréciant leur « désir de retourner 
conformément à leur devoir sous la domination juste 
et glorieuse du gouvernement apostolique », leur 
déclara qu'il y avait en Toscane des seigneurs prêts 
à prendre leur défense contre les envahisseurs 
(1077). Mais la mission officielle de rétablir le pou- 
voir de rÉglise en Corse est confiée à Landolfe, 
évêque de Pise, qui conservera pour le compte du 
Saint-Siège les citadelles et lieux fortifiés et parta- 
gera avec le pape les revenus de la Corse (1078). 

L'autorité de ceux des Obertenghi qui, dès lors, 
prennent d'une façon suivie le titre de marquis de 
Corse, se trouvait donc bien réduite, A cette époque, 
dans les républiques d'Italie, la cause de l'évêque ne 
se sépare pas de celle de la commune. Si l'on observe 
qu'avant Grégoire VII, l'investiture des évêques 
est un droit temporel attribué aux souverains et 
non aux papes, on admettra que l'élévation de Lan- 
dolfe au vicariat apostolique de la Corse correspon- 
dait à une véritable inféodation de l'île aux Pisans : 
ce fut bien ainsi que les Génois le comprirent. 

Pendant quarante ans, le Saint-Siège ne cessa de 
favoriser les Pisans. En 1119, Pise fut érigée en 
archevêché, ce qui mécontenta les Génois au point 
de rendre la guerre inévitable. Dans un but de pa- 
cification, le pape Calixte II, en 1121, déclara que 
la Corse dépendrait à jamais directement du Saint- 
Siège. Les Pisans protestèrent. Ce fut alors que la 
diplomatie génoise déploya ses ressources pour la 
première fois. Les ambassadeurs Cafîaro et Barisone 
venus à Rome, y étonnèrent clercs et laïcs par 
leurs prodigalités. Le 16 juin 1121, ils s'engageaient 
sur le salut de leur âme et de celles des consuls, à 
verser à la curie romaine mille cinq cents marcs; 
ils promettaient en outre de faire un don de cinq 



ORIGINES DE LA FEODALITE ET DES RIVALITES ITALIENNES. 47 

cents onces d'or aux clercs qui auraient prononcé 
en concile la révocation définitive de la primatie de 
la Corse. De leur côté, les fidèles du pape Galixte 
s'engageaient à faire donner gain de cause aux 
Génois. Ces conventions lurent consignées par écrit. 
A Rome, chacun voulut sa part du butin inespéré : 
cardinaux, évêques, clercs, laïques se firent pro- 
mettre par serment des sommes proportionnées à 
leur influence. Les ambassadeurs ne négligèrent 
personne, et quand, au mois d'avril 1123, s'ouvrit 
le concile de Latran, la décision des juges n'était 
plus douteuse. Par un reste de pudeur, nul 
n'osait la formuler. « Le pape alors, dit GalTaro, 
réunit douze archevêques et douze évêques pour 
discuter le droit à la consécration des évêques corses 
et, en consultant l'ancien registre de l'Eglise ro- 
maine, ils trouvèrent que les Pisans détenaient 
injustement l'archevêché de Corse. » Ils se rendi- 
rent alors de la basilique au palais, et l'archevêque 
de Ravenne prit la parole : « Seigneur, seigneur, 
dit-il, nous n'avons pas osé proférer une décision 
en ta présence, mais nous te donnons un avis qui 
en aura toute la force : que le métropolitain de Pise 
abandonne la consécration des évêques corses et 
ne s'}^ entremette jamais plus. » — Entendant cette 
parole, le pape se leva et demanda aux juges s'ils 
approuvaient. Par trois fois, ils répondirent : « Pla- 
cet, p/acet, placet ». « Et moi, ajouta le pape, au 
nom de Dieu et du bienheureux Pierre, j'approuve 
et je confirme. » 

Aussitôt Tarchevêque de Pise, Ruggiero, se leva 
enflammé de colère, et, jetant aux pieds du pontife 
sa mitre et son anneau : « Jamais plus, cria-t-il, 
ne serai ton archevêque ou ton évêque! » Et 
comme il s'éloignait, le pape, repoussant du pied la 
mitre et l'anneau, lui dit : « Frère, tu as mal agi, 



48 HISTOIRE DE CORSE. 

et je t'en ferai repentir. » Le lendemain matin, 
27 mars, Calixte fit connaître la sentence du con- 
cile. La bulle fut rendue le G avril. 

Les Pisans ne s'inclinèrent pas devant la sen- 
tence pontificale, et les hostilités reprirent leur 
cours : ce fut une véritable guerre de pirates dans 
les mers de Corse et de Sardaigne et sur les côtes 
de ces îles. Enfin, Innocent III entreprit de faire 
cesser la lutte qui durait depuis quatorze ans 
(1119-1133) en partageant l'objet du litige : il érigea 
Gênes en archevêché et lui donna pour suffragants 
les diocèses de Mariana, du Nebbio et d'Accia, au 
nord de la Corse; Ajaccio, Aleria et Sagone, c'est- 
à-dire la plus grande partie de l'île, restèrent sous 
le gouvernement de l'archevêque pisan (19 mars 
1133); la paix fut signée. Pour compenser la perte 
des évêchés corses, le Saint-Siège attribua à l'ar- 
chevêque de Pise de nouveaux privilèges et étendit 
sa juridiction (1" mai 1138), 

On aurait pu croire Génois et Pisans satisfaits : 
il n'en fut rien. Les deux peuples étaient voués aux 
désastres d'une éternelle rivalité. Chacun d'eux 
aspirait à l'empire des mers, et tout succès obtenu 
par l'un était considéré par l'autre comme une 
atteinte à sa propre grandeur, La guerre recom- 
mença en 1162, mais il ne semble pas que la Corse, 
qui en subit le contre-coup, en ait été la cause. La 
rivalité des deux peuples sur son territoire deviendra 
bientôt plus ardente que jamais à propos d'une petite 
forteresse dont le nom, inconnu jusque-là, figurera 
pendant des siècles à côté de celui de Gênes dans 
tous les traités passés par la République. La que- 
relle de Bonifacio, plus futile en apparence que 
celle des évêchés, ne s'éteindra que par l'écroulement 
de l'une des deux républiques. 

Au xm" siècle, Bonifacio, fondée, disent les chro- 



ORIGINES DE LA FEODALITE ET DES RIVALITES ITALIENNES. 49 

niques, par l'oiFicier impérial de ce nom préposé 
jadis à la défense de la Corse, était un repaire de 
pirates qui pillaient les vaisseaux sans distinction 
de nationalité. Avant 1186, les Génois s'en étaient 
rendus maîtres, mais en 1187 les Pisans les en 
chassent et y bâtissent un nouveau fort dont ils sont 
eux-mêmes expulsés la même année. 

Maîtres du rocher qui commande au détroit, les 
Génois sont bien décidés coûte que coûte à le con- 
server. Ceux d'entre eux qui voudront y aller habiter 
jouiront de privilèges exceptionnels. Chacun d'eux 
touche pour son service de garde six livres de Gê- 
nes chaque année. Tout enfant mâle qui y naît re- 
çoit pour son entretien douze deniers par jour 
jusqu'à l'âge de vingt ans; les filles ont droit à six 
deniers jusqu'à l'âge de quinze ans, <r et ce fait le 
commun de Gênes, dit le Templier de Tyr, pour 
maintenir en habitation ledit château » . 

Ces colons ont été choisis dans les professions les 
plus diverses, forgerons, cordonniers, tailleurs, 
charpentiers, médecins, etc. L'importance de la co- 
lonie est telle que le podestat de Bonifacio prendra 
plus tard le titre de vicaire de ta Commune de Grnes 
en Corse, et son succès poussera les Génois en 1272 
à en fonder une semblable à Ajaccio, mais Charles 
d'Anjou, fils de saint Louis, détruira la forteresse et 
en chassera les Génois (1274). 

Les actes dressés au sein des deux républiques 
nous montrent à la fin du xii*^ siècle Gênes et Pise 
se disputant âprement la possession de Bonifacio 
que chacune considère comme lui appartenant en 
propre. Après vingt-cinq années de guerres et de 
luttes diplomatiques où tour à tour furent invo- 
quées l'autorité du pape et celle de l'empereur, Boni- 
facio restait aux Génois. 

HISTOIRI". DE COUSE. 4 



VI 

LE SIÈCLE DE GIUDICE 



État de la Corse pendant le Moyen Age. — Bonifacio et les sei- 
gneurs de Cinarca. — Giudice. — Premières expéditions des 
Génois en Corse. 



Au xuf siècle seulement commence l'histoire des 
Corses ; jusqu'ici, nous n'avons pu étudier l'île 
que dans ses rapports avec l'étranger. Nous tou- 
chons à l'époque où la Corse se fait connaître elle- 
même et où la légende cède le pas à l'histoire. Ce 
n'est pas que les monuments soient nombreux, mais 
ils sont précis et d'une authenticité indiscutable ; 
ils appuient la chronologie à des bases solides, res- 
tituent aux personnages traditionnels leur identité 
parfois discutée, fournissent à la géographie féodale 
des éléments de reconstitution, et, en se reliant à la 
documentation externe, permettent d'apprécier le 
contre-coup des événements qui ont fait peser dans 
l'île leur lourde influence. 

Etat de la Corse pendant le Moyen Af^e. — De- 
puis le ix° siècle, une double tendance s'était mani- 
festée en Europe : la disparition des hommes libres 
dans la vassalité ou le servage, et l'absorption des 
petites propriétés dans la grande propriété. La Corse 
non incorporée à l'empire d'Occident, ainsi que la 
Sardaigne plutôt abandonnée qu'arrachée à l'empire 



LE SIECLE DE GILDICE. 



byzantin, échappent aux mœurs nouvelles impor- 
tées par les Germains ou du moins ne les subissent 
que sous une forme atténuée. En Occident comme 
en Orient, en effet, dès le ix« siècle, on se fait esclave 
ou volontairement, ou parce que les lois condam- 
nent à la vente de leur corps ceux qui ne peuvent 
s'acquitter de leurs dettes. Les charges auxquelles 
sont soumis les hommes libres et surtout le service 
militaire, triomphent des dernières répugnances du 
peuple à sacrifier sa liberté. En Corse, rien de sem- 
blable, le serf volontaire est l'exception ; la sobriété 
de l'insulaire, sa nature indépendante et guerrière 
le mettent à l'abri de toute aliénation de sa personne. 
Il est donc peu probable que le servage ait beaucoup 
pesé sur les Corses, et si on voit s'opérer auxix", 
xii^ et XIII® siècles des ventes d'esclaves corses, 
on doit supposer qu'ils appartiennent à des familles 
de captifs musulmans. 

On a déjà fait observer d'ailleurs que dans tous 
les patrimoines de Saint-Pierre, le servage était 
moins arbitraire et moins barbare que partout : en 
Sardaigne, dit M. Ainat de San-Filippo, les ques- 
tions entre patrons et serfs étaient tranchées parles 
tribunaux. 

A côté des trois clans qui se partageaient l'île s'é- 
tait élevée une féodalité autochtone dont il est per- 
mis de soupçonner les commencements. Nous avons 
vu plus haut combien l'aristocratie italienne goûtait 
les dignités en usage dans la hiérarchie byzantine 
et de quel attrait étaient revêtus ces titres de consuls 
et surtout de Juges {u^yov-z:;) réservés d'abord aux 
seuls fonctionnaires. 

L'influence des usages administratifs et même de 
la langue de Byzance dans les îles méditerranéennes 
n'est plus à démontrer. En Sardaigne, au xi*" siè- 
cle, les juges-souverains de Cagliari se donnaient 



HISTOIRE DE CORSE. 



encore le titre d'archonte et conservaient sur leurs 
sceaux les caractères helléniques. Au xif siècle, 
Gréoroire VII adressait une bulle aux clercs, con- 
suis majeurs et mineurs de la Corse. Quant au titre 
de Juge, il précéda dans les deux îles toutes les 
qualifications féodales. Lorsque Byzance affaiblie, 
isolée de ses dernières possessions occidentales, se 
trouva dans l'obligation de renoncer à y envoyer 
des fonctionnaires, les indigènes qui purent s'élever 
au-dessus de leurs compatriotes, usurpèrent leurs 
fonctions et, croyons-nous, se parèrent de leurs 
titres pour en imposer davantage. En Sardaigne, les 
monuments confirment cette opinion; en Corse, ils 
apparaissent trop tard pour la justifier, mais le sou- 
venir des Juges est assez souvent évoqué dans la 
chronique corse pour faire admettre qu'avant de se 
qualifier seigneurs et gentilshommes, les puissants 
de l'île aient pris une qualification à laquelle les 
masses étaient habituées, Giovanni délia Grossacite 
à plusieurs reprises des Juges qui se firent seigneurs 
et parvinrent à rendre leurs fonctions héréditaires. 
Ce n'était cependant pas chose aisée, car nous 
verrons qu'en Corse, le droit héréditaire à l'autorité 
est presque toujours contesté. Le fief passe pénible- 
ment à ses héritiers naturels ; l'autorité suprême ne 
se transmet jamais. Aucune constitution n'assure au 
chef du jour une prépondérance certaine pour sa 
race. Tous les Corses aspirent au pouvoir, et les 
plus forts l'arrachent tour à tour au caprice de l'opi- 
nion populaire qu'actionne tout un rouage de volon- 
tés unies par des intérêts trop immédiats pour être 
stables. Ces rouages constituent le clan dont l'orga- 
nisation ne permit pas au système féodal de s'im- 
poser dans toute sa rudesse germanique. Ainsi que 
les cités italiennes, et plus encore qu'elles, la Corse 
paraît avoir toujours eu dans ses rangs inférieurs 



LE SIÈCLE DE GIUDICE. &^ 

des hommes libres en quantité suffisante pour com- 
poser une tierce classe peu différente des deux 
autres auxquelles elle est souvent unie par les liens 
du sang. Dans un pays où la femme est tenue dans 
un état constant d'infériorité, Vamie (comme on dit 
alors) presque toujours accueillie, du moins sup- 
portée par la femme légitime, ne souffre pas plus 
de sa maternité irrégulière que son fils n'aura 
à rougir de sa bâtardise. Les parentés s'étendent 
donc très loin, et ni les richesses, ni l'éducation 
n'opposant de barrière au mélange des classes, tous 
les hommes peuvent se croire égaux. Aucune hié- 
rarchie, aucun ordre social ne faisant de la féodalité 
un corps constitué, la Corse échappe aux progrès 
inhérents à toute organisation même défectueuse, 
et nourrit uniquement le sentiment de l'indépen- 
dance individuelle. C'est pourquoi les clans corses 
n'ont jamais pu concevoir les unions patientes et 
fertiles qui, à Gênes, donnèrent naissance aux alher- 
ghi. Dans Valbergo, l'intérêt général ignore les soifs 
individuelles de ses membres, alors que la famille 
corse ne vise qu'à satisfaire des ambitions. C'est la 
plus violente et la plus appuyée par le chiffre de 
ses partisans qui triomphera : les alliances ont 
pour principal objet d'en augmenter le nombre. Une 
femme qui compte vingt frères ou cousins germains 
est un beau parti, même pour un Cinarchese. 

Lisons les chroniques, nous y verrons que le vas- 
sal, à la fois soldat et pasteur, ignore la glèbe, car 
le seigneur est rarement assez puissant pour l'y 
maintenir. Dès qu'il se sent opprimé, il se révolte, 
s'il ne peut espérer se faire seigneur lui-même. Il 
sait qu'un homme robuste et sachant manier le fer 
trouvera toujours bon accueil; les inimitiés des 
chefs lui procureront un appui et un soutien. Le pou- 
voir natif du feudataire est très limité : trop de frères, 



51 HISTOHlli DE COIiSt:. 

trop de bâtards surtout, partagent son patrimoine, et 
ses ambitions. Le vassal, ne l'oublions pas, est sou- 
vent apparenté au seigneur, il vit de la même exis- 
tence que lui et, comme lui, porte des armes offen- 
sives et défensives ; il trouvera toujours asile dans 
les villages libres qu'administrent leurs consuls ou 
leurs gonfaloniers. La seule loi est la force qui se 
manifeste surtout par le nombre des clients accourus 
volontairement ou attachés au chef par les liens du 
sang. Encore cette loi n'est-elle pas absolue : la na- 
ture du pays, hérissé de montagnes, couvert de ma- 
quis, protège l'isolé contre la masse, refrène et li- 
mite l'autorité, encourage les rébellions et maintient 
la Corse dans un état d'anarchie plus désastreux 
pour son progrès que les pires tyrannies. 

La tradition insulaire conserva, du gouvernement 
des Pisans, le meilleur souvenir : « Leurs juges, dit 
Giovanni délia Grossa, savaient se concilier l'af- 
fection des grands de la classe moyenne et du peu- 
ple, parce qu'ils maintenaient seigneurs, gentils- 
hommes, gens du peuple et autres dans le rang qui 
leur convenait. Cette paix et cette union profonde 
firent oublier les malheurs des temps passés; on 
bâtit ces belles églises qui sont aujourd'hui les plus 
anciennes, des ponts superbes et beaucoup d'au- 
tres édifices d'une architecture remarquable et d'un 
art singulier dont quelques-uns subsistent encore 
aujourd'hui. » 

Il est certain que le gouvernement ecclésiastique 
des Pisans ne pouvait qu'adoucir la condition des 
classes populaires et surtout des serfs de corps — 
s'il en subsistait. Dans tous les pays d'Occident, aux 
temps les plus durs de la féodalité, le fait de devenir 
le serf d'un évêque ou d'une grande abbaye était 
considéré comme une grande amélioration de sort. 
Mais les abus ne tardèrent pas à paraître. La féo- 



LE SIECLE DE GIUDICE. 55 

dalité ecclésiastique s'implanta dans les mœurs et 
emprunta à l'autre jusqu'à ses caractères de trans- 
mission héréditaire. Les bénéfices passent du père 
au fils. En Corse, un prêtre commence presque tou- 
jours la fortune d'une famille. C'est, d'après les 
chroniques, le cas des Cortinchi, ce sera au xv" siècle 
celui de la puissante maison d'Omessa dont les chefs, 
prélats batailleurs, partageront les bénéfices entre 
leurs fils naturels. Un prêtre violent, Abram de 
Belgodere, à la même époque, relèvera en Corse la 
famille abaissée des marquis et contraindra les 
moines de Portovenere à restituer une part des 
biens abandonnés par la faiblesse des Obertenghi 
dont il revendique l'héritage pour le laisser à ses 
bâtards. On pourrait multiplier les exemples; il va 
de soi que c'est par une aristocratie religieuse que 
le pape voulait faire diriger la Corse, aristocratie 
de vertu, de discipline et surtout de soumission à 
l'Église; or, l'abbaye qui fut la plus favorisée en 
Corse, qui y recueillit le plus de bénéfices, « était, 
au dire de Grégoire IX (1231), complètement dépra- 
vée et souillée de tous les vices des moines ». 

Bonifacio et les seigneurs de Cinarca. Giudice 
de Cinarca. — Maîtres de Bonifacio, les Génois 
tentèrent de s'attacher, par des moyens conciliants 
les plus puissants d'entre les féodaux. Ce fut ainsi 
que les seigneurs de Cinarca et les Biancolacci fu- 
rent amenés à signer des traités d'alliance avec les 
Bonifaciens. Soit mauvaise foi de la part des con- 
tractants, soit désobéissance du fait de leurs vassaux, 
ces pactes furent fréquemment rompus. La plus 
ancienne de ces conventions est de 1222. Le 5 sep- 
tembre, Opizzo de Cinarca, chevalier, et Guglielmo 
Biancolaccio se font admettre ensemble au nombre 
des citoyens de Bonifacio. Ils s'engagent à aider 
ladite commune contre ses ennemis, et à se tenir à 



56 HISTOIltE DE COnSK. 

la disposition du podestat et des consuls de Gênes, 
sans toutefois que cet engagement puisse porter en 
quoi que ce soit préjudice à leurs droits. Nous 
sommes déjà dans la seconde phase de l'histoire 
des communes. Il n'y a pas un siècle qu'elles se 
faisaient confirmer leurs privilèges par les seigneurs ; 
maintenant elles se les attachent par les liens d'une 
bourgeoisie honoraire, sans toutefois attaquer encore 
leur autorité : ces actes sont des accords de puis- 
sance à puissance ; dans peu, nous verrons en Corse, 
comme en Ligurie, les seigneurs reconnaître la su- 
zeraineté de la commune. 

Par la suite, les relations des Génois et des Corses 
sont souvent tendues. A ces derniers, les habitants 
de Bonifacio reprochent de se livrer à de fréquentes 
excursions sur les territoires qu'ils cultivent, d'y 
faire la maraude, de piller leurs bestiaux, et d'in- 
cendier les habitations de leurs alliés. Des traités 
de paix interviennent, mais ils sont violés généra- 
lement par les Corses ou par les Génois l'année 
même de leur adoption. 

Mais la division régnait entre différentes branches 
des Cinarchesi et des Biancolacci. Gugîielmo de 
Cinarca fut assassiné par ses propres neveux qui 
s'emparèrent de ses biens au détriment de ses hé- 
ritiers légitimes. Ceux-ci étant en bas âge, la ven- 
detta fut tardive ; elle n'en fut pas moins énergique, 
les meurtriers à leur tour trouvèrent la mort sous 
les coups de Sinucello, fds de Gugîielmo, qui en 
sacrifiant ses cousins aux mânes de son père, s'im- 
posa comme le seul seigneur du territoire cinar- 
chese en attendant qu'il se rendît maître de la Corse 
tout entière. Sous le nom de Giudice (Juge) qu'il 
adopta, Sinucello fut le premier Corse dont les 
gestes imposèrent le souvenir à la postérité. « Ce 
fut, dit avec raison Geccaldi, l'un des hommes les 




*^'^ rj. 







'V C.MISI 



LE SIECLE DE GIUDICE. 57 

plus remarquables qui aient jamais existé dans Tile. » 
Bien que les historiens insistent sur la constance 
de Giudice envers les Pisans, celui-ci semble s'être 
déclaré, dès son arrivée en Corse, le vassal de la 
commune de Gênes dont il reconnut la suzerai- 
neté pendant la plus grande partie de sa vie. En 
1258, il fit avec les Bonifaciens un premier traité 
d'alliance qui fut strictement observé jusqu'en 1277. 
A cette époque, une ambassade génoise vint à Pro- 
priano lui reprocher en termes fort mesurés de n'en 
avoir pas strictement observé les conventions. On 
lui faisait grief seulement d'employer à son usage 
des salines appartenant aux Bonifaciens et d'avoir 
laissé élever une forteresse sur un emplacement 
relevant du district de Bonifacio : « La Commune, 
dirent les ambassadeurs, se refuse à croire les 
crimes dont on vous a chargé, vous, Giudice de 
Cinarca, citoyen génois, dont les ancêtres ont tou- 
jours été considérés par la Commune comme des fils ; 
aussi ne veut-elle pas agir envers vous comme 
envers un étranger; les chefs des anciens nous ont 
envoyés à vous pour apprendre la vérité de votre 
bouche, car si les accusations portées étaient vraies, 
la Commune, prenant en considération votre fidélité 
et celle de vos ancêtres, vous traiterait en fils, con- 
formément à la parole divine qui dit : « Si ton fils 
pèche, avertis-le w. Ils lui représentaient en outre 
qu'il n'avait aucun droit sur le district de Bonifacio, 
mais que, s'il croyait en avoir, c'était devant la 
commune de Gênes qu'il devait les faire valoir. 

Giudice accueillit l'ambassade assez froidement; 
cependant après avoir laissé écouler plus d'une 
année, il consentit à renouveler entre les mains du 
podestat de Bonifacio l'hommage de 1258 (1278). 
En 1280, il stipula un nouvel accord avec les Boni- 
faciens; mais il montra par son langage qu'il n'en- 



58 HISTOIRE DE CORSE. 

tendait plus être traité en vassal : « Autrefois, dit- 
il, le district de Bonifacio était une véritable caverne 
de voleurs : les seigneurs de Gagna, de Biscaglia, 
de Corcano, d'Attala, d'Arescia et les Biancolacci 
en étaient les maîtres, et la commune de Gênes n'y 
pouvait rien. Ils volaient mes vassaux, dérobaient 
mes bestiaux et ceux des Bonifaciens. Tous ceux 
qui habitent Bonifacio depuis longtemps, savent 
qu'aujourd'hui, grâce à Dieu et à ma vigilance, ils 
peuvent dormir et reposer sans crainte... désor- 
mais, si les Bonifaciens ont à lutter contre des en- 
nemis, je serai leur pasteur et leur défenseur. » 

Gette déclaration confirme le récit des chroni- 
queurs qui narrent en appuyant sur les moindres 
circonstances les luttes de Giudice contre les autres 
féodaux corses. Il est probable que le bon accueil 
que trouvèrent auprès de la Gommune plusieurs 
d'entre eux, les Salaschi, les Cortinchi, et les petits- 
fils des assassins de son père, indisposèrent Giudice 
contre Gênes, et que son mécontentement se tradui- 
sit par une véritable invasion du district de Boni- 
facio. 

La guerre éclata, les troupes génoises débarquè- 
rent. Après trente jours de lutte, Giudice, blessé à 
la suite d'une chute de cheval, dut aller demander 
des secours aux Pisans. Les Génois sommèrent 
ceux-ci de livrer le vassal rebelle. Les Pisans ré- 
pondirent que, Giudice étant leur propre vassal, ils 
étaient décidés, non à l'abandonner à ses ennemis, 
mais au contraire à lui prêter assistance. Giudice, 
en effet, bien qu'il eût été armé chevalier jadis par 
Giovanni Boccanegra, capitaine du peuple de Gênes, 
avait rendu hommage aux Pisans. Avec l'aide de 
ceux-ci, Giudice rentra en Corse et chassa sans 
peine les Génois des postes qu'ils occupaient. Les 
deux républiques aigries l'une contre l'autre par 



LE SIECLE DE GIUDICE. 59 

une longue rivalité, exaspérées par des torts réci- 
proques, armèrent des flottes considérables qui se 
rencontrèrent à la Meloria le 5 août J284. Cinq 
mille Pisans périrent, onze mille furent faits prison- 
niers. « Pour voir Pise, disait-on alors, il faut aller 
dans les prisons de Gènes. » Gènes triomphante 
s'assurait l'empire des mers, mais la victoire lui 
coûtait cher. « Il y eut en cette année, dit frère 
Salimbene qui écrivait trente ans plus tard, plus de 
larmes et de gémissements à Gènes et à Pise que 
jamais depuis jusqu'à nos jours. » 

Le 3 avril 1288, les bases d'un traité de paix 
furent proposées à la commune de Pise par ses 
citoyens captifs. Les Pisans devaient s'engager à 
soumettre Giudice qui avait reconquis son indépen- 
dance et à supporter tous les frais des nouvelles 
expéditions. Pise affaiblie ne put que souscrire à des 
conditions d'où dépendait la liberté de ses plus 
éminents citoyens. La paix fut signée le 15 avril 1288 
et Gènes décida sur-le-champ d'en faire exécuter 
les clauses. En vain, le chroniqueur Jacopo D'Oria, 
dont la famille possédait des biens en Corse, tenta 
de dissuader ses compatriotes d'une entreprise qui 
les poussait « au devant d'un abîme ». « Si les 
Génois, dit Pertz, avaient suivi ses conseils, ils 
auraient épargné à la République des trésors en- 
gloutis pendant cinq siècles sans résultat. » 

Gènes ajourna cependant l'ouverture de la cam- 
pagne au printemps de l'année suivante. Au mois 
de mai 1289, les troupes génoises, sous les ordres 
de Luchetto D'Oria, débarquèrent à Propriano. Giu- 
dice surpris, se retire dans la montagne avec quel- 
ques partisans, alors que ses ennemis et plusieurs 
de ses parents se groupent autour du général gé- 
nois et lui rendent hommage. Luchetto, qui 
prend le titre de vicaire général en Corse pour 



60 HISTOIRE DE COnSE. 

la commune de Gênes, s'empare des châteaux de 
l'Au-delà-des-Monts. A Aleria, l'évêque, Orlando 
Gortinco, lui ouvre les portes de la ville, et sa cam- 
pagne n'est plus désormais qu'une promenade au 
cours de laquelle seigneurs et communes lui font leur 
soumission. Aux premiers, il demande des otages, 
dans les villages il nomme des gonfalonniers ou 
syndics. 11 rend la justice, tranche les différends 
entre familles, en un mot fait en toutes circons- 
tances acte de suzerain. 

Giudice, alors, voyant son parti diminuer de jour 
en jour, envoya proposer à Luchetto D'Oria de 
faire sa soumission, offrant de marier à Gênes une 
de ses filles. Dans une entrevue qui eut lieu à 
Faona, les deux adversaires jetèrent les bases 
d'une trêve qui devait durer jusqu'au carême. Giu- 
dice envoya à Gênes des ambassadeurs et reconnut, 
le 8 décembre, la suzeraineté de la Commune; 
mais quelques jours après, ses envoyés revinrent 
sans avoir pu accomplir leur mission. Dans une 
entrevue qu'il eut avec Luchetto, Giudice lui fit re- 
marquer ironiquement qu'il avait tort de compter 
sur ses alliés insulaires et lui cita le proverbe : 
« Qui se fie à un Corse a la tête sur un précipice ». 
La guerre recommença, mais Luchetto D'Oria, ma- 
lade, dut s'embarquer pour Gênes, laissant le 
commandement à son frère Inghetto. Jacopo D'Oria 
constate amèrement alors « que la dépense de vingt- 
cinq mille livres nécessitée pour les frais de la cam- 
pagne, a été stérile , et que les seigneurs corses 
continuent à recevoir Giudice chez eux et à le 
considérer comme leur chef et souverain ». 

Au mois de juillet 1290, Nicolô Boccanegra dé- 
barqua en Corse à la tête de quelques troupes gé- 
noises. Il ravagea Ornano, Istria et la plaine de 
Talavo, mais une épidémie l<)bligea à se retirer à 



LE SIECLE DE GIUDICE. 61 

Bonifacio. Privé de ses soldats malades, il fit appel 
aux bourgeois et recommença la campagne secondé 
par les cousins de Giudice. L'expédition fut mal- 
heureuse : battu par les Corses, il dut bientôt re- 
tourner à Gènes , laissant Giudice maître sans 
conteste de l'île. Celui-ci ne reconnut désormais 
que la suzeraineté des Pisans : aussi Gênes imposâ- 
t-elle le bannissement de Giudice parmi les clauses 
principales de la trêve de trente ans conclue avec 
Pise le 31 juillet 1299. « Les syndics de la com- 
mune de Pise s'engagent solennellement à bannir 
Giudice de Cinarca, sa femme, ses fdles, ses fils, 
les femmes de ses fils, ses descendants de tout sexe, 
qu'ils soient issus ou non de légitime mariage; à 
leur interdire tout séjour à Pise ou sur le territoire 
même de la commune de Pise. » 

On ne saurait dire si cet article reçut un commen- 
cement d'exécution. On sait seulement qu'il fut 
annulé par le traité définitif du 24 juin 1331. Giu- 
dice était mort environ depuis vingt-cinq ans. 

Giovanni délia Grossa et Pietro Cirneo racon- 
tent, avec de longs détails, les guerres que Giudice 
soutint contre Giovanninello Cortinco de Loreto. 
Une querelle de valets, dans laquelle les deux sei- 
gneurs étaient intervenus, avait, au dire des chro- 
niques, fait naître cette longue inimitié qui sur- 
vécut longtemps aux chefs des deux factions. En 
effet, lorsqu'au xv° siècle, Gênes partage en Corse le 
commandement entre deux gouverneurs, il est bien 
entendu que l'un patronnera le parti de Giudice, 
l'autre celui de Giovanninello. 

Ainsi que l'avoue le chroniqueur D'Oria. lui- 
même, les campagnes des Génois en Corse ne lirent 
qu'interrompre le long règne de Giudice dont l'au- 
torité s'imposa pendant toute la seconde moitié du 
xiii'' siècle. La tradition veut que cette autorité ait 



(3-2 HISTOIRE DE COnSE. 

été judicieuse et bienfaisante. Le comte Giudice de 
Ginarca (car il avait pris ce titre ainsi qu'en té- 
moigne un document pisan) s'appliqua à faire régner 
partout la justice. Suivant la Chronique, il fixa, dans 
une consulte générale tenue à la Canonica di Ma- 
riana en 1264, les pouvoirs des seigneurs, et per- 
mit d'en appeler de leurs sentences à son tribunal. 
Les impôts furent limités : chacun suivant sa for- 
tune dut payer une, deux ou trois livres de Gênes ; 
dans les pays féodaux, les sommes perçues étaient 
partagées entre les seigneurs et Giudice; dans le? 
autres localités, il percevait pour son compte la 
totalité de l'impôt. « Il s'appliqua, dit Ceccaldi, à 
donner la paix à la Corse et à la gouverner avec 
modération et justice. » 

La tradition rapporte que Giudice devenu vieux 
confia la garde de ses châteaux à ses fils naturels : 
Arrigo , Arriguccio , Salnese et Ugolino devenus 
ainsi seigneurs d'Attalà, de la Rocca, d'Istria et de 
la Punta di Rizeni, et tiges des familles féodales de 
ces noms. La trahison de Salnese d'Istria le livra 
aux Génois : enfermé dans la prison de la Mala- 
paga, à Gênes, il y mourut âgé de près de cent ans. Un 
historien français contemporain, le Templier de 
Tyr, secrétaire de Guillaume de Beaujeu, confirme 
par son témoignage le récit des chroniqueurs. 
Après avoir parlé d'un « grand seigneur d'une isle 
qui a nom Corse, qui se disait Juge de Chinerc et 
qui, homme de la commune de Gênes, se fit hommer 
de la commune de Pise », rapporte comment « les 
Pisans abandonnèrent le Juge de Chinerc de Corse, 
lequel vint à la merci de la commune de Gênes qui 
le tint en prison avec Pisans et Vénitiens, et mou- 
rut après ledit Juge de Chinerc ». 



VII 

LA CORSE GÉNOISE 



Gênes et VAragon. — Réunion de la Corse à Gênes. — Le Temps 
de la Commune et Sambocuccio d'Alaiido. — Arrigo dell^ 
Rocca et la Maona. 



Gênes et V Aragon. — En 1295, le pape Boni- 
face VIII avait investi des îles de Corse et de Sar- 
daigne la maison d'Aragon. Se contentant d'établir 
leur pouvoir dans la Sardaigne, Jayme P' et Alfonse 
ajournèrent la conquête de la Corse, malgré les 
pressantes sollicitations des seigneurs insulaires. 
Enfin, en lo45, Raymondo de Montepavone, qui 
avait gouverné longtemps Cagliari pour le roi d'A- 
ragon, ayant convaincu D. Pedre, successeur d'iVl- 
fonse, de la facilité avec laquelle il occuperait un 
pays où l'Aragon comptait de si nombreux parti- 
sans, le roi se décida à envoyer des troupes que 
les Bonifaciens virent avec stupeur se répandre sur 
leur territoire (novembre 1346). 

Au temps des guerres pisanes. Gènes avait lutté 
en Corse plus pour l'influence que pour la conquête. 
Quand Pise rainée eut abdiqué ses prétentions, la 
Commune avait cessé de s'occuper de la Corse. 
Seuls, les D'Oria de Nurra, maîtres en partie de la 
Sardaigne et de la Rivière-de-Ponent, avaient tenté 
d'en faire une terre gibeline : les uns s'y présen- 
taient armés de l'investiture aragonaisc propre à 



64 HISTOIRE DE COUSE. 

If- 
leur acquérir les sympathies des habitants, les 
autres, comme Branca D'Oria, avec des pouvoirs 
fictifs qui en imposaient aux fidèles de la Commune 
et leur ouvraient les portes mêmes de Bonifacio. 
A deux reprises, Ailone D'Oria, amiral des Gibelins, 
avait tenté la conquête de la Corse : la première 
expédition ayant échoué, il s'était uni en 1335 à 
Arrigo de Ginarca, seigneur d'Attalà, fils de Giu- 
dice, et tous deux s'étaient rendus maîtres de la 
Corse entière. Comme un revirement s'était produit 
à Gênes en faveur des D'Oria, Aitone faisait recon- 
naître par son allié en mars 1336 la suzeraineté 
de la Commune, mais l'année suivante, ayant mis 
ses troupes et ses galères au service du roi de 
France, l'amiral se désintéressa de sa conquête et 
quitta la Corse pour n'y plus revenir. Il devait périr 
à la bataille de Crécy. 

Mais toutes ses expéditions avaient un caractère 
privé, et la Commune n'en tirait bénéfice qu'occa- 
sionnellement. En 1345, le doge Giovanni da Murta 
arriva au pouvoir avec de vastes projets au nombre 
desquels il faut compter la ruine de l'influence espa- 
gnole en Corse et en Sardaigne : pour obtenir ce 
résultat il sut réconcilier momentanément, ou du 
moins unir, dans un même élan patriotique, les 
nobles et le peuple. Le parti populaire triomphait à 
Gênes et ses tendances, entre les mains de l'homme 
supérieur qu'était le doge, devenaient un instru- 
ment de conquête. Il envoyait en Corse le chef de 
la puissante corporation des bouchers, Antonio 
Rosso, pour y travailler le peuple, et le terrible 
ennemi des grands, Gottifredo da Zoagli, pour im- 
pressionner la noblesse. En Sardaigne, ses agents 
tentaient de faire révolter Sassari contre le roi d'A- 
ragon, et les D'Oria, les Spinola, les Malaspina et 
les Massa, oubliant leurs triples rancunes d'aristo- 



LA CORSE GENOISE, 



crates, de gibelins, d'exilés, secondaient les efforts 
de ces artisans, de ces Guelfes, de cette plèbe qui 
les avaient chassés. 

Réunion de la Corse à Gênes. — Cependant 
les hostilités étaient suspendues, quand la nouvelle 
parvint à Gènes que le territoire de Bonifacio ve- 
nait d'être envahi. Indigné, le doge se plaignit à 
D. Pedre qui, au lieu de s'excuser, déclara que 
« l'expédition de Corse était faite par son ordre ». 
Cette sèche réponse dictait aux Génois une conduite 
énergique : la conquête de la Corse devenait indis- 
pensable à l'honneur de la République. En trois 
mois, les agents de la Commune s'assurèrent l'adhé- 
sion des chefs, et en avril 1347, Nicolô da Levanto, 
podestat de Bonifacio et vicaire pour les Génois en 
Corse, recevait les hommages des Cinarchesi (Gu- 
glielmo et Ristoruccio deila Rocca, — Orlando et 
Arriguccio d'Oman o). Si les registres du chancelier 
Giberto da Carpina, lacérés et réduits à quelques 
feuilles, ne nous ont conservé que les actes relatifs 
à ces personnages, il n'en faut pas conclure que 
les Cinarchesi furent seuls à rendre cet hom- 
mage, carie chroniqueur florentin, Giovanni Villani, 
qui mourut l'année suivante (1348), dit formelle- 
ment qu'au mois d'août 1347 « les Génois eurent 
la seigneurie de toute Cile de Corse, par la volonté' 
presque unanime de tous les baisons et seigneurs 
de la Corse ». 

Pendant ce temps, le roi d'Aragon armait des 
forces importantes pour les Jeter sur la Corse. Le 
12 juillet, le doge réunit le Conseil des Sages pour 
délibérer « sur les événements de Corse — suprà 
factis Corsicœ. w Dans cette séance, on décréta 
un armement considérable auquel furent tenus de 
contribuer tous les citoyens, les vassaux de la 
Commune, ainsi que les seigneurs et les villes con- 



HISTOIRE DE COKSE. 



66 HISTOIRE DE CORSE. 

fédérés. Pour couvrir les premiers frais de la cam- 
pagne, un emprunt de 50.000 livres fut voté. 

Le 18 juillet, des lettres sont envoyées en tous 
sens pour inviter seigneurs et communes à coopérer 
au « recouvrement urgent de l'île de Corse ». Il 
faut répondre dans le délai d'une semaine. Les mar- 
quis del Carretto qui gardent le silence, sont mena- 
cés et sommés d'envoyer leur procureur. Gottifredo 
Impériale est chargé de recruter des soldats à Pise 
et (( dans tous les endroits où il en pourra rencon- 
trer ». Ces lettres témoignent par leur rédaction 
d'une fièvre impatiente et inquiète; a on ne saurait 
trop prévoir, disent-elles, de combien de dangers 
les Génois sont menacés, si la Corse tombait entre 
les mains d'un étranger ou d'un ennemi, et pour 
éviter ce péril, chacun doit, d'un cœur fidèle et em- 
pressé, remplir un devoir aussi nécessaire que glo- 
rieux. » 

Aucun détail ne nous est parvenu sur cette cam- 
pagne, que commandait le fils du doge, Tomaso 
da Murta. La terrible peste de 1347-48 qui ne laissa 
en Corse que le tiers des habitants, au dire de Vil- 
lani, anéantit tout souvenir de cette expédition. 
Cependant la Chronique nous montre à l'époque de 
la grande mortalité, l'implacable populaire Gotti- 
fredo da Zoagli assouvissant sur des seigneurs qui 
avaient cependant reconnu les premiers la souve- 
raineté de Gênes, sa haine pour la noblesse. Sous 
de futiles prétextes, il fit pendre Orlando Cortinco, 
et envoya deux de ses parents mourir à la Mala- 
paga. 11 ne se montra pas moins sévère à l'égard 
d'Orlando d'Ornano. Ce seigneur n'était cependant 
coupable que d'avoir enlevé la femme de son frère, 
parce que, dit la Chronique, « il la trouvait plus 
belle que la sienne ». Gottifredo n'apprécia pas cette 
excuse et le fit décapiter. En Balagne, il semble 



LA CORSE GENOISE. 67 

n'avoir pas été étranger à l'incendie et au pillage 
du château des marquis de Massa à San-Colom- 
bano par les populaires ; mais il fit couper le nez 
à une femme de mœurs douteuses qui avait séquestré 
la fille d'un des marquis pour la « marier à un 
seigneur qui la recherchait ». Cet homme vertueux 
et sanguinaire, qui s'était fait élire comte de Corse 
par le peuple, ne tenta pas de résister à la peste : 
il retourna à Gênes pour fuir le fléau, laissant 
comme vicaire Guglielmo délia Rocca, mais non 
sans avoir pris la précaution de faire consigner en 
otage par celui-ci son fils Arrigo. 

Par décret du 29 novembre 1347 fut ouvert Y Em- 
prunt nouveau pour V acquisition de la Corse. Le 
capital de 50.000 livres lut divisé en 500 actions 
(luoghi) donnant droit chacune à une voix dans les 
assemblées délibératives. Malgré la peste, la Répu- 
blique entretint des garnisons en Corse; mais une 
guerre terrible, dans laquelle Gênes trouva réunies 
contre elle toutes les forces maritimes des Grecs, 
des Vénitiens et des Aragonais, la contraignit peu 
à peu à mettre toutes ses troupes au service d'une 
cause d'où dépendait sa fortune commerciale. For- 
cée de transiger avec ses ennemis, elle tenta de 
les diviser et, pour « empêcher les étrangers de se 
plaindre », elle rappela de Corse les soldats qui y 
restaient encore en 1350. Les pourparlers avec le 
roi d'Aragon s'éternisèrent, les Génois ne voulant 
à aucune condition, renoncer à la Corse et à la Sar- 
daigne. Cependant quand ils virent que D. Pedre, 
en lutte avec la Castille, était immobilisé dans son 
royaume, ils ne songèrent plus qu'à reprendre les 
positions qu'ils occupaient avant la guerre. Un 
diplomate habile, Leonardo da Montaldo, fut chargé 
de ramener à la République les communes qui s'é- 
taient séparées d'elle au cours des hostilités avec 



68 HISTOIHE DE CORSE. 

Venise. En Corse, il procéda discrètement et reçut 
à Calvi, au nom de la Commune, le serment de 
fidélité prononcé par les chefs au nom du peuple 
corse. On envoya alors en Corse des troupes qui 
occupèrent quelques forteress'es, dont Baraci, lieu 
propre à surveiller le débarquement des Aragonais 
(1357). 

Le Temps de la Commune et Sanibocuccîo 
cVAlando. — Si l'on s'en rapporte aux chroni- 
ques, toutes les invasions génoises qui se sont suc- 
cédé en Corse, furent provoquées par les insulaires 
eux-mêmes réunis en consulte à la suite de soulè- 
vements d'importance inégale. Et de fait, si les 
monuments prouvent que ce n'est pas là une sa- 
tisfaction accordée par l'auteur à l'amour-propre 
national, ils témoignent surtout de l'habileté de 
ceux qui travaillèrent à les asservir. 

Car la documentation, extraite en grande partie 
de la comptabilité froide et discrète de la Com- 
mune, nous révèle que toutes ces consultes et tous 
ces soulèvements sont le résultat d'intrigues dont 
le prix est soigneusement consigné. Observons 
aussi que les ambassades corses sont presque tou- 
jours arrivées à Gênes au moment où la Répu- 
blique avait intérêt à leur intervention. Elles ne 
représentent le plus souvent qu'un parti, et exé- 
cutent leur mission à l'insu du plus grand nombre. 
Aussi arrive-t-il parfois que leurs pouvoirs sont 
contestés, et que les mandataires s'estiment heu- 
reux d'être renvoyés dans leur île sans passer par 
la corde ou la prison, après avoir été traités de faux 
ambassadeurs . 

Quiconque a étudié l'histoire de la Corse ailleurs 
que dans les chroniques, sait combien la portée 
de ces assemblées a été exagérée. Les populations 
de Morosaglia et des pays voisins y prenaient part; 



LA CORSE GENOISE. 69 

quant au reste de la Corse, il n'y était représenté 
que dans des proportions assez faibles et unique- 
ment par les partisans des organisateurs de la con- 
sulte. S'il n'en était ainsi, comment comprendrait-on 
les résultats contradictoires de ces réunions, où 
se succédaient des décisions tellement diverses 
que la mobilité même du peuple corse ne suffirait 
pas pour les expliquer? 

On imagine donc combien il était facile à un 
chef de clan, à un parti, même à une invasion 
étrangère, de faire sanctionner les usurpations les 
moins justifiées : le pays était pauvre, les peuples 
oisifs, les rivalités aveugles, les passions exces- 
sives. Dans un horizon trop étroit pour se déve- 
lopper, les qualités de la race n'étaient plus qu'un 
danger pour elle-même. La Corse aspirait à un 
champ plus vaste, toute nouveauté lui était une 
espérance, tout inconnu devenait un messie. 
L'étranger pouvait débarquer sur son sol, il y 
trouvait toujours une faction intéressée au change- 
ment; tout au moins, s'il n'y avait rien à gagner 
pour elle, y avait-il à perdre pour la fraction adverse. 

Une vaste internationale (que l'on me pardonne 
cette expression moderne) reliait au milieu du 
XIV* siècle les populaires de tout TOccident. A 
Rome, où Uienzi, vainqueur des patriciens, ose 
attaquer le dogme de la monarchie universelle et 
proclamer l'indépendance des peuples, à Gênes, à 
I^ucques, à Pise, à Sienne, partout souffle un vent 
de révolte, et les marchands italiens, en propa- 
geant les idées nouvelles sur les foires de Provence 
et de Champagne, apportent en France le germe 
de la Jacquerie. Dans un pays comme la Corse, 
les Zoagli, les Rosso, les*Montaldo trouvent un 
terrain propioK} aux rébelliAs. Mais ce n'est pas 
seulement un idéal social que poursuivent ces di- 



70 HISTOIRE DE CORSE. 

plomates avisés, ils servent leur patrie. Depuis 
plus d'un siècle, il existait en Corse des villages 
indépendants. Dans ces petites communes qui 
souffrent du voisinage des seigneurs et des fré- 
quentes invasions des Cinarchesi, l'intrigue génoise 
avait plus de facilités pour préparer les voies que 
dans les pays où le seigneur est souvent un tyran, 
mais aussi un protecteur. Suivant une version très 
ancienne de Giovanni délia Grossa, « les grands 
dominaient là où ils n'étaient pas seigneurs. Ne 
pouvant supporter leurs mauvais traitements, les 
peuples de Mariana et du domaine des Cortinelis 
s'unirent ensemble et mirent à leur tête Sambo- 
cuccio d'Alando ». La troupe toujours grossissante 
traverse triomphalement la Corse et renverse les 
châteaux, bâtisses grossières qui ne doivent leur 
force qu'à leur position naturelle. Mais les sei- 
gneurs, revenus de leur surprise, songent à se dé- 
fendre. Deux armées sont en présence et l'avantage, 
au dire de Pietro Cirneo, est plutôt du côté des 
seigneurs, car le prudent Sambocuccio est d'avis 
d'éviter la bataille. On combattit toute une journée, 
sans résultat, mais a le parti populaire, dit la 
Chronique, sentant qu'il ne pouvait se maintenir 
sans un appui solide, envoya à Gênes quatre dé- 
putés qui, en son nom, donnèrent la commune 
de Corse à la commune de Gênes ». Les ambas- 
sadeurs, reçus avec effusion, y furent entretenus et 
luxueusement habillés, dit la comptabilité, « pour 
le bénéfice et l'utilité de la commune de Gênes ». 
Car telle est la morale et la conclusion de ce 
mouvement populaire dans lequel un écrivain italien 
(le général Asserets) soutenant une thèse politique, 
d'ailleurs richement documentée, a voulu voir « une 
révolution telle que n'en avait jamais subi aucun 
pays italien » . La Chronique si fertile en détails ne 



LA COUSE GÉNOISE. 71 

nomme pas un seigneur qui ait péri au cours du 
soulèvement; sauf dans le Marchesato et le fief 
cortinco, qui prendront désormais le nom de Terre 
de la Commune, tous les châteaux seront rapide- 
ment relevés. Si justifiée qu'eût été une jacquerie, 
le peuple qui n'a même pas pu contraindre ses 
chefs {caporali) à se mettre à sa tête, n'a été que 
l'instrument de la politique génoise. 

La révolution communale de Sambocuccio, en- 
cadrée par la mission de Montaldo et précédée de 
pourparlers avec Gênes, ne nous apparaît donc pas 
comme un acte spontané des populations. Le di- 
plomate génois qui partait en Corse le 30 septembre 
1358, semble littéralement être allé chercher l'am- 
bassade dont la mission à Gênes était terminée dès 
le 12 octobre, ainsi qu'il résulte de la facture de 
« 25 livres 18 sous » du tavernier Leonardo da 
Boncella pour frais de pain, nourriture et boisson, 
des ambassadeurs du peuple corse. Ce détail a 
son importance, car il nous permet de croire que 
l'habile politique a pu régler tout aussi bien les 
phases de la révolte que rédiger les instructions 
données par le peuple à ses mandataires. 

En résumé, le Temps de la Commune ne fut 
qu'un épisode de la guerre de Gênes contre l'Ara- 
gon, et des luttes de la démocratie génoise contre 
des tyrans dangereux, non à cause de leur tyrannie, 
mais en raison de leur indiscipline. La République, 
qui avait laissé au peuple corse la consolation ou 
plutôt l'illusion do s'être donné soi-même, envoya 
comme gouverneur le frère du doge, Giovanni 
Boccanegra. (Octobre 1358.) 

Le rôle de Sambocuccio a été considérablement 
amplifié par les historiens modernes qui ont vu on 
lui non seulement le libérateur du peuple, mais 
encore le législateur de la Corse. Il n'existe ni tra- 



72 HISTOIRE DE COUSE. 

dition, ni document qui appuie cette opinion, née 
au XVIII® siècle, dans des conditions que nous avons 
relatées au début de cet ouvrage. Le peuple l'avait 
choisi pour le diriger contre les seigneurs; par 
deux fois, Sambocuccio négocia avec la République 
l'envoi d'un gouverneur, et représenta très proba- 
blement le parti populaire à Gênes où des actes 
notariés nous signalent sa présence. En Corse, il 
semble n'avoir exercé que les fonctions de con- 
seiller du gouverneur qu'il partageait avec six 
autres insulaires. 

Rien d'important ne signale le gouvernement de 
Giovanni Boccanegra. Après son départ (1362), les 
seigneurs recommencèrent à peser sur le peuple. 
Sambocuccio s'adressa encore aux Génois qui en- 
voyèrent comme gouverneurs Tridano délia Torre 
et Filippo Scaglia. Ceux-ci détruisirent les châ- 
teaux et soumirent tous les seigneurs. Ils se firent 
remettre par chacun des Cinarchesi une caution 
assez forte, à défaut de laquelle ils prirent en otage 
un fils ou une amie. 

Les conventions passées entre les chefs du 
peuple corse et la commune de Gênes, ne sont pas 
parvenues jusqu'à nous : « Les conditions, dit Gio- 
vanni délia Grossa, étaient que les Corses ne se- 
raient jamais obligés de payer plus de vingt sous 
par feu chaque année. » Les documents nous ap- 
prennent que le gouverneur, assisté d'un vicaire et 
d'un jurisconsulte, devait prendre l'avis d'un conseil 
composé de six Corses. Chaque paroisse était admi- 
nistrée par son gonfalonier, chaque groupe de 
villages par un podestat. 

Des désordres de toute nature signalent le mi- 
lieu du xiv" siècle; c'est d'abord l'apparition de la 
secte des Giovannali dont « la loi portait que tout 
serait commun entre eux », et que l'opinion pu- 





Sartélic : vieilles iliai-niis. i.Si/rs ,■/ Moiiiinunls du I. ( . // |.;i Purla : le Cloelier 
01 llviilisc. /'/(. Daiitiaiii.) — Cai-'iésc ;.sV/<-,s- ,7 Moiituiniils ,lt, I . ( . / .) 
PI. V. - CMisr. 



LA CORSE GENOISE. 73 

bliqiic accusait de débordements et de crimes inqua- 
lifiables. Le pape les excommunia et envoya contre 
eux un commissaire avec quelques troupes; les 
Corses se joignirent à la petite armée, et les Gio- 
vantiali furent exterminés. 

Sous le gouvernement de Tridano délia Torre 
commença la lutte entre les Ristagnacci (appelés 
à tort Rusticacci dans les manuscrits du xviii'' siècle) 
et les Gagianacci, familles populaires de la piève 
de Rogna. Leurs vende tte devaient se prolonger 
pendant près d'un siècle. 

Arrigo délia Rocca et la Maona. — Les gou- 
verneurs génois soutenus par les chefs populaires 
étaient à peu près maîtres de la Corse, lorsqu'Ar- 
rigo délia Rocca, fds de Guglielmo, qui s'était enfui 
en Espagne, débarqua à Olmeto avec des troupes 
catalanes et, secondé par les Cinarchesi, s'empara 
de l'île entière. A Biguglia, il se fit acclamer comte 
de Corse. A la suite de ces succès rapides, D. Pedro 
le nommait son lieutenant en Corse et en Sardaio-ne ; 
mais un parti composé des feudataires du Cap-Corse 
et d'un certain nombre de chefs de villages con- 
duits par Deodato da Casta, se forma contre Arrigo, 
qui abusait violemment du pouvoir. Une consulte 
populaire tenue à la Venzolasca décida l'envoi d'am- 
bassadeurs à Gênes, qui, effrayée par les dépenses 
d'une nouvelle guerre, afferma l'île à une société 
industrielle et financière, composée de six membres, 
et désignée sous le nom de maona (27 août 1378). 
On prétendit à Gènes que les mandataires du peuple 
corse avaient sollicité ce nouveau mode de gouver- 
nement. 

Arrigo, après avoir attendu vainement des secours 
promis par le roi d'Aragon, se décida à accepter 
une part dans la maona, mais il ne tarda pas à se 
brouiller avec ses associés. D'accord avec les sei- 



74 HISTOIRE DE CORSE. 

gneurs d'Ornano et d'Istria, il tomba à l'improviste 
sur les troupes génoises et s'empara de deux mem- 
bres de l'association : l'un fut mis à mort, l'autre 
paya six mille florins pour sa rançon. 

La maona s'était résignée à la perte du pays 
cinarchese que gouvernaient les seigneurs sous la 
suzeraineté du comte Arrigo. L'assassinat d'un 
membre de la famille de Leca ralluma le feu des 
divisions intestines ; le gouverneur pour la société 
en voulut profiter : ses troupes battirent les Cinar- 
chesi et les refoulèrent jusqu'en Ornano. Mais alors 
les seigneurs , redoublant d'énergie , tombèrent à 
leur tour sur l'armée génoise qui, réfugiée à Ajac- 
cio, dut capituler. 

Cependant, Arrigo était parvenu à se rendre 
maître de la Corse presque entière, il y régna tran- 
quillement au nom du roi d'Aragon pendant plu- 
sieurs années, n'ayant à lutter que contre des 
révoltes partielles. En 1393, il perdit toutes ses 
conquêtes et se trouva, avec tous les seigneurs 
Cinarchesi, dépossédé même des lîefs paternels. 

Arrigo eut de nouveau recours au roi d'Aragon 
qui mit à sa disposition deux galères. En moins de 
temps encore qu'il n'en avait mis à perdre l'île, il 
la reconquit et fit même prisonnier le gouverneur 
génois, Battista da Zoagli, frère du doge de Gênes. 
Mais comme les Cinarchesi ne lui avaient apporté 
aucune aide, il les chassa de leurs châteaux et se 
déclara seigneur de l'île tout entière. Quatre ans 
après, Rafîaele da Montaldo, capitaine de l'île de 
Corse pour les Génois, l'obligea à repasser les 
monts (1398). Arrigo se préparait de nouveau à la 
guerre lorsqu'il mourut en 1401. 



VIII 

LA FIN DU MOYEN AGE 



Rivalité de Francesco délia Rocca et de Vincentello d'I stria. — 
Conquête de l'île par Vincentello. — Entreprises des Arago- 
nais sur la Corse. — Intrigues des seigneurs, des caporali, des 
Fregosi. — Intervention pontificale. 

A Gênes, en moins de quatre ans, dix doges s'é- 
taient succédé, choisis alternativement dans les fac- 
tions des Adorni et des Fregosi. Pendant près de 
deux siècles, ces deux familles d'origine populaire 
devaient se disputer le pouvoir, au détriment de leur 
patrie qu'elles inféodèrent tour à tour à des souve- 
rains étrangers pour enlever à la faction adverse 
triomphante les bénéfices de sa victoire. A l'exté- 
rieur, la sécurité de la République fut, au cours du 
XV* siècle, constamment menacée : par les Vénitiens, 
jaloux de la prospérité de leur commerce, par les 
Milanais, voisins turbulents et intraitables, par les 
Musulmans, dangereux pour leur négoce en Orient, 
par r Aragon qui convoite l'empire de la Méditer- 
ranée, et plus tard par l'ambition conquérante des 
princes français. Au début du siècle, les rois ara- 
gonais ont les yeux fixés sur la Sardaigne, qu'ils 
dominent imparfaitement, et sur la Corse dont ils ne 
sont souverains que de nom ; mais il ne semble pas 
qu'ils aient poursuivi la conquête de cette dernière 
avec ardeur : leur ambition ne se manifeste que 



76 HISTOIRE DE CORSE. 

par des expéditions intermittentes et des formules 
de chancellerie rarement sanctionnées par des actes. 
En octobre 1390, le doge Antoniotto Adorno, 
voyant sa patrie menacée par le duc de Milan, Gian- 
Galeaz Visconti, et ne voulant pas s'effacer devant 
les Fregosi, offrit la suzeraineté de Gênes au roi de 
France. Charles VI accepta et envoya comme gou- 
verneur le comte de Saint-Pol, remplacé, peu après, 
par le maréchal Boucicault (1401). La Corse deve- 
nait vavassale du roi de France. Elle était alors 
gouvernée avec justice et modération par Raffaele 
daMontaldo. Malheureusement, en mai 1403, Bouci- 
cault le remplaça par Ambrogio de' Marini, qui ne 
put tenir tête aux Corses révoltés. A la mort de celui- 
ci advenue en décembre de la même année, Leonello 
Lomellino, alléguant qu'il avait engagé dans la 
maona de Corse des sommes considérables, sollicita 
du roi de France la concession de l'île en fief noble. 
Au mois de janvier 1404, Andréa Lomellino son fils 
était nommé gouverneur de la Corse. Peu de temps 
après, Leonello, l'investiture obtenue, prenait pos- 
session de l'île. « Arrivé en Corse, avec le titre de 
comte, dit Giovanni délia Grossa, il se laissa aller à 
un tel excès d'orgueil qu'il prétendait que tout lui 
appartenait : hommes, bestiaux, fruits et tout le 
reste. Il se vit bientôt l'objet d'une haine profonde et 
déclarée. » 

Rivalité de Francesco délia Rocca et de Vincen- 
tello d'Istria. — Avec l'appui des Génois, auxquels 
il s'était soumis après la mort de son père, Fran- 
cesco délia Rocca, fils d'Arrigo, vicaire de la Répu- 
blique, avait contraint les Cinarchesi à reconnaître 
sa suprématie. Seul, Vincentello d'Istria, fils de 
Ghilfuccio et d'une sœur du comte Arrigo, dont le 
domaine était réduit au tiers de la petite seigneurie 



LA FIN DU MOYEN AGE. 



d'Istria, ne voulut pas s'incliner devant l'autorité 
du bâtard de son oncle. Il s'associa quelques aven- 
turiers sardes et catalans avec lesquels, monté sur 
une felouque de rencontre, il commença de piller 
les territoires des Bonifaciens. Dès que les res- 
sources ainsi acquises le lui permirent, il se pro- 
cura un brigantin dont l'usage énergique lui valut 
bientôt dans les eaux méditerranéennes la répu- 
tation d'un corsaire redoutable. Les navires des 
marchands génois, lui procurant le plus substantiel 
de ses prises, sa renommée parvint à la cour 
d'Aragon où le roi, don Pedre, se souvenant des 
services et de la constance de son oncle Arrigo, 
lui fit un favorable accueil, et lui donna quelques 
troupes avec le titre de lieutenant du roi en Corse. 
D'esprit pratique, Vincentello ne se para pas bruyam- 
ment de cette dignité honorable, mais il débarqua 
discrètement dans l'île, s'empara par surprise du 
château de Cinarca et y plaça une garnison espa- 
gnole. Avec les Corses qui étaient venus, en grand 
nombre, se ranger sous la bannière aragonaise, il 
marcha sur Biguglia où il ne rencontra aucune 
résistance et se présenta devant Bastia. Quoique 
secondé par Francesco délia Rocca, Leonello Lo- 
mcllino fuyant le danger, s'était embarque pour 
Gênes, laissant dans la forteresse une petite gar- 
nison dont le chef livra la place à Vincentello pour 
deux cents écus. 

A Biguglia, Vincentello, satisfait du nombre res- 
pectable de ses partisans, s'était fait offrir le rameau 
d'oranger qui, suivant le rite consacré en Corse, 
lui conférait le titre de comte. Francesco délia 
Rocca, à Bonifacio, se préparait à la lutte en ralliant 
à la cause génoise les mécontents déçus pour avoir 
escompté trop tôt les avantages de la suzeraineté 
aragonaise. Cependant les deux peuples étaient en 



78 HISTOIRE DE CORSE. 

paix, et quand Francesco, jugeant ses forces sufii- 
santes, reprit l'offensive, une proclamation du roi de 
Sicile, D. Martin, fds de D. Pedro, ordonna au gou- 
verneur de Sardaigne et à ses officiers de porter 
secours à Vincentello contre les rebelles qu'il s'é- 
tonnait de voir combattre sous l'étendard de la 
commwie de Gênes, de poursuivre lesdits rebelles 
en tous lieux, mais de respecter Calvi et Bonifacio, 
villes génoises. Cette formule n'avait pour but que 
de limiter les revendications génoises et de montrer 
surtout qu'elle les voulait ignorer. Gênes imita cette 
discrétion, mais n'en envoya pas moins, en 1407, 
Andréa Lomellino, fds de Leonello, avec le titre de 
gouverneur. Francesco délia Rocca, dont la popu- 
larité avait remplacé celle de Vincentello, triom- 
phait sur tous les points. Dans l'Istria, dans FOr- 
nano, à Vico, il avait battu et poursuivi les troupes 
de ce dernier et les avait obligées à franchir les 
monts. (.( Partout où il passait, dit la Chronique, 
chacun prenait les armes pour se joindre à lui. » 
Il assiégea Biguglia où le comte s'était retiré et 
le contraignit à fuir à Bastia. Bloqué dans cette 
forteresse par Francesco et le gouverneur génois 
qui venait de débarquer, Vincentello, blessé à la 
jambe, se jeta en hâte sur un brigantin et s'en fut 
solliciter des secours en Sicile. 

La faveur dont avaient joui les Génois et leur vicaire 
Francesco auprès des chefs insulaires, ne fut pas de 
longue durée. Quand Vincentello reparut dans la 
baie d'Ajaccio avec une petite flotte catalane (1408), 
les Cinarchesi Taccueillirent comme un sauveur. 
Pour se les attacher par des liens plus solides que 
ceux dont il avait éprouvé la fragilité, il dissimula 
ses ressentiments, et s'engagea à partager avec les 
plus influents d'entre eux les fruits de leur conquête 
éventuelle. Cette union éphémère impressionna 



LA FIN DU MOYEN AGE. 79 

les masses et les ramena autour de Vincentello. 

L'inquiétude à Gênes fut extrême. On y décréta 
un armement général auquel les communes confé- 
dérées furent énergiquement invitées à contribuer 
(mai 1407). La mort de Francesco délia Rocca, 
frappé d'un coup d'épieu à Biguglia, débarrassa 
Vincentello d'un redoutable compétiteur, et Andréa 
Lomellino fut tellement effrayé de l'isolement où 
le laissait la disparition de son vicaire qu'il pensa 
renoncer à l'entreprise et s'enfuir. 11 en fut empêché 
par les Gentili, seigneurs du Cap-Corse, qui, ac- 
courant avec leurs vassaux, mirent en fuite les 
troupes de Vincentello. 

Francesco ne laissait que des enfants en bas âge. 
Sa sœur inadonna Violante, femme de Ristorucello 
Cortinco, se crut assez forte pour le venger et em- 
pêcher Vincentello de s'établir sur les ruines de 
sa maison. Elle parcourut la Corse, évoquant par- 
tout la mémoire de son frère et de son père, le 
comte Arrigo , « mais, dit la Chronique, le sort ne 
seconda pas ses desseins ; malgré le nombre infini 
de partisans qui suivirent cette femme valeureuse, 
malgré la virilité de son courage et l'élévation de 
son esprit, elle fut battue à Ouenza par Vincentello; 
et sa défaite fut telle qu'elle eut grand'peine à gagner 
Bonifacio ». 

Conquête de l'île par Vincentello. — Cependant 
Vincentello, peu rassuré sur les conséquences do 
la lutte qu'il avait entreprise contre Gênes, envoya 
au roi D. Martin, le gouverneur catalan du châ- 
teau de Cinarca, qui, s'appuyant sur l'expérience 
acquise pendant son séjour dans l'île, put convaincre 
son souverain des dangers que courait la cause 
aragonaise abandonnée aux mains des seuls Corses. 
Le roi promit de prompts secours. Malheureusement 



80 HISTOIRE DE CORSE. 

pour Vincentello, D. Martin n'arriva en Sardaigne 
que pour y terminer prématurément ses jours. 

En 1411, Gênes envoya en Corse Raffaele da 
Montaldo, qui s'y était concilié des sympathies au 
temps du comte Arrigo. Il était particulièrement 
lié avec la puissante famille d'Omessa dont tous les 
membres, revêtus de fonctions ecclésiastiques, vi- 
vaient en chefs redoutés plus qu'en prélats. Ambrogio 
d'Omessa était évêque d'Aleria, et Giovanni son 
neveu, évêque de Mariana. Ceux-ci élevèrent d'abord 
une barrière à l'ambition croissante de Vincentello ; 
mais quand Montaldo fut rappelé à Gênes, ils se- 
mèrent l'agitation dans l'île pour exploiter la mau- 
vaise position de ses successeurs. 

Tomasino da Campo-Fregoso, alors doge, fit 
décréter une dépense de 5000 florins d'or pour 
soumettre la Corse (7 juin 1416). Son frère Abramo, 
envoyé dans l'île, contraignit Vincentello à de- 
mander des secours au roi d'Aragon. Quant aux 
deux évêques, quoique battus par Pietro Squar- 
ciafico, lieutenant de Tomasino, ils ne se décou- 
ragèrent pas et recrutèrent des troupes pour lutter 
contre les Génois; Vincentello se joint à eux, bat 
Squarciafico et le fait prisonnier. C'est alors qu'il 
fît construire à Corte la citadelle dont on peut 
admirer encore aujourd'hui les imposantes fonda- 
tions. 

Ici, les caporali entrent officiellement en scène. 
Comme à Florence, on appelait ainsi les gonfalo- 
niers du peuple. Ainsi que le gonfalonier, le capo- 
rale était toujours choisi parmi les habitants du 
village. Dans l'esprit du peuple, il devait faire con- 
trepoids à la tyrannie du seigneur ou du podestat, 
mais les familles de gentilshommes, elles-mêmes, 
ne tardèrent pas à apprécier une fonction que tous 
les gouvernements subventionnaient tour à tour, et 



LA FIN DU MOYEN AGE. 81 

une nouvelle aristocratie mixte se forma. 11 y eut 
des familles de caporali. Au xv" siècle, le caporale 
n'est plus pour le gouvernement génois que le chef 
d'origine locale chargé, moyennant rétribution, de 
maintenir son influence. Sur ses registres de comp- 
tabilité, il confondra sous la même rubrique les 
syndics des villages et les féodaux les plus puis- 
sants de l'Au-delà-des-Monts. Par les caporali, 
Gênes communique avec chaque clan et conserve 
ainsi dans l'île une autorité que les fonctionnaires 
génois sont incapables de maintenir par eux-m.êmes. 

Il est probable que la suppression d'une pension 
qu'ils touchaient depuis deux ou trois ans fit sou- 
lever les deux évêques et leurs amis contre Gênes. 
Viucentello se les attacha en leur rendant leur 
subvention. Dès lors, les familles principales de la 
Terre-de-la-Commime reçurent régulièrement leur 
traitement, tantôt de la République, tantôt du gou- 
vernem.ent aragonais, souvent aussi du seigneur 
cinarchese qui avait pu se constituer un parti impor- 
tant. En 1443, Mariano da Caggio, élu lieutenant 
général du peuple corse, voudra réprimer leurs 
abus : il nivellera leurs tours et leur interdira de 
prendre le titre de caporale; mais son autorité trop 
éphémère ne portera pas de fruits. 

Pour les Fregosi, la Corse devait être un champ 
d'exploitation. Us avaient employé au mieux de leurs 
intérêts personnels les fonds fournis par la Républi- 
que. Afin de continuer la guerre, Abramo de Campo- 
Fregoso emprunta de l'argent aux Bonifaciens et vint 
mettre le siège devant le château de Ginarca. Quand 
il s'en fut emparé, jugeant qu'il lui serait dilïicilo 
de le conserver, il le vendit 3.500 livres à Carlo 
d'Ornano, Mais Vincentello d'Istria qui avait vaincu 
et fait prisonnier le lieutenant d' Abramo, Andréa 
Lomellini , assiège le gouverneur à Biguglia et 

HISTOIRE DE CORSE. G 



82 HisioinE DE consE. 

s'emparo de sa personne (1420). La prise de Bastia 
suit de près, et les Génois sont chassés. îl est 
presque inutile d'ajouter qu'Abramo ne rendit 
jamais aux Bonifaciens l'argent qu'il leur avait 
emprunté. 

Entreprises des Aragonais sur la Corse. — Vers 
la fm de l'année 1420, le roi D. Alfonse estimant 
nécessaire sa présence en Sardaigne, arma une 
flotte importante. Accueilli en souverain à Sassari 
par les Sardes, il lit voile aussitôt pour la Corse, et 
reçut à son débarquement les hommages des prin- 
cipaux chefs. Calvi et Bonifacio, dont les popula- 
tions étaient génoises, s'étaient préparées à la 
résistance ; cependant les Aragonais entrèrent dans 
Calvi presque sans coup férir, grâce à la trahison 
d'un habitant, Giacopo-Pietro da Montelupo qui 
leur en ouvrit les portes pendant la nuit. La ville 
ainsi occupée, presque sans protestation de la part 
de sa population pacifique de pêcheurs et de mar- 
chands, le roi distribua aux notables quelques 
faveurs et partit pour Bonifacio, ne laissant, pour 
garder la place, que soixante Catalans sous la con- 
duite du capitaine Juan de Lifian. Grave impru- 
dence, car les Calvais, privés de communications 
avec Gênes, principal débouché de leur commerce, 
et peut-être incommodés par la présence des sou- 
dards catalans, s'avisèrent d'un stratagème pour 
s'en débarrasser. Un navire chargé de marchandises 
avait jeté l'ancre au cap Saint 'Ambrogio, à quatre 
milles de Calvi : ils firent miroiter aux 3'eux des 
soldats les avantages d'une prise facile, et décidè- 
rent une partie de la garnison à courir sus au bu- 
tin. Ce piège grossier réussit : la garde de la cita- 
delle réduite de moitié, ne put résister aux menaces 
de la population armée contre elle, et le capitaine 



LA FIN DU MOYEN AGE. 83 

Linaii s'estima heureux de pouvoir embarquer tous 
ses hommes à destination de Bonifacio. Ainsi, fait 
peut-être unique dans l'histoire, la prise d'une ville 
et sa délivrance s'effectuèrent presque sans effu- 
sion de sang-. 

Quant à Montelupo, une délibération des habi- 
tants de Calvi réunis dans l'église San-Giovanni le 
14 août 1421, le déclara traître à sa patrie, indigne 
d'habiter, de posséder ou de négocier à Calvi. Ses 
biens furent confisqués et le prix de leur vente af- 
fecté à l'acquisition d'armes, de cuirasses et de mu- 
nitions pour la défense de la ville. 'C'est à partir de 
ce moment, dit-on, que Calvi ajouta en exergue à la 
croix de Gênes qu'elle portait dans ses armoiries la 
devise « Civitas Calvi semper fidelis ». 

La flotte aragonaise resserrait étroitement Boni- 
facio. Les canons catalans, hissés sur des tours voi- 
sines, dominaient à la fois le port et la ville et cau- 
saient de tels ravages que les habitants, déjà décimés 
parla famine et la rigueur de décembre, implorèrent 
une courte trêve, promettant de se rendre s'ils n'é- 
taient pas ravitaillés avant janvier 1421. Un brigan- 
tin fut envoyé à Gênes et, le premier janvier, une 
escadre de huit vaisseaux, commandée par Battista 
di Campofregoso était signalée. Aussitôt les as- 
siégés au mépris de la trêve, dit un historien mila- 
nais contemporain, prennent les armes et détournent 
l'attention des Aragonais. Favorisée par le vent, 
la flotte génoise brise la chaîne qui ferme le port et 
ravitaille la cité. C'en fut assez pour décourager le 
roi appelé à Naples par des intérêts plus pressants, 
car il s'agissait de la succession de la reine Jeanne 
compromise par l'ambition de la maison d'Anjou. Il 
partit après avoir nommé Vinceutello vice-roi de 
Corse. Le pouvoir de celui-ci, en 1421, est tel que 
l'annaliste génois contemporain (Stella), lui-môme 



84 HISTOinE DE COItSE. 

ne le discute pas : « La plus grande partie de l'île, 
écrit-il, appartient au comte Vincentello délia Rocca, 
les Génois y régnent de nom, mais leur pouvoir y 
est nul. » Le pape Martin V, envoyant en Corse 
un légat apostolique pour y organiser un synode, 
l'adressa au comte Vincentello, Souverain de la 
Corse. Celui-ci sut profiter de l'occasion pour con- 
vier à cette assemblée tous les laïques de quelque 
importance, et fit savoir que la constitution syno- 
dale devait être observée par tous, sous les peines 
les plus sévères. Cet acte purement politique tendait 
à donner à son autorité la sanction apparente du 
Saint-Siè2:e. 

La lutte des Adorni et des Fregosi fit tomber 
Gênes au pouvoir du duc de Milan. Tomasino de 
Campo-Fregoso et les siens reçurent « en rembour- 
sement des sommes qu'ils avaient dépensées pour 
le service public » près de 60.000 florins et la sei- 
gneurie de Sarzane. Ils attendirent dans cette petite 
ville qu'un souffle plus favorable leur rendît les 
hautes charges de la République qu'ils avaient su 
rendre si lucratives. Comme le roi de France, le 
duc de Milan s'était engagé à respecter la consti- 
tution des Génois et leurs franchises. 

Moins tyrannique, Vincentello, malgré l'opposi- 
tion des Cinarchesi, aurait pu établir solidement 
son autorité en Corse. En pensionnant les caporali, 
il avait fait reconnaître sa suzeraineté; les rois d'A- 
ragon, le Saint-Siège, Florence le traitaient en sou- 
verain, et Gênes, elle-même, par des rapports cour- 
tois avec lui, semblait accepter l'état de choses qu'il 
avait créé. Les excès dont il se rendit coupable cau- 
sèrent sa chute. En 1433, alors qu'il était en fort 
mauvais termes avec Simone de Mari, seigneur du 
Cap-Corse, et les seigneurs délia Rocca, d'Ornano 
et de Bozzi, il exigea des populations qui lui res- 



LA FIN DU MOYEN AGE. 85 

talent fidèles une contribution extraordinaire, ce qui 
lui aliéna les masses. En enlevant une jeune fille de 
Biguglia, il provoqua Tindignation générale. Les 
habitants de la Terre-de-la Commune se groupèrent 
autour de Simone de'Mari et le comte, presque isolé, 
dut quitter la Corse. Les Florentins l'accueillirent 
avec de grands honneurs et lui fournirent des se- 
cours. Mais comme il revenait, accompagné de sou 
frère Giovanni, Zaccaria Spinola, capitaine d'une 
galère génoise, s'empara d'eux. Vincentelio, con- 
duit à Gênes, fut condamné à avoir la tête tran- 
chée. Il revendiqua la responsabilité de tous les 
dommages que son frère et les autres Corses avaient 
infligés aux Génois ; ce qui fournit un prétexte à la 
République pour déclarer ses biens confisqués. 
L'importance qu'attacha le gouvernement génois à 
la capture de Vincentelio fut telle que Zaccaria Spi- 
nola et son lieutenant, Giacopo di Marchisio, reçu- 
rent, en récompense, des privilèges à vie, et que 
chacun des officiers qui se trouvaient à bord de leur 
galère fut gratifié d'un don de cinquante livres. 
Vincentelio fut exécuté à Gênes dans une petite 
cour du Palazzetto (monument qui renferme aujour- 
d'hui les Archives d'Etat). Sa tête tomba sous le 
couperet de la mannaja, instrument de mort dont 
on usait communément en Italie, et qui fit depuis 
son apparition en France sous le patronage du 
docteur Guillotin, 

Intrigues des seigneurs, des caporali et des Fre- 
gosi. — Intervention pontificale. — Après la mort 
de Vincentelio, les feudataires recommencèrent à 
se disputer le pouvoir. Simone de'Mari, le plus 
puissant d'entre eux, se rendit maître de Bastia et 
se crut assez fort pour lever des impôts ; mais les 
Ginarchesi : Giudice d'Istria, Polo délia Rocca et 
Rinuccio di Leca s'unirent contre lui. Afin de divi- 



86 HISTOIRE DE COUSE. 

ser ses adversaires, il commença par gagner à sa 
cause Polo délia Rocca et traita avec lUnuccio. 
Giudice ne voulut entendre parler d'aucun accom- 
modement : il se fit nommer comte de Corse par 
le roi d'Aragon, titre qui ne fut reconnu que par 
ses vassaux, car les insulaires, réunis à Morosa- 
glia, élurent Polo délia Rocca comte et seigneur 
de File. 

Aussitôt Simone de' Mari déçu dans ses espéran- 
ces, fit avec les Montaldi un traité par lequel la 
Corse aussitôt conquise serait partagée entre eux 
et lui, par moitié. Les caporali, fidèles à leurs prin- 
cipes d'intérêt personnel, abandonnèrent le comte 
Polo et se rangèrent avec les Montaldi, mais ceux-ci 
après la victoire, s'aliénèrent les Corses en faisant 
emprisonner leur allié, Simone de'Mari. Sous les 
ordres de Rinuccio di Leca, les insulaires marchè- 
rent contre les Montaldi dont Farmée fut taillée en 
pièce à Tassamone (1437). 

Cette même année, Tomasino di Campo-Fre- 
goso fut élu doge. Reprenant le projet déjà conçu 
par tant de familles génoises de se constituer avec 
la Corse un fief particulier, il envoya son neveu 
Jano qui entra en correspondance avec les sei- 
gneurs et les caporali; grâce à de belles promesses 
celui-ci n'eut aucune peine à parcourir la Corse en 
triomphateur. Après avoir reçu l'hommage des sei- 
gneurs du Cap-Corse dont il confisqua et revendit 
les châteaux, il passa dans l'Au-delà-des-Monts et 
força Bartolomeo d'Istria, fils de Vincentello, à lui 
céder moyennant 200 écus le château de Cinarca 
qu'il revendit 3.000 écus à Rinuccio de Leca. Pour 
conserver son fief, chacun des Cinarchesi paya à 
Jano une somme proportionnée à son importance. 

Encouragé par ces premiers succès, Jano sup- 
prima les pensions des caporali. C'était imprudent : 



LA FIN DU MOYEN AGE. 



ceux-ci mirent à leur tête Polo délia Rocca et Ri- 
nuccio di Leca qui forcèrent le gouverneur à s'en- 
fuir. Revenu avec des forces importantes, il triom- 
pha des Corses, dit Giovanni délia Grossa, dans la 
plaine de Mariana, « grâce à des épouvantails avec 
lesquels les Génois effrayaient les chevaux » (1441). 
Cette défaite eut des conséquences graves pour les 
Corses : pendant plusieurs mois, Polo fut poursuivi 
par les Génois; mais le pire, dit la Chronique, fut 
que chacun des adversaires, partout où il passait, 
levait la taille, de sorte que chaque feu la paya deux 
fois cette année. 

Mais les Adorni ayant reconquis le pouvoir, les 
Montaldi reparurent en Corse et se mirent en cam- 
pagne contre Jano qui chercha en vain un allié 
parmi les feudataires. Battu dans toutes les rencon- 
tres, Jano prit le parti de rentrer à Gênes où la 
fortune de sa famille était très compromise. Pour ne 
pas tout perdre, il porta la lutte sur un autre ter- 
rain et réclama de la République une indemnité do 
15.000 livres. 

Au milieu des troubles qui désolaient l'île, l'évê- 
que d'Aleria, Ambrogio d'Omessa, qui avait contri- 
bué pour une bonne part au retour des Fregosi, 
proposa aux caporali d'offrir la souveraineté de l'île 
au Saint-Siège. Le pape Eugène IV accepta, mais 
les troupes pontihcales, s'étant rencontrées avec un 
parti de Cinarchesi que commandait Raffè de Leca, 
fils de Rinuccio, éprouvèrent une sanglante défaite. 
L'avarice des gouverneurs pontificaux acheva de 
détruire le prestige du régime. Un caporale dont la 
valeur égalait lepresiige, Mariano da Caggio, de la 
famille des Cortinchi, convoqua une consulte à 
Morosaglia. Les populations lasses de l'oppression 
où les tenaient les gouvernements étrangers, les 
seigneurs et les caporali, élurent par acclamation 



HISTOIRE DE CORSE. 



Mariano lieutenant général du peuple, mais se lais- 
sèrent persuader d'accepter, entre toutes les tyran- 
nies, celle qui théoriquement se présentait comme la 
plus douce. Les troupes romaines débarquèrent 
donc de nouveau et remportèrent sur les Cinarchesi 
d'assez gros succès, mais la mort d'Eugène IV 
(1447) suggéra à son général, Mariano da Norcia, 
de continuer pour son compte ce qu'il avait entre- 
pris pour celui du pape. Craignant l'opposition de 
ses alliés, il fit incarcérer Mariano da Gaggio, le gou- 
verneur de la Corse, évêque de Potenza, et Giudice 
d'Istria, lequel, en haine des seigneurs de la Rocca 
et de Leca, s'était joint au parti populaire. Ces ar- 
restations provoquèrent l'indignation générale. 
Mariano da Norcia fut obligé de se retirer dans le 
château de Brando où il prépara sa fuite : encore 
prit-il la précaution de vendre avant de partir le dit 
château pour la somme de trois cents florins qu'il 
conserva ainsi que les sommes qu'il avait recueillies 
au nom du gouvernement pontifical. 

A Eugène IV avait succédé, sous le nom de Nico- 
las V, Tomaso Parentucelli, de Sarzane, qui, sujet 
des Fregosi, fut flatté de voir Lodovico, frère de 
Jano (nouvellement élu doge de Gênes), venir à Rome 
lui baiser les pieds. Le pape témoigna sa satisfac- 
tion envers la famille de ses seigneurs naturels en 
donnant à Lodovico l'investiture de la Corse. 

En prenant possession de son fief, Lodovico 
éprouva plus d'une déception. La vente des cita- 
delles et le trésor vidé par le commissaire pontifical 
lui furent particulièrement sensibles. Le peuple^ 
dirigé par Mariano da Gaggio, paraissait peu dis- 
posé à accepter son autorité et les seigneurs peu 
préparés à verser les garanties pécuniaires qu'il en 
exigeait; Mariano da Gaggio appela les Corses aux 
armes, et Lodovico, qui se trouvait alors à Gênes, 




I i \ i. I.UUSE. 



LA FIN DU MOYEN AGE. 89 

dut revenir subitement avec huit cents hommes : 
l'évéqued'Aleria, Ambrogio d'Omessa, passa de son 
côté, mais en poursuivant Mariano, qui battait en 
retraite, Lodovico perdit un grand nombre des siens 
sur les rives du Golo, et laissa deux cents prison- 
niers qui se rachetèrent à prix d'argent. 

Lodovico appelé au dogat en remplacement de 
son frère qui venait de mourir, confia le gouverne- 
ment de la Corse à Galeazzo di Campo-Fregoso, 
son cousin. Les instructions que donna Lodovico à 
celui-ci furent surtout d'ordre économique : il l'en- 
gagea à rendre aux caporali leur pension, estimant 
que mieux valait dépenser deux ou trois mille livres 
en subventions qu'en armements; l'expérience qu'en 
avait faite son frère, disait-il, avait été désastreuse. 
D'ailleurs, il indiquait les mo_yens de combler les 
vides du trésor en exigeant cinq mille livres pour 
la rançon des otages corses qu'ils conservaient; il 
suffisait, ajoutait-il, pour faire verser cette somme 
d'augmenter les tailles dans la proportion de dix 
sous par livre. On voit par ces détails les raisons 
qui attachaient les Fregosi à la Corse. Quoique 
excessivement jeune, Galeazzo, « digne de ses 
parents sous tous les rapports », trouva son cousin 
encore trop généreux; il refusa de payer les pensions 
des caporali; il salaria seulement Mariano da 
Caggio qui avait fait sa soumission, et qu'il jugeait 
capable de maintenir la paix dans la Terre-de-la- 
Commune. 

Mais l'évéque Ambrogio dOmessa poussa les 
autres caporali à la révolte, et sans l'intervention de 
Michèle de' Germani, évèquc de Mariana, qui 
conseilla à Galeazzo de faire quelques concessions, 
l'île entière se soulevait à nouveau. Grâce à cette 
prudente intervention, l'île goûta quelques mois de 
calme; les caporali patientèrent, mais lorsque leurs 



90 HISTOIRE DE COnSB. 

réclamations devinrent importunes, Galeazzo se sai- 
sit des plus bruyants et les jeta en prison. Il n'eut 
pas à se louer de cet abus de pouvoir, car les Génois 
eux-mêmes le jugèrent impolitique et de nature à 
compromettre définitivement l'autorité de la Répu- 
blique. Une lettre du doge assisté de son conseil 
(9 février 1451) l'en tança vertement: « Vous n'êtes 
pourtant pas, lui était-il dit, sans savoir de quelle 
importance est la Corse pour nous et quelle perte 
irréparable résulterait de son passage aux mains 
d'une puissance étrangère. » Ces avis venaient tardi- 
vement. « Les Corses, disait-on à Gênes, sont d'avis 
d'expérimenter tous les régimes plutôt que de se sou- 
mettre à notre autorité. » Appelés par le comte Polo 
délia Rocca et Vincentello d'Istria (neveu du comte 
Vincentello),les Aragonais, sous la conduite de Jayme 
Imbisora, débarquaient en Corse au mois de novem- 
bre, prenaient possession de quelques places fortes et 
manifestaient l'intention de bloquer Bonifacio. Rafîè 
da Lcca resta, ainsi que Giudice délia Rocca (fils de 
Polo), du côté des Génois. I^a lutte paraissait devoir 
être chaude quand Jayme Imbisora mourut. Comme 
le comte Polo, découragé, s'embarquait pour Naples, 
il fut pris en mer par un corsaire espagnol qui le 
vendit 600 écus à Galeazzo. Celui-ci, moyennant 
la promesse d'une rançon de 700 écus, garantie 
par des tiers, rendit la liberté à Polo, et lui 
donna même le titre de vicaire du peuple pour qu'il 
pût, en recueillant les impôts, réunir les fonds qu'il 
s'était engagé à payer. Mais le peuple refusa de 
verser des accatti (redevances volontaires) à un vieil- 
lard dépourvu de forces et de soldats; ce que 
voyant. Polo, sans se soucier des amis qui l'avaient 
cautionné auprès de Galeazzo, retourna dans ses 
terres. 



IX 

LA BANQUE DE SAN-GIORGIO 



Cession de la Corse à l'Office de San-Giorgio. — Révoltes des 
seigneai^s. — Raffé de Leca. — Tyranie de l'Office. — Les Mi- 
lanais en Corse. — Dernières luttes des féodaux : Gio-Paolo di 
Leca et Rinuccio délia Rocca. 



Jamais la Corse n'avait obéi à tant d'autorités 
diverses : Galeazzo di Campo-Fregoso possédait ies 
forteresses de San-Firenzo, de Biguglia, de Bastia 
et de Corte; Calvi et Bonifacio tenaient pour la 
République; un caporale, Carlo da Casta, dominait 
dans les campagnes de TEn-deçà-des- Monts, tandis 
que chacun des Cinarchesi s'agitait pour faire pré- 
valoir son autorité personnelle sur l'île entière. 
Raffè di Leca, bien secondé par ses vingt-deux 
frères, tant légitimes que bâtards, semblait plus que 
tout autre appelé à ressusciter les rôles de Giudice 
d'Arrigo et de Vincentello. Sa destinée se heurta à 
une organisation plus puissante que toutes celles 
qui avaient dominé la Corse jusqu'à ce jour. C'était 
rOlTice ou Banque de San-Giorgio. 

Cet établissement célèbre avait été créé en 1410, 
sous les auspices du maréchal Boucicault dans le 
but de réunir aux mains d'une seule compagnie toutes 
les créances de la Ucpublique. En peu de temps, 
l'Office des Emprunts de San-Giorgio {0//it/uni 
Comperariini Santi-Georgii) avait pris une impor- 



92 HISTOIRK DE COnSE. 

tance considérable. Cette république financière 
avait son sénat et ses troupes ; quant aux décisions 
de ses magistrats, le Doge, assisté de son conseil 
suprême, hésitait avant de les contester. 

Un corsaire catalan venait de s'emparer de San- 
Firenzo. Gênes, que la prise de Constantinople, en 
coupant les communications avec ses colonies de la 
Mer Noire, venait de plonger dans une situation 
désastreuse, abandonnait alors à TOffice de San- 
Giorgio toutes ses possessions d'outre-mer. Ga- 
leazzo, voyant que la Corse allait lui échapper, 
résolut d'en tirer au moins quelque argent : il se 
rendit à Gênes, et céda à la République ses droits 
sur la Corse. En même temps que lui, arrivaient des 
députés du peuple corse qui venaient demander 
pour leur patrie d'être comprise dans le lot cédé à 
l'Office de San-Giorgio. Est-il permis de douter de 
l'unanimité de cette requête, au succès de laquelle, 
Galeazzo et la Banque seuls étaient intéressés ? Tout 
ce qu'on peut assurer c'est que les négociations ne 
traînèrent pas, et que, pour l'abandon de la Corse, 
Galeazzo, dit la Chronique, reçut, de l'Office une 
(( somme importante » . 

Au mois de juin 1453, Pietro-Battista D'Oria 
commissaire de l'Office parut dans la baie de San- 
Firenzo et mit le siège devant la forteresse qu'occu- 
pait Vincentello d'I stria pour le roi d'Aragon. La 
place capitula, et Pietro-Battista, après avoir pris 
possession officiellement de Calvi et de Bonifacio, 
tint à Biguglia une consulte nationale où Ton pu- 
blia de nouvelles conventions passées entre l'Office 
et les Corses. La plupart des seigneurs déclarèrent 
accepter la suzeraineté de l'Office. Rafîè di Leca, 
particulièrement distingué, fut avec son frère Anton' 
Guglielmo, inscrit au Livre d'or de la République et 
agrégé à l'albergo Doria, faveur sans précédente et 



LA DANQLE DE SAX-GIORGIO. 93 

qui, dans la suite ne fut octroyée qu'à deux Corses 
(Cuneo et Ristori) ; encore ne fut-ce qu'aux xvif et 
xviii'' siècles, en des temps où l'inscription moyennant 
finances, devenue commune, avait ôté au Livre d'or 
une grande partie de son éclat. 

Révoltes des seigneurs. — Raffè di Leca. — Si 
jamais la politique des seigneurs corses se montra 
obscure et incompréhensible, ce fut pendant cette 
période où leur mobilité n'eut d'égale que la vigueur 
de la répression. Presque tous sollicitèrent les 
bonnes grâces de TOllice qui s'efforça de les satis- 
faire: mais les soupçons des gouvernants, la suscep- 
tibilité des féodaux, leur jalousie vigilante et réci- 
proque épuisèrent rapidement le bon vouloir dont 
les uns et les autres paraissaient animés. Dès 1454, 
un agent aragonais, Francesco de Zanilo, pousse 
Simone et Giovanni de' Mari à la révolte. Geronimo 
de Guarco, au nom de la Banque, les soumet au bout 
de sept mois. On ne triompha pas aussi aisément de 
Raffè malgré la coalition de Giudice et d'Antonio 
délia Rocca, de Vincentello d'Istria et de Mariano 
da Caggio contre lui. Une descente en Corse des 
Sardes, sous la conduite de Berengario Erill, vice- 
roi de Sardaigne pour le roi d'Aragon (1455), aug- 
menta les ditïicultés de l'Oflice : ce fut encore pis 
quand Lodovico di Campo-Fregoso entra en rela- 
tion avec Berengario dans le but de lui vendre 
Bonifacio. 

En juillet 1455, Génois et Aragonais ayant signé 
une trêve, Berengario fut rappelé par son souverain. 
Astucieusement, la Banque envoya de nouvelles 
troupes et la lutte recommença. Giudice, sans que 
l'on sût exactement pourquoi, s'étant réconcilié avec 
Raffè, les Génois furent battus et refoulés dans 
rEn-dcçà-des-Monts. Jadis, lorsque Vincentello et 
Arrigo avaient infligé à la République de tels échecs. 



94 HISTOIRE DE COUSE. 

les Génois, démoralisés, s'étaient retirés pour atten- 
dre une époque plus propice et mieux préparée par 
leur diplomatie toujours active; mais l'Office con- 
fiant en la puissance de son or, et décidé à prendre 
possession d'une marchandise qu'il avait payée, 
s'impressionnait peu du sang de ses mercenaires. 
Une lutte sanglante et sans merci fut décidée contre 
les Corses. Ralîè se montra comme cruauté au niveau 
de ses ennemis. Un habitant du Niolo, Arrigo da 
Calacuccia, s'étant emparé du gouverneur génois 
Carlo de' Franchi, Rafle lui paya son prisonnier 
400 livres, puis il l'enferma dans une sorte de cage 
roulante que chacun fut autorisé à mouvoir. Le mal- 
heureux ne put supporter ce traitement et mourut 
au bout de quelques jours. Quant aux soldats génois, 
il les vendait aux pirates barbaresques, et pour bien 
afficher son mépris, il n'exigeait des acheteurs que 
liait oignons par tête. Plus miséricordieux à l'égard 
des mercenaires, il les renvoyait souvent sans ran- 
çon. Cependant il fit couper à l'un d'eux les mains 
et le nez : « Lombard, lui avait-il dit, c'est bien toi 
que j'ai pris sept fois? c'est bien toi qui m'as juré de 
ne plus combattre contre moi ? Pour ne pas me trom- 
per à l'avenir, je veux te marquer d'un signe de re- 
connaissance. » 

Raffè combattait avec l'énergie du désespoir, car 
les Génois avaient envoyé des forces considérables 
Giudice délia Rocca à Bariccini, Raffè, Anton'Gug- 
iielmo, et leur oncle Giocante à Leca restaient seuls 
à soutenir le poids de la guerre. Pour en finir, les 
Protecteurs de San-Giorgio confièrent le comman- 
dement de leurs troupes à Antonio Calvo, homme 
énergique et implacable, dit la Chronique. On lui 
donna des instructions formelles. Il devait, en dé- 
barquant, mettre à prix les têtes des chefs : à qui 
livrerait Raffè ou Giudice vivants, on verserait 



LA BANQUE DE SAX-GIOr.GIO. 9j^ 

mille ducats, morts cinq cents; deux cents ou 
cent ducats devait récompenser la prise des deux 
autres. De ceux de leurs partisans qui se soumet- 
traient, exiger des otages ou des cautions; quant 
aux rebelles endurcis, les traiter de façon à « ins- 
pirer à chacun la terreur » . 

Antonio Calvo s'acquitta consciencieusement de 
cette besogne, avec tant de zèle même que le gou- 
verneur Carlo di Negro et l'évèque de Sagone pro- 
testèrent contre ses actes de cruauté devant le tri- 
bunal des Protecteurs. Ceux-ci ne se laissèrent pas 
émouvoir : « Laissez faire au capitaine, répondi- 
rent-ils au premier : quand il s'agit de châtier, il 
est plus compétent que vous. » — « La cruauté nous 
déplaît autant qu'à vous, déclarèrent-ils au prélat, 
mais il ne faut pas traiter de cruautés les actes de 
justice. » 

Le 20 avril 145G, on apprit à Gênes par une lettre 
d'Antonio Calvo que Leca était envahi et que Rafîè 
restait bloqué avec ses frères et quelques partisans 
dans le château. Parmi ces derniers se trouvaient 
des traîtres, et l'un d'eux, Trastollo da Niolo, depuis 
le commencement du mois, négociait avec le gou- 
verneur la perte de Ralîô. Cependant, la place pa- 
raissait imprenable. Par ordre des Protecteurs, 
Antonio Calvo fit arrêter tous les parents des assié- 
gés et ht en sorte que ceux-ci fussent informés de 
la situation critique de ces malheureux réduits à 
l'état d'otages. Trastollo n'eut donc aucune peine à 
convaincre plusieurs de ses compagnons qui, profi- 
tant de l'heure où Rafle et sa famille étaient à table, 
introduisirent Calvo et ses soldats. 1'ous furent pris 
vivants avant d'avoir pu saisir leurs armes. Ratfè, 
sachant (pi'il n'avait aucun quartier à espérer, se 
jeta du haut des remparts et se cassa la jambe. 11 
eut encore la force de se réfugier sous un rocher 



96 UISTOinE DE COUSE. 

où on le découvrit quelques heures plus tard : « 11 
nous sera difficile, écrivirent les Protecteurs à Calvo, 
de vous exprimer par lettre ou de vive voix la joie 
que nous cause, que cause à toute la ville, la cap- 
ture de Rafle, d'Anton' Guglielmo et des autres 
rebelles... Mettez-les à la torture avant de les exé- 
cuter pour leur faire avouer leurs crimes. » Rafîè 
fut pendu ainsi que vingt-deux de ses parents, 
frères ou cousins germains, dont les corps res- 
tèrent accrochés au gibet; celui de Rafl'è fut dépecé, 
et les morceaux envoyés dans les principales villes 
de la Corse pour y être exposés. Des instructions 
de la Banque avaient réglé deux mois auparavant 
le cérémonial de ces représailles. Pietro Cirneo 
ajoute que l'on expédia à Gênes, après l'avoir 
préalablement salée, la tête de Rafîè. 

Tyrannie de VOffice. — La mort de Rafl'è dé- 
couragea les feudataires : Giocante de Leca, Arrigo 
délia Rocca, Giudice d'Istria, Orlando d'Ornano et 
Guglielmo di Bozzi se réfugièrent à Naples. Seul, 
Giudice délia Rocca resta en Corse, mais n'ayant 
plus de partisans, il dut bientôt s'enfuir en Sar- 
daigne où il mourut, 

A l'intérieur, les sévérités et les excès des fonc- 
tionnaires de l'Offlce exaspéraient les Corses. Le 
crime isolé d'un vulgaire bandit redoubla les ri- 
gueurs. Sur l'ordre de Michèle de' Germani, évêque 
de Mariana, Maino di Brando, dit Brandolaccio, 
avait subi quelques coups d'estrapade pour un délit 
dont il se prétendait innocent. Sa culpabilité n'était 
pas démontrée, il fut remis en liberté. En tout 
autre pays, ce malfaiteur notoire se fût estimé heu- 
reux d'en être quitte à si bon marché : en Corse, 
le compte se régla autrement. 

Le bandit se déclara en inimitié avec l'évêque, et 
un jour que celui-ci, entouré d'une nombreuse es- 



LA BANQUE DE SAN-GIORGIO. 97 

corte se rendait à une assemblée des prêtres de son 
diocèse, il le tua d'un coup de javelot. Pour qu'il 
fût bien établi que l'honneur de Brandolaccio était 
vengé, celui-ci s'était écrié au moment où Tévêque 
tombait : « C'est moi! Brandolaccio! o Cependant, 
ordre fut donné de rechercher le meurtrier et ses com- 
plices, et de les poursuivre avec la dernière rigueur. 
Ne pouvant s'emparer de l'auteur du crime, le gou- 
verneur fit arrêter d'abord les Corses qui étaient 
convaincus de lui avoir donné asile, et trouva le 
moyen de mêler au procès les remuants caporali 
d'Omessa. Comme presque tous les membres de 
cette famille appartenaient au clergé, l'évêque d'A- 
jaccio fut autorisé par bulle pontiticale à instruire 
contre eux, mais le bras séculier fut plus expéditif. 
La torture arracha des aveux au curé piévan de 
Giovellina, fds de l'évêque Ambrogio, et au curé de 
Casacconi, Sinoraldo, qui furent pendus. 

Michèle de' Germani était l'ami personnel du 
doge, ce qui explique les excès qui vengèrent son 
assassinat. L'un après l'autre, les fils et les neveux 
d'Ambrogio d'Omessa subirent la torture; on en 
pendit plusieurs, entre autres Valentino, son frère 
coupable uniquement « de s'affliger de leur mort ». 
Le nouvel évêque de Mariana successeur de Mi- 
chèle, Ottaviano fut soupçonné d'avoir trempé dans 
le crime, et son vicaire livré au bourreau. De Rome, 
Ottaviano se plaignit énergiquement aux Protec- 
teurs de ces procédés : « Pour moi, écrivait-il, je 
les supporte aisément, car on ne peut me faire 
grand mal, mais je me demande comment font les 
Corses qui ne peuvent se faire entendre. » 11 se 
trompait, car un jour il disparut dans l'hécatombe 
qui fondait sur le clergé insulaire. Cette fois ce fut 
au tour du doge d'être frappé : Pietro da Campo- 
Fregoso mourut hors de la communion des 

HISTOIRE DE COUSE. 7 



98 HISTOIRE DE CORSE. 

fidèles. )) Avant d'expirer, il avait sollicité son 
pardon pour les sévices qu'il avait commis envers 
un certain évêque de Mariana, mort, dit-on, et 
différents membres du clergé qu'il avait fait em- 
prisonner et tourmenter pour la sûreté et la 
défense de son État. Mais la bulle qui levait l'ex- 
communication ne parvint qu'après sa mort. Le 
18 février 1460, elle fut déposée en grande pompe 
sur son tombeau. 

Alors que cette cérémonie grandiose réunissait 
un peuple entier dans la cathédrale de Gênes, la 
justice continuait en vain à poursuivre Brando- 
laccio qui avait entrepris une lutte à mort contre 
les Génois. Quand ceux-ci, pour échapper à sa mor- 
telle étreinte, se disaient Corses, il les forçait à arti- 
culer le mot capra (chèvre) particulièrement difficile 
pour une bouche génoise : en disant cavra, ils 
prononçaient leur arrêt de mort. Brandolaccio périt 
de la main d'un de ses parents acheté par l'espoir 
d'une grosse récompense. 

En présence d'un mécontentement général, les 
Cinarchesi revinrent en Corse. Leurs succès ins- 
pirèrent à la Banque une telle inquiétude, qu'elle 
envoya dans l'île Antonio Spinola, l'un des meilleurs 
officiers de la République. Avec l'aide de Vincentello 
d'Istria, qui était resté l'allié de l'Office, Spinola 
contraignit les seigneurs à se retirer dans les 
montagnes, et fit usage, contre ceux qui leur étaient 
attachés, de terribles représailles; il ravagea la 
campagne, depuis les rives du Golo jusqu'à Calvi, 
et livra aux flammes plusieurs villages. Peu à peu 
les Cinarchesi firent leur soumission à Spinola qui 
avait promis au nom de l'office une amnistie géné- 
rale. « Il les convia à un festin, raconte un Génois 
contemporain, et, contre la foi jurée, les fit déca- 
piter. » Sans parler des moyens employés pour 



LA. BANQUE DE SAX-GIORGIO. 99 

réunir les chefs corses, le gouverneur de la Corse, 
Giovanni da Levanto, annonça l'événement aux 
Protecteurs en ces termes : « Nous sommes venus 
ici pour mettre en ordre les choses de ce pays et 
nous avons fait le nécessaire; le magnifique capi- 
taine a présidé à l'exécution : il a décapité Arrigo 
délia Rocca, Vincente di Leca, TrastoUo di Paga- 
naccio et son fils, le curé doyen d'Evisa et son 
frère, Abram di Leca, Guglielmo da Calocuccio, 
et il en a fait pendre quatorze autres... .l'ai envoyé 
des cavaliers faire de même à Antonio dclla Rocca 
et à Manone di Leca. » Ces derniers n'échappèrent 
pas à leur sort. Vinciguerra et Pier' Andréa délia 
Rocca, fils de Polo, rejoignirent leur père en Sar- 
daigne et Vincentello d'Istria se retira à Sarzane. 

Quant à Giocante, il laissa ignorer l'endroit de 
sa retraite, et pour cause : le 14 novembre 1458, 
deux des Protecteurs de San-Giorgio en personne 
s'étaient fait amener dans la maison du vicaire de 
Pietra-Santa deux criminels condamnés au dernier 
supplice et avaient passé par écrit avec eux le 
contrat suivant : « Ils devaient poursuivre Giocante 
à Pise, à Piombino, à Rome ou en quelque endroit 
qu'il se pût trouver, et le mettre à mort par quelque 
moyen que ce fût, fer, corde ou poison » ; en 
échange de quoi ils obtenaient leur grâce, des 
vêtements neufs, les fonds nécessaires à leurs dé- 
placements, et deux cents ducats chacun sans préju- 
dice d'une gratification qui serait ultérieurement 
fixée par les protecteurs. La mission des deux bravi 
échoua. 

Gênes était passée de nouveau sous le protectorat 
du roi de France (1459). D. Juan, roi d'Aragon, 
réclamait la Corse à l'indignation des Génois. Un 
mémoire fut rédigé dans lequel on déclara la de- 
mande de D. Juan « très injuste {niolto inif/iia), 



100 HISTOIRE DE CORSE. 

aucun roi d'Aragon n'ayant jamais eu la possession 
de cette île, et les souverains aragonais n'ayant 
jamais, dans leurs traités avec Gênes, prétendu 
autre chose que réserver leurs droits sur la Corse ». 
D. Juan ne perdait pas de vue la forteresse de 
Bonifacio qui représentait pour lui la clef de 
l'île. L'archevêque de Sassari avait des intelli- 
gences dans la ville qu'il tenta de faire révolter par 
des promesses et par des menaces. Le roi offrait 
des fiefs en Sardaigne et des pensions de cent à 
deux cents ducats aux Bonifaciens; mais la popu- 
lation issue de sang génois, resta fidèle. 

Giocante di Leca était alors le chef du parti ara- 
gonais. D. Juan le gratifia de 60 florins (1461) 
et mit à sa disposition une galère et des troupes, 
Giocante, ainsi que Polo délia Rocca, également bien 
traité, se réservant de faire tourner au moment op- 
portun les événements à leur profit, s'intéressèrent 
au mouvement que les réfugiés corses de Sarzane 
et de Rome préparaient d'accord avec les Fregosi. 

Vincentello d'Istria n'avait point pardonné à 
rOftice de San-Giorgio l'assassinat des Ginarchesi, 
car c'était sur sa parole que ceux-ci s'étaient 
rendus à l'invitation déloyale d'Antonio Spinola. 
D'accord avec l'évêque d'Aleria, Ambrogio qui, à 
son retour en Corse, avait été accueilli, dit la Chro- 
nique, a comme un saint ressuscité », il poussa les 
Fregosi à rétablir leur autorité. Polo délia Rocca 
et Giocante di Leca se joignirent à eux, mais une 
vilenie de Lodovico di Campo-Fregoso qui tâcha 
de faire tomber le comte Polo dans un guet-apens 
divisa les alliés. Dans le désordre de luttes auxquelles 
chacun prenait part sans en bien entrevoir le résul- 
tat, rOlfice voyait le nombre de ses ennemis s'ac- 
croître chaque jour. Le gouverneur Spinola en mou- 
rut de chas-rin. Les Fref^osi cherchaient un moven 



LA BANQUE DE SAN-GIOrGIO. 101 

de prendre possession de la Corse sans bonrse dé- 
lier; comme ils négociaient à Sarzane à ce sujet, les 
Adorni profitèrent de leur absence pour livrer Gênes 
à Francesco Sforza, duc de Milan. Sous le coup des 
mêmes influences, la Banque, par acte du 12 juillet 
1463, abandonnait la Corse au duc de Milan moyen- 
nant une rente de deux mille livres. 

Les Milanais en Corse. — En 1464, Francesco 
Maletta vint prendre possession de la Corse au nom 
du duc de Milan ; Polo délia Rocca et les seigneurs 
de Cap-Corse lui firent leur soumission. Dans une 
consulte tenue à Biguglia le 24 septembre, le gou- 
vernement milanais fut acclamé. 

Deux années s'écoulèrent en paix. En 1467, Gior- 
gio Pagello, commissaire ducal, appela tous les ha- 
bitants de la Corse . à Biguglia, pour y prêter, 
entre ses mains, serment de fidélité à Galeaz-Maria 
Sforza, qui avait succédé au duc Francesco son 
père. Les feudataires de l'Au-delà-des-Monts se ren- 
dirent à son invitation, disposés à rendre hommage 
à son mandataire; mais une querelle qui dégénéra 
en rixe entre les habitants du Nebbio et les hommes 
d'armes de la suite des Cinarchesi, coupa court à 
ces bonnes dispositions. Irrités de ce que Pagello 
avait, de sa propre autorité, fait punir les cou- 
pables, les seigneurs regagnèrent immédiatement 
leurs châteaux. La guerre devenait inévitable; déjà 
Giocante di Leca s'était avancé jusqu'à Morosaglia 
et avait chassé les avant-postes des Milanais; il 
avait entraîné dans sa cause les seigneurs délia 
Rocca, d'Ornano et de Bozzi, et les caporali de la 
Terre-dc-la-Commune. Pour parer aux événements, 
les habitants de TEn-deça-des-Monts se réunirent 
en diète dans la vallée de Morosaglia, et mirent à 
leur tête, avec le titre de lieutenant du peuple, 
Sambocuccio d'Alando (1466), neveu de celui qui 



102 HISTOIliE DE COIîSlî. 

avait jadis soulevé les communes. Celui-ci envoya 
des députés au duc de Milan qui remplaça Pa- 
gello par Battista Geraldini, d'Amelia ([408). L'em- 
pressement que mit le nouveau gouverneur à lancer 
des agents du fisc dans toutes les directions, faillit 
lui être fatal. Assiégé dans Matra, Battista d'Ame- 
lia ne dut la vie qu'à l'engagement qu'il prit de se 
retirer à Bastia et de n'en plus sortir. Sambocuc- 
cio d'Alando donna sa démission de lieutenant du 
peuple, et fut remplacé successivement par Giudi- 
cello da Gagio, fds de Mariano et Carlo da Casta 
dont les efforts furent stériles. Il était réservé à 
Vinciguerra délia Rocca d'apaiser les partis et de 
mettre fin aux troubles; mais lorsqu'il jugea sa 
mission terminée, il refusa de conserver le pou- 
voir et se retira dans ses .terres (1473). La sa- 
gesse de sa conduite lui avait fait donner le sur- 
nom à' a /ni de la justice. Colombano délia Rocca 
lui succéda et, l'année écoulée, remit le pouvoir aux 
mains de Carlo délia Rocca, frère de Vinciguerra, 
qui prit le titre de défenseur du peuple, en conser- 
vant son frère pour lieutenant. 

Après trois années de paix (1476), la guerre re- 
commença entre plusieurs branches des Cinarchesi. 
Carlo et Vinciguerra furent obligés de se retirer 
dans leur patrimoine, pour le défendre contre les 
invasions de leurs parents; d'autre part, la mort 
du duc Galeaz-Maria rendit à Gènes son indépen- 
dance. 

En 1479, D. Ferdinand II, roi de Castille, venait 
de décider une expédition en Corse lorsque le sou- 
lèvement des Portugais et la mort de l'amiral Juan 
Villamari arrêtèrent l'exécution de ses projets. Ce- 
pendant, en Sardaigne, les intrigues continuaient 
pour arracher Bonifacio aux Génois. Giovanni Pe- 
ralta, d'origine sarde, prétextant un voyage de com- 



LA DANQUE DE SAN-GIORGIO. 103 

merce, entra en rapports avec quelques chefs corses 
et intéressa à son but l'évoque d'Ajaccio, Giacomo 
Mancozo; mais arrêté par les Génois, il fut mis à 
la torture et condamné à mort. Un Catalan, Leo- 
nardo Esteban, poursuivit l'œuvre de Peralta et su- 
bit le même sort. Quant à l'évêque d'Ajaccio, sa 
culpabilité ayant été prouvée, il fut transféré dans 
la forteresse de Lerici où il semble avoir été mis à 
mort. 

Dernières luîtes des f'eudataires : Gian-Paolo 
di Leca et Rinuccio délia Rocca. — Par l'entre- 
mise du secrétaire d'État Gecco Simoneta, Toma- 
sino de Campo-Fregoso avait obtenu de la duchesse 
de Milan l'investiture du comté de Corse. Pour 
assurer son pouvoir, il maria son fils Jano à une 
fille de Gian-Paolo di Leca, l'un des plus puissants 
Cinarchesi, et donna sa propre fdle à Ristoruccio, 
fils de ce dernier. Après avoir triomphé des quelques 
caporali qui lui faisaient opposition, en leur allouant 
des pensions, il construisit l'enceinte de Bastia 
qui n'avait été jusqu'alors qu'une forteresse flan- 
quée de deux ou trois pauvres habitations, et dé- 
cida d'y fixer sa résidence; mais sa tyrannie fut 
telle qu'il jugea bientôt prudent de laisser à Jano 
le gouvernement de l'île en attendant qu'il pût 
l'aliéner ; pour cela il lui fallait l'autorisation du 
gouvernement milanais. Dans cette circonstance déli- 
cate, il envoya à Milan le Sarzanais Giovanni Bona-» 
parte (ancêtre direct de Napoléon) qui l'avait accom- 
pagné en Corse. Le 18 février 1481, celui-ci exposa 
la requête de Tomasino devant le conseil de régence 
qui ne voulut rien entendre. 

Sur ces entrefaites, Uinuccio di Leca, jaloux du 
prestige que valait à Gian-Paolo sa double alliance 
avec les Fregosi, souleva le peuple et offrit la Corse 
à Appiano IV, seigneur de Piombino, qui envoya 



104 HISTOIRE DE CORSE. 

immédiatement son frère Gherardo, comte de Mon- 
tegna. Dans une consulte tenue àLago-Benedetto, on 
fit jurer à Gherardo de ne rien entreprendre contre 
la constitution du pays, et on l'acclama comte de 
Corse. Pour ne pas tout perdre, les Fregosi vendi- 
rent à l'Office de San-Giorgio moyennant deux mille 
écus d'or leurs droits sur la Corse. Gherardo après 
avoir assisté à la défaite de Rinuccio et de ses par- 
tisans exterminés par Gian-Paolo, retourna en Italie. 

A l'instigation de Jano, qui déplorait son marché 
avec la Banque, Gian-Paolo di Leca appela les Corses 
aux armes. Bien que Campo-Fregoso, convaincu de 
félonie, eût été incarcéré sur le champ, Gian-Paolo 
continua la lutte et se fit proclamer comte de Corse 
et de Cinarca, à l'indignation des seigneurs de la 
Rocca et d'Istria qui arguaient que les comtes avaient 
toujours été choisis dans leurs maisons. L'Office 
encouragea leurs protestations et se montra à l'é- 
gard des partisans de Gian-Paolo, d'une excessive 
sévérité. Gian-Paolo se trouva bientôt isolé. Assiégé 
dans son château de Leca, il dut capituler, s'esti- 
mant heureux de pouvoir passer en Sardaigne avec 
sa famille. 

Mais il n'y séjourna pas longtemps ; Rinuccio di 
Leca soupçonnant la Banque, dont jusque-là il avait 
été l'allié, de vouloir faire de lui ce qu'elle avait fait 
de Gian-Paolo, engagea ce dernier à revenir en Corse 
pour combattre avec lui. L'exilé ne se fit pas réi- 
térer l'invitation ; il leva une troupe de trois cents 
Sardes (1488), débarqua en Corse, et joignit son 
cousin. 

Dès que la Banque apprit ce soulèvement, elle 
envoya dans l'île Ambrogio di Negro, « homme de 
très grande astuce », et Rollandino Conte qui se 
firent battre complètement à Bocognano, mais la 
discorde s'étant glissée parmi les Leca, ceux-ci 




'J'hcddoïc ]'■', mi (le Cuise (lèpres imc allribiilinu du xvur' siècle.- Monnaies do 
Tiieiidiire [■■• [iJi/'l. .\(ii. ( (ilniiri dis MtU/aillrs . — I.e Satyre eorse, earic-alure 
allemande ^d'après Le (ilay. Ilirm/orc dr .Wnlm/y, Paris el Miinaeo, l'.HC.i. 
IM. \ II. — Cousi;. 



€i 



LA BANQUE DE SAN-GIORGIO. 105 

essuyèrent, le 29 mars 1489, une terrible défaite. 
Filippo di Fiesco, capitaine-général de l'armée 
génoise, avait été très lié avec Rinuccio di Leca : 
il en profita pour l'attirer dans un guet-apens, et, 
renvoya à Gênes où il fut jeté en prison et exécuté. 

Sous le gouverneur Gaspardo di Santo-Pietro 
(1489), tout insulaire soupçonné d'intelligences avec 
les rebelles était mis à mort ou exilé, et ses biens 
employés à constituer une caution ; à ceux qui n'a- 
vaient rien et même aux chefs trop dangereux on 
prenait, selon l'usage, leurs fils ou leurs plus proches 
parents : c'était la garantie qu'ils ne porteraient pas 
les armes contre la république. 

Pour les moindres délits, des amendes étaient 
appliquées de la façon la plus arbitraire, les fonc- 
tionnaires avaient ordre de ne pas les ménager 
« d'abord, disent les instructions aux gouverneurs, 
parce qu'elles retiennent les Corses dans le de- 
voir, ensuite parce qu'elles diminuent les dépenses 
que l'Office s'impose pour maintenir l'île en paix ». 

Dès 1457,1a Banque avait conçu le projet de cons- 
truire une forteresse à Ajaccio. Les guerres contre 
les seigneurs de Leca firent apprécier l'utilité de cette 
construction. En mars 1489, Ambrogio di Negro 
écrivait aux Protecteurs : « Je rappelle à vos seigneu- 
ries que si elles veulent la paix, il faut dépeupler la 
région et peupler Ajaccio, y construire une forte- 
resse et détruire complètement la race des Leca. » 

L'ancienne ville d'Ajaccio était située au fond du 
golf»! sur le territoire de San-Giovanni. En 1486, 
î'OlIice décida que la ville jusqu'alors située sur un 
point insalubre, serait reconstruite à deux milles 
plus bas, sur la langue de terre qu'occupe aujour- 
d'hui la citadelle. L'ingénieur chargé de tracer le 
plan de la cité, Paolo Mortara s'adjoignit j)our diri- 
ger les travaux un Corse nommé Alfonso d'Ornano. 



106 HlSTOinE DE CORSE. 

Le 2 mai 1492, ce dernier écrivit aux Protecteurs de 
San-Giorgio que les murailles de la ville étaient 
assez avancées pour « couper les jambes à toute 
espèce d'ennemis ». On y envoya des colons ligu- 
riens et pendant longtemps le séjour n'en fut toléré 
qu'à un petit nombre de Corses privilégiés. Ce fut 
seulement en 1743, que disparurent entre les Ajac- 
ciens les distinctions d'origine. 

En 1500, Gian-Paolo de Leca retourna en Corse 
et souleva l' Au -delà-des-Monts ; à son appel Une par- 
tie même de la Terre-de-la-Commune prit les armes. 
Ambrogio di Negro, envoyé contre lui, fit alliance 
avec Rinuccio dëlla Rocca et força Gian-Paolo à 
quitter l'île. Les Génois attachèrent tant de prix à 
cette victoire qu'ils élevèrent une statue à l'heureux 
général (1501). 

Un seul des Cinarchesi jouissait encore d'une cer- 
taine indépendance; c'était Rinuccio délia Rocca; 
unique maître de sa seigneurie au détriment de 
frères incapables, il avait su se faire abandonner le 
fief d'Istria par ses seigneurs. Ennemi de Gian- 
Paolo, il avait été l'objet de faveurs diverses de 
la part de l'Office et s'était marié dans la famille 
génoise des Cattanei. Malheureusement pour Rinuc- 
cio, la Banque avait placé auprès de lui pour le sur- 
veiller un prêtre corse de moralité douteuse. Polino 
da Mêla, qui lui servait de secrétaire. Les intrigues 
de ce dernier eurent pour résultat de faire révolter 
Rinuccio contre l'Office. Il prit les armes, mais, 
vaincu par Nicolô D'Oria à la Casinca, il dut aban- 
donner ses domaines à la compagnie moyennant une 
rente annuelle dont il alla vivre à Gênes. 

Mais Rinuccio n'avait cédé qu'à la force. Dès qu'il 
le put, il quitta Gênes secrètement et excita de nou- 
veaux soulèvements. Nicolô D'Oria le somma de 
déposer les armes et de quitter l'île, sous peine de 



LA BANQUE DE SAN-dlOP.GIO. 107 

voir tomber les têtes de son fils et de son neveu, 
qui étaient ses prisonniers. La menace fut exécu- 
tée. Dès lors, la République n'épargna, contre la 
maison délia Rocca, aucun crime, aucune perfidie : 
Giudice et Francesco délia Rocca ses fils furent 
assassinés. Rinuccio passa en Sardaigne, puis en 
Espagne, où il sollicita des secours qui lui furent 
promis, mais qu'il ne reçut pas. Louis XII, maître 
de Gênes, apprit par les Cattanei, la situation de 
ce brave capitaine ; il lui dépêcha deux gentilshom- 
mes chargés de lui offrir de grands avantages 
(1507). Rinuccio se rendit à Gênes où les repré- 
sentants du roi le reçurent avec distinction; mais 
les négociations n'aboutirent pas et la guerre 
recommença. Andréa D'Oria, qui devait acquérir 
plus tard une célébrité universelle, menaça Rinuc- 
cio de mettre à mort le dernier de ses fils, s'il ne 
déposait pas les armes. Traqué de toutes parts, 
le chef corse, après dix ans de lutte, succomba dans 
une embuscade que lui avaient tendue les descen- 
dants d'Antonio délia Rocca, irréconciliables ennemis 
de Rinuccio qui les avait dépouillés de leurs sei- 
gneuries (1511). Gian-Paolo di Leca, qui n'avait pas 
renoncé à la guerre, vivait alors à Rome; il y mourut 
en 1515. La ruine de Gian-Paolo et de Rinuccio fut 
aussi celle du pouvoir féodal en Corse. Gênes ne 
permit pas aux maisons délia Rocca et de Leca de 
se relever, les seigneurs d'Istria, d'Ornano et de 
Bozzi firent leur soumission et renoncèrent désor- 
mais à tout rôle politique. 



LA PREMIERE OCCUPATION FRANÇAISE 



Henri II et la Corse. — Sampiero Corso. — État de la Corse au 
traité de Cateau-Cambrésis. — Rétrocession de l'Ile à la Répu- 
blique de Gênes. — La fin de Sampiero. 



Né en 1498 à Bastelica, clans les montagnes sau- 
vages qui s'étendent au-dessuà d'Ajaccio, Sampiero 
Corso fit ses premières armes dans les bandes 
noires de Jean de Médicis. Il s'attacha ensuite à la 
fortune du cardinal Hippolyte de Médicis et, à la 
mort de celui-ci, entra au service de la France sous 
les auspices du cardinal du Bellay (1535). Déjà il 
avait acquis dans toute l'Europe la réputation d'un 
guerrier redoutable et valeureux. Après le traité de 
Crépy il revint en Corse où il épousa Vannina d'Or- 
nano, héritière d'un des fiefs les plus importants de 
l'Au-delà-des-Monts. Au retour d'un voyage à Rome, 
il fut arrêté à Bastia par ordre du gouverneur de 
la Corse et il fallut l'intervention du roi de France 
pour lui faire rendre la liberté. De cette offense, 
Sampiero conserva un souvenir cruel. La guerre 
entre la France et Charles -Quint allait lui fournir 
l'occasion de se venger. 

Henri II était au plus fort de sa lutte contre l'em- 
pereur Charles-Quint, allié de Gênes, et il venait 



LA PREMIERE OCCUPATION FRANÇAISE. 10<) 

de solliciter des Turcs Fenvoi d'une flotte dans la 
Méditerranée occidentale. Aussi accueillit-il volon- 
tiers un projet qui lui permettait d'atteindre un 
double but : combattre l'empereur et la République 
de Gênes, obtenir dans la Méditerranée un point 
d'appui pour les flottes réunies de la France et de 
la Turquie. 

A la nouvelle de la prochaine arrivée de l'armée 
française, sous les ordres du baron de la Garde, et 
de la flotte turque, commandée par Dragut, TOflice 
s'empressa de renforcer les garnisons de Saint-Flo- 
rent, de Bonifacio et de Calvi, d'envoyer dans l'ile 
des munitions, de l'artillerie, des vivres et deux 
commissaires ; mais la garnison de Bastia, prise de 
peur, se rendit, imitée bientôt par le seigneur da 
Mare, du Cap-Corse. Sampiero, réfugié dans le pays, 
excitait ses compatriotes à reconnaître le roi de 
France comme leur seigneur. Corte se rend à lui, 
pendant que de Thermes entre à Saint-Florent. 

Les insulaires paraissent « si naturellement fran- 
çais », déclare du Bellay, qu'on les pourrait con- 
duire « par un filet à la bouche ». Le 23 août 1553, 
de Thermes prenait possession offlcielle de la Corse 
au nom du roi de France. 

Dans FAu-delà-des-Monts, Sampiero partageait 
entre ses compagnons (appartenant pour la plupart 
à la famille d'Ornano) les territoires conquis et les 
chargeait d'organiser de nouvelles bandes. De son 
côté, Dragut s'emparait de Porto-Vecchio; Boni- 
facio, détendue énergiquement par un chevalier de 
Malte, Antoine de Canetto, fut livrée par trahison 
(1553). Le corsaire abandonna ensuite ses alliés; 
mais il fut remplacé par un exilé génois, Scipion 
Fieschi, qui amena aux P^rancais ({uelques galères 
de Provence. Calvi seule, résistait encore. 

(( Quant aux Génois, écrit le nonce du pape au 



110 HISTOIRE DE CORSE. 

cardinal du Bellay, ils sont délibérés de dépenser 
tout ce qu'ils ont, jusqu'à leurs propres vies, sans 
y épargner leurs femmes et leurs enfants, au recou- 
vrement de ladite île de Corsègue. » Charles-Quint 
s'était engagé à supporter la moitié dea frais de la 
guerre. La Banque se décida aux plus grands sacri- 
fices : on arma vingt-six galères, l'empereur fournit 
12.000 hommes de pied et 500 cavaliers; le duc de 
Toscane, Cosme de Médicis, alors allié de Charles- 
Quint, envoya 3.000 soldats, auxquels s'ajoutèrent 
2.000 Milanais. Le vieil amiral, André Doria, reçut 
le commandement de toutes ces troupes le 10 no- 
vembre 1553. Il fit lever le siège de Calvi, s'empara 
de Bastia et vint bloquer Saint-Florent que défen- 
dait le mestre de camp Giordan Orsini (Jourdan 
des Ursins). Trente-trois galères françaises, portant 
les secours demandés par le maréchal de Thermes, 
durent rebrousser chemin, car la flotte de Doria 
fermait l'entrée du port, et la tempête les dispersa. 
Des Ursins se vit refuser une capitulation hono- 
rable ; mais ses soldats se frayèrent un chemin sur 
des barques à la pointe de l'épée. Ce fait d'armes 
passa, en ce siècle guerrier, pour un des plus mer- 
veilleux qui ait jamais été exécuté : Brantôme et de 
Thou le narrent en y joignant les témoignages de 
la plus énergique admiration. 

Nous n'essaierons pas de raconter ici les événe- 
ments de cette glorieuse guerre, qui dura presque 
sans interruption et avec des vicissitudes nombreuses 
jusqu'à la paix de Cateau-Cambrésis. Il suffira de 
savoir que les Français, alliés des Turcs, firent tout 
leur possible pour se maintenir dans l'île, tandis 
que l'Office dépensait des sommes énormes pour 
tenir en échec les Corses et leurs défenseurs. Après 
la trêve de Vaucelles, deux députés de la nation 
corse, Giacomo délia Casablanca et Leonardo da 



LA PREMIERE OCCUPATIOX FRANÇAISE. Ul 

Corte, accompagnèrent Jourdan des Ursins auprès 
de Henri II à qui ils transmirent une série de 
requêtes. 

Le 17 septembre 1557, à la Consulte de Vesco- 
vato, tenue sous la présidence de Sampiero, des 
Ursins affirma' que le roi venait de soustraire à 
jamais les Corses à la domination tyrannique de 
Gênes «. et qu'il avait incorporé l'île à la couronne 
de France, en telle sorte qu'il ne pouvait abandonner 
les Corses sans abandonner sa propre couronne ». 

Le 3 avril 1559 fut signée la paix de Cateau-Gam- 
brésis qui enlevait plus en un jour à la France 
« qu'on ne lui aurait ôté en cent ans de revers ». 
L'opinion la plus répandue chez les Corses fut que 
le roi abandonnait une contrée qui ne lui était plus 
utile, la guerre étant terminée. « La vérité, dit 
M. Jacques Rombaldi, est que la reddition de la 
Corse à la République fut l'objet des disputes les 
plus vives entre les négociateurs du traité, que cette 
question faillit, à diverses reprises, amener la rup- 
ture des pourparlers et rallumer la guerre, et 
qu'enfin Henri II ne consentit à cet abandon qu'à 
la dernière extrémité. » 

Jourdan des Ursins, espérant peut-être que la 
paix ne serait pas définitive, tint le traité caché 
pendant quelque temps, mais bientôt, il reçut l'ordre 
de préparer son départ. Les chefs corses vinrent 
alors le trouver à Ajaccio « remontrant la fidélité 
qu'ils ont toujours maintenue pour la France, la 
ruine qu'avait apportée la guerre en leurs maisons, 
personnes et biens et demandant qu'il plût au roi 
de les garder envers et contre tous, sans jamais 
les rendre entre les mains des Genevois (sic); que 
si le roi cependant estimait que l'île était trop à 
charge à sa couronne, ils contribueraient à la 



112 HISTOIRE DE CORSE. 

dépense pour le soulager en partie, ils se taxeraient 
eux-mêmes de payer le lieutenant général de Sa Ma- 
jesté, la justice et les tours de garde et caps de la 
marine et, en outre feraient un tribut annuel pour 
payer au roi quelque somme d'argent, selon leur 
possibilité et pauvreté... Sire, dit plus loin Jourdan 
des Ursins, ce serait chose trop longue d'écrire à 
Votre Majesté, par le menu toutes les choses qu'ils 
me dirent, car pendant une grosse heure ce ne fut 
que pleurs et lamentations, vous disant en substance, 
Sire, que c'était la plus grande pitié du monde de 
les voir. » 

Pendant que le sort de la Corse se discutait à 
Cateau-Cambrésis, un Génois estimait que le parti 
le plus sûr pour la République serait de laisser les 
Corses se gouverner eux-mêmes. « Ils ont pour nous, 
disait-il, une aversion aussi forte que justifiée. Nos 
officiers avec leurs désirs de justice, nos conci- 
toyens en pratiquant l'usure, les ont véritablement 
provoqués à la révolte. Pour les empêcher de se 
révolter encore, ils font un nouveau système de 
gouvernement... Qu'ils soient donc maîtres chez 
eux et nous donnent des otages pour garantie de 
leur fidélité; qu'ils laissent Calvi entre nos mains 
et mettent à leur tète deux Génois à leur choix pour 
les gouverner. Chacun y trouvera profita » 

Ces vues n'étaient pas celles de la Répu- 
blique. 

Rentrer en possession de la Corse, y rétablir 
son autorité, lui paraissait essentiel : cela impor- 
tait à la sécurité de son commerce. L'oifice pro- 
mit de n'inquiéter aucun Corse, il envoya deux 
commissaires : Andréa Impériale et Pelegro Giusti- 

1. p. Marini. Gênes et la Corse après le traité de Cateau-Camljré- 
sis, dans le Bulletin, 1912, pp. 7, 8, 12, 15. 



LA PREMIÈRE OCCUPATION FRANÇAISE. 113 

niani — qui donnèrent à tous de bonnes paroles, 
mais multiplièrent les actes de représailles. On pro- 
céda au désarmement ; les gens qui allaient en 
voyage, pouvaient seuls porter une lance ou une 
épée. Ordre fut donné de démolir les châteaux, et 
un décret interdit de quitter le pays pour aller 
prendre du service à l'étranger. Une grande assem- 
blée fut réunie, où les commissaires, présentant de 
faux états, réclamèrent des taxes doubles : on décida 
de les faire supporter par les riches. L'impôt con- 
senti, restait à le percevoir : il fallait pour cela faire 
le recensement des feux et établir le cadastre. L'opé- 
ration, indispensable après six années de guerre, fut 
conduite avec rapidité, et l'on devine toutes les 
vexations qu'elle put comporter : les propriétaires 
devaient déclarer les immeubles qu'ils possédaient, 
avec l'indication de leur nature, de leur étendue et 
des revenus qu'ils produisaient, tout cela sous 
peine d'amende. 

Quand on publia le rôle des taxes, ce fut bien 
autre chose. Le pays n'avait ni industrie ni com- 
merce ; les employés étant des étrangers, l'argent 
sortait des mains des contribuables sans jamais y 
retourner. Le sol produisait de l'orge et du blé ; 
mais l'olivier n'était guère cultivé qu'en Balagne. 
On vendait à la moisson ce qui était nécessaire pour 
payer les dettes de l'année et pour ravitailler les 
places fortes. Or, les prix n'étaient pas élevés. En 
1552, l'hémine (13 décalitres environ) coûtait à 
Ajaccio 4 livres 5 sous; l'orge, 2 livres. En 1569 
(mauvaise récolte), l'hémine de blé se vendait en 
Balagne G livres 8 sous. En 1570, à Saint-Florent, 
c'est-à-dire dans le Nebbio, le sac de blé coûtait 
4 livres 15 sous. Il faudrait maintenant deux sacs 
de blé pour acquitter l'impôt, au lieu qu'autrefois 
deux boisseaux suffisaient. On se croyait plus que 

HISTOIRE DE CORSE. 8 



114 HISTOIRE DE CORSE. 

jamais livré à l'avidité des usuriers étrangers, 
quelques-uns même entrevoyaient l'impossibilité de 
payer et le risque d'être expropriés. L'efferves- 
cence montait, et ce n'était pas la partialité que les 
commissaires montraient dans l'administration de 
la justice, qui pouvait la calmer. 

Pour augmenter le désarroi, les corsaires bar- 
baresques venaient prélever dans l'île leur tribut 
d'esclaves. Depuis quarante ans qu'ils faisaient des 
descentes dans l'île, ils avaient ravagé les côtes, 
transformé les plaines en désert ; ils s'avançaient 
maintenant dans l'intérieur, à la suite des popula- 
tions qui s'y retiraient. Débarquant le soir, ils arri- 
vaient par une marche de nuit jusqu'à des villages 
que la distance paraissait mettre hors de leurs 
atteintes : Sartène et Evisa avaient été mises à sac. 
Les commissaires voyaient la désolation et les 
ruines accumulées, ils enregistraient le nombre 
des malheureux conduits en captivité : 70 entre 
Ajaccio et Bonifacio, 30 dans le Fiumorbo, 25 
aux Agriates, 20 à Gampoloro. Mais leur affliction 
n'est qu'une formule de chancellerie, car ils persis- 
tent à exiger la démolition des tours et des châ- 
teaux, à interdire de porter des armes, sauf sur la 
côte. Algaiola obtint quatre fusils : deux ans après, 
il n'y avait plus que des ruines. Les Corses captifs 
à Alger étaient, dit-on, plus de 6.000. Le manque 
de sécurité suffisait à lui seul à éloigner les Corses 
d'un gouvernement qui ne protégeait pas ses su- 
jets. 

Pour échapper aux impôts et aux corsaires il n'y 
avait qu'à quitter le pays et le mouvement d'émigra- 
tion s'accentua : on trouve des Corses jusqu'en 
Ecosse. En vain l'interdiction demeure : les Génois 
veulent que la Corse, mise en culture par ses habi- 
tants, pourvoie aux besoins de Gênes. Pour cette 



LA PREMIERE OCCUPATION FRANÇAISE, 115 

seule raison, l'agriculture ne pouvait qu'être dé- 
laissée. 

Sur ces entrefaites, la République se substitue 
(1552) à la maison de Saint-Georges, « l'expérience 
ayant démontré, dit un important document con- 
servé à la Bibliothèque Universitaire de Gênes, 
que les Protecteurs étaient trop occupés à l'ad- 
ministration des Compère pour songer aussi aux 
affaires politiques et militaires de la guerre ». 
La cession eut lieu moyennant un subside an- 
nuel de 50.000 lires pour la Corse. Les ambas- 
sadeurs, envoyés à Gênes pour faire hommage aux 
nouveaux maîtres, exposent la détresse du pays 
en termes saisissants. « Beaucoup, disent-ils, n'ont 
plus qu'un souffle de vie. Ils sont réduits comme les 
bêtes à chercher leur nourriture dans les maquis 
et à vivre d'herbes et de racines. » Les larmes aux 
yeux, ils supplient qu'on diminue un impôt trop 
lourd pour leurs épaules, et ne craignent pas de 
dire que tout dépend de cela, « importa il tutto ». 
Ils implorent en même temps une amnistie générale 
qui ramènera les hommes égarés, fera tomber les 
inimitiés, rétablira la liberté du travail et assurera 
la tranquillité publique. 

Le Sénat demeura sourd à ces prières. En refu- 
sant l'amnistie, il obligeait un grand nombre de 
Corses à persévérer dans la rébellion; en refusant 
d'alléger l'impôt, on attisait le mécontentement. 
Sampiero, qui n'avait cessé d'espérer contre tout 
espoir, allait en profiter. 

Pendant quatre ans on le vit parcourir l'Eu- 
rope, cherchant à intéresser quelque souverain à 
la cause de la Corse. Reçu par les cours de Na- 
varre et de Florence avec beaucoup d'égard, il n'en 
obtint que des promesses. Il résolut de s'adresser 



116 HISTOIRE DE COHSE. 

aux princes musulmans : on le trouve à Alger auprès 
de Barberousse, à Constantinople auprès de Soli- 
man. En vain tout semble l'abandonner. Sa femme 
elle-même veut quitter Marseille où elle était ré- 
fugiée, pour se rendre à Gènes. De rage, il l'étrangle 
de ses propres mains. C'est alors qu'il se rend à la 
cour de France et de Thou nous rapporte l'impres- 
sion d'indignation qu'y produit « un homme aussi 
méchant ». Il n'est point poursuivi, mais on ne lui 
accorde aucun secours. Le 12 juin 1564, il débar- 
que dans le golfe de Valinco avec une petite troupe 
et se précipite en furieux sur Gorte, qu'il emporte. 

Rien ne résiste à cet homme de 66 ans ; ni les 
Gorses hésitants, ni les Génois culbutés à Vescovato. 
Entre les Doria et Sampiero, la lutte prend un ca- 
ractère d'horreur tragique : les prisonniers sont 
jetés aux chiens ou mutilés; les villages brûlent, à 
commencer par la maison de Sampiero à Bastelica. 
Pendant deux ans et demi, la Gorse est un champ 
de carnage. Gênes n'a plus qu'une ressource : la 
trahison. Elle parvient à ses fins en se servant des 
frères d'Ornano, cousins de Vannina, gagnés, sous 
prétexte de venger leur parente, par l'espoir d'être 
mis en possession de ses biens. Entraîné dans une 
embuscade auprès de Gauro le 17 janvier 1567, 
Sampiero est abattu par le capitaine Vittolo. « Dieu 
soit loué, dit le gouverneur Fornari dans sa lettre 
au Sénat de Gênes, ce matin j'ai fait mettre la tête 
du rebelle Sampiero sur une pique à la porte de la 
ville d'Ajaccio, et une jambe sur le bastion. Je n'ai pu 
réunir les restes du corps parce que les cavaliers 
et les soldats ont voulu en avoir chacun un mor- 
ceau, pour mettre à leur lance en guise de trophée. » 

Sampiero a lutté jusqu'au bout pour la liberté 
corse. Apprécié de ses contemporains et du pape 
Glément VII, général habile que Paoli regrettera de 



LA PREMIERE OCCUPATION FRANÇAISE. 117 

n'avoir pas à ses côtés, il fut « le plus Corse des 
Corses ». 

Alphonse d'Ornano, fils de Sampiero, résista en- 
core pendant deux ans et obtint de Georges Doria 
des conditions honorables. Il quitta son pays le 
1" avril 1569 pour former un régiment de Corses 
au service de Charles IX : il devait recevoir de 
Henri IV le bâton de maréchal de France et le com- 
mandement de la Guyenne; son fils aussi, Jean- 
Baptiste d'Ornano, devait être maréchal de France 
sous Louis XIlî. En Corse, George Doria avait 
proclamé l'amnistie ; mais il ne tarda pas à être 
rappelé, et ses successeurs, revêtus par Gênes d'un 
pouvoir sans bornes, considérèrent la Corse comme 
un domaine à exploiter jusqu'à l'épuisement. 



8* 



XI 



LA CORSE SOUS LA DOMINATION GENOISE 
i) LES ROUAGES ADMINISTRATIFS (i). 



Les statuts de 1511. Le gouverneur et l'organisation judiciaire. 
Le Syndicat. — Les Corses éliminés de l'administration. 



Le 7 décembre 1571, le Sénat de Gênes promul- 
gua un décret par lequel les statuts de 1357 qui 
régissaient Tîle, revisés depuis 1559 par une com- 
mission composée de deux Corses et de trois Génois, 
seraient en vigueur à partir du P"" février 1572. Les 
insulaires avaient envoyé à Gênes le P. Antonio 
de Saint- Florent et Giovan-Antonio délia Serra. Le 
gouvernement génois avait désigné de son côté 
Giovan-Battista Fiesco, Domenico Doria et Fran- 
cesco Fornari. A la suite d'une demande qui lui 
fut adressée par l'orateur de Corse, le Sénat de 
Gênes, par décret du 8 décembre 1573, ordonna une 
revision nouvelle des statuts et désigna pour la 
faire le gouverneur Giovan-Antonio Pallavicino, son 
vicaire Gio-Battista Gentile et Martilio Fiesco, aux- 
quels il conseillait de demander l'avis de notaires, 
procurateurs, caporaux, gentilshommes de l'île. 
Cette revision, de nouveau promise en 1577, puis le 



(1) Jean Fontaxa, Essai sw l'Histoire du Droit privé en Corse 
(Paris 1905), pp. 110 et suiv. 125, 129, 132, 134, 148. 



LA CORSE SOUS LA DOMINATION GENOISE, UD 

19 février 1588, ne fut jamais accomplie. Les sta- 
tuts de 1571 furent donc appliqués en Corse d'une 
façon à peu près ininterrompue pendant toute la 
période génoise. Publiés en 1603 et plusieurs fois 
réimprimés, notamment à Bastia en 1694, les ^S/a- 
tuti cwili e criminali dclV isola di Corsica furent 
traduits en français par Serval, avocat au Parle- 
ment, en 1769, c'est-à-dire lors de la réunion à la 
France et sur le désir exprimé par M^' Chardon, 
premier président du Conseil supérieur de Corse : 
rien ne prouve mieux la force légale que l'on con- 
tinuait à leur reconnaître. Les Corses étaient 
jaloux de leur corps de lois; comme, en 1770, une 
ordonnance royale leur avait fait croire que le gou- 
vernement français voulait en décider l'abrogation, 
une assemblée insulaire, sur la proposition d'Abba- 
tucci, en réclama avec force le maintien. 

D'après ce code, le gouverneur général jouissait 
d'un pouvoir sans bornes. Là où il était, cessait 
toute autorité. Seul il possédait en Corse le droit 
delta spada ou di sangue, c'est-à-dire qu'il avait 
pleins pouvoirs pour juger toutes les causes crimi- 
nelles. Il pouvait condamner à la corde, aux ga- 
lères, au pilori, au fouet, sans aucune formalité ni 
preuve juridique, mais c.v informata conscientia ; il 
prononçait seul sur ce qui intéressait le commerce 
et accordait à son gré ou refusait tout droit d'im- 
portation ou d'exportation ; il disposait enfin des re- 
venus publics et n'était obligé de rendre des comptes 
qu'en retournant à Gênes à l'expiration de son com- 
mandement. 

Le gouverneur résidait à Bastia. 11 avait, au début 
duxviii" siècle, dutemps de Morati, — l'auteur de la 
Prattica maaiialc, — un traitement de 1.000 écus 
d'argent et, de plus, 25 pour 100 des condamnations 
recouvrées et 500 écus d'argenl pour la tournée 



120 HISTOIRE DE CORSE. 

qu'il devait faire dans l'île. Il avait droit aussi, pé- 
riodiquement, à certaines prestations en nature de 
la part de ses administrés. 

Il était assisté de nombreux fonctionnaires : le 
vicaire (il y en eut deux, à partir du xviii® siècle, 
s'occupant chaque année à tour de rôle du civil et 
du criminel ; le vicaire au criminel avait la préséance 
sur l'autre, remplaçait le gouverneur empêché; 
l'un et l'autre touchaient le même traitement de 
2.000 lires); — le chancelier qui, au début du 
xviii" siècle, payait sa charge 7 .600 lires par an, fonc- 
tion lucrative et recherchée ; — le sous-chancelier, 
désigné, avec approbation du gouverneur, par le 
chancelier (25 lires par mois) ; — le trésorier, qui 
était en général noble ; il était chargé d'encaisser les 
deniers publics et de payer les fonctionnaires; son 
salaire fixe était de 800 lires par an; il avait droit 
aussi à une certaine part dans la quantité d'huile 
que la Balagne, en vertu d'un décret de IG'iB, four- 
nissait à la République ; — le seigneur « fiscale », 
choisi également, en principe, dans la noblesse et 
parmi les docteurs en droit ; chargé de mettre en 
mouvement l'action publique, il bénéficiait de la 
moitié des condamnations pécuniaires prononcées 
en matière pénale, à charge par lui de payer 50 lires 
par mois à la Chambre ; le fiscal, de même que le tré- 
sorier, avait le titre de « magnifique » ; — le syndic 
de la Chambre ayant pour mission de faire rentrer 
les impôts et de tenir un compte exact des débiteurs ; 
— un chapelain ; — un secrétaire et un sous-secré- 
taire, fonctions créées seulement à la fin du xvii* siè- 
cle ; — un maître des cérémonies, dont la charge 
fut établie en 1671 et à qui, à partir de 1690, le 
gouverneur prit l'habitude de déléguer certaines 
affaires en matière ecclésiastique ; — des individus 
en nombre variable (80, 100, 1^0) portant le nom de 





■^ 



Colle : Miiisdii (lalïori. — Ibiil. : statue ilf Panli. 
Oaivi : la Ciladcllc. [Sites et Monuiitciits du I. r. /.) 
\ 111. — CmtsK. 



LA COUSli SOUS LA DOMINATION GENOISE. 121 

famegli, sous la direction d'un capitaine ou bargello, 
ayant pour mission d'exécuter les ordres que le 
gouverneur ou ses vicaires pouvaient donner pour 
l'administration de la justice; — le gardien des pri- 
sons ou castellano ; — l'archiviste, préposé à la 
garde des archives du gouvernement et notam- 
ment du « Livre rouge », le Librorosso, où se trou- 
vaient enregistrés tous les ordres et décrets de la 
Sérénissime République depuis 1471 ; — un avocat, 
enfin, chargé de défendre les pauvres sans exiger 
d'eux aucune indemnité, non vi e altra mercede a 
detto avocate che quella che la divina pieta e mi'' 
sericordiali contribidra neW altra cita. 

La justice était rendue en Corse par le gouver- 
neur et par d'autres fonctionnaires, dont le nombre 
varia suivant les époques, et qui portaient le titre 
de commissaire ou de lieutenant. En vertu d'un 
décret des sérénissimes collèges de Gênes du 
6 juin 1570, ils étaient élus par ces collèges aux 
deux tiers des voix; un décret de 1584 porta cette 
quotité aux quatre cinquièmes. Leur fonction était 
temporaire : ils étaient d'abord élus pour un an 
seulement; puis un décret du 12 novembre 1571 
déclara que les élections des gouverneurs et magis- 
trats quelconques se feraient tous les dix-huit mois 
et auraient respectivement lieu à la fin de février ou 
d'août. Les titulaires de ces charges ne pouvaient 
posséder à nouveau aucune d'elles qu'après trois 
ans d'interruption. 

Tel était le droit commun; mais un certain 
nombre de villes jouissaient de privilèges spé- 
ciaux. Bonifacio avait eu, dès le xiv" siècle, un 
« podestat » qui était envoyé par Gènes, mais qui 
devait, dans son administration, observer les sta- 
tuts de la cité ; dans les jugements qu'il rendait, il 
était nécessairement assisté des « caissiers » -. 



122 HISTOIHE DE CORSE. 

ceux-ci, élus par les habitants mêmes de Bonifacio, 
étaient en outre chargés de poursuivre le recouvre- 
ment des condamnations prononcées par le podestat 
et de gérer les biens de la commune. Il y avait plu- 
sieurs juridictions d'exception en matière civile ou 
commerciale. Nous nous bornerons à citer celle des 
campari et celle des censori ou ininistrali. Les 
campait étaient compétents en matière de vols 
et dommages champêtres. Quant aux censori ou 
ministrali, au nombre de deux, élus tous les six 
mois, leur juridiction s'étendait aux affaires de com- 
merce : ils avaient des pouvoirs de réglementation 
notamment pour la pêche, pour la vente du vin, 
pour celle du pain dont ils déterminaient eux- 
mêmes le prix. — Les Calvais également pouvaient 
concourir dans une certaine mesure à l'administra- 
tion de la justice : le commissaire que la République 
envoyait à Calvi était assisté, en matière civile, de 
trois (( consuls » tirés au sort périodiquement (tous 
les six mois, puis tous les trois mois) dans une liste 

— nnbussolo — de trente-six membres élus parles 
Calvais eux-mêmes. Le tribunal n'était composé de 
la sorte que pour les procès entre Calvais, et même 
les consuls jugeaient seuls et sans l'assistance du 
commissaire les procès champêtres ; pour les causes 
dans lesquelles intervenaient des gens étrangers 
à Calvi, le commissaire jugeait seul. — S*-Florent 
jusqu'au début du xvii*^ siècle, Bastia de 158A à 1645 
eurent également des faveurs spéciales. 

D'autre part les seigneurs feudataires qui exis- 
taient en Corse avaient le droit, dont ils usaient 
en pratique, de publier des règlements qui étaient 
appliqués dans leurs seigneuries. On a conservé 

— et publié — les statuts des seigneurs de Nonza, 
Brando et Canari. Il est probable que des statuts 
de ce genre furent promulgués par les autres sei- 



LA CORSE SOUS LA LiOMINATION GENOISE. l->3 

gneurs du Cap, notamment par les da Mare, et dans 
l'Aiidelà-des-monts, par les seigneurs d'istria, de 
Bozio et d'Ornano. Il y avait aussi des tribunaux en 
matière ecclésiastique, cinq à l'époque de Morati : 
Bastia, Aleria, Ajaccio, Nebbio, Sagone. 

L'organisation judiciaire en Corse comprenait 
enfin une sorte de tribunal suprême à fonctions di- 
verses et qui portait le nom de Syndicat^ les mem- 
bres qui en faisaient partie étant les « syndics ». 
Ce Syndicat ne fut pas toujours composé de la même 
façon : il y eut d'abord des insulaires, élus par leurs 
compatriotes, et des Génois, désignés par le gouver- 
nement de la République. Deux citoyens génois se 
réunissaient, pour former le Syndicat de l'En-deçà- 
des-monts, à six Corses élus à raison de deux par 
terziero; leur compétence s'étendait aux juridictions 
de Bastia, Corte et Aleria ; l'opinion des deux Génois 
valait autant que celle des six Corses réunis. Dans 
l'Au-delà-des-monts on élisait de même six insu- 
laires qui formaient, avec les deux Génois, le Syn- 
dicat pour les juridictions d'Ajaccio, Vico et Sartène. 
La Balagne, Calvi et Bonifacio élisaient aussi des 
délégués, qui formaient le Syndicat, en compagnie 
des deux Génois, pour chacun de ces territoires. 
Cette organisation, qui résulte d'un décret du 
27 janvier 1573, ne subsista pas durant toute la 
période génoise; on ne tarda pas à supprimer les 
syndics insulaires, de sorte que bientôt les repré- 
sentants de Gênes purent seuls faire partie du Syn- 
dicat. 

Le Syndicat avait d'abord un pouvoir de juridic- 
tion civile. Les causes susceptibles d'appel pou- 
vaient être déférées en général, au choix de l'ap- 
pelant, devant le gouverneur, le gouvernement 
fénois ou le Syndicat. Dans ce dernier cas, le Syn- 
icat était une véritable cour de justice tenue, comme 



124 HISTOIRE DE CORSE. 

les autres magistrats, à Tobservation des statuts. 
Mais sa principale fonction consistait à surveiller la 
conduite des différents fonctionnaires de l'île, qu'ils 
aient été élus par les Corses ou nommés par la Répu- 
blique. Les syndics, qui venaient en Corse tous les 
ans et n'y faisaient que des tournées, recevaient 
les plaintes que les particuliers pouvaient avoir à 
formuler contre tel ou tel administrateur, ils sta- 
tuaient en dernier ressort sur les réclamations qui 
leur étaient ainsi adressées et, s'ils les réconnais- 
saient fondées, ils avaient le pouvoir de prononcer 
contre le coupable les peines qu'ils jugeaient con- 
venables et qui consistaient le plus souvent, soit 
en une amende, soit en la privation temporaire ou 
même définitive de son office. Les commissaires 
syndics recevaient ensemble une indemnité qu'un 
décret du 28 avril 1710 fixa à 1.770 lires. Au sur- 
plus, rien de particulièrement original : l'institution 
du Syndicat, qui n'a point d'analogue dans notre 
droit français, se retrouve à Gênes et en d'autres 
régions italiennes. 

Un tel régime n'apparaît vraiment pas comme 
« un régime de compression et d'absolutisme ». 
Le Conseil des Douze était également une garantie 
contre l'arbitraire administratif, puisque ses mem- 
bres étaient élus par les procurateurs ou députés de 
chaque piève : les douze mandataires de l'En-deça- 
des-monts, auxquels se joignaient les six de l'Au- 
delà, avaient par leur « orateur » résidant à Gênes, 
un contact permanent avec le gouvernement gé- 
nois ; mais ils ne pouvaient émettre que des vœux et 
les seules attributions que la République ligurienne 
eût consenti à leur laisser, étaient relatives aux 
travaux publics. 

Malgré le pouvoir illimité dont était armé le gou- 



LA CORSE SOUS LA DOMINATION GENOISE. 125 

verneur, l'observation des statuts pouvait garantir 
une tranquillité relative. Mais les institutions valent 
ce que valent les hommes chargés de les appli- 
quer. Or les fonctionnaires que Gènes envoie en 
Corse ne sont pas choisis parmi les plus dignes. 
Ce sont, pour la plupart, des gentilshommes ruinés 
que leur incapacité éloigne des grands postes de 
la République. Ils vont dans Fîle refaire leur for- 
tune. Tout pour eux devient une marchandise : 
privilèges, brevets d'officiers, droits de port d'armes, 
justice, permis d'importation, même les lettres de 
grâce acquises quelquefois par un individu en pré- 
vision du crime qu'il n'a pas encore commis. 
Tous les textes contemporains mentionnent les 
vexations sans nombre pratiquées par les fonction- 
naires génois, l'usage excessif du droit exorbitant 
accordé au gouverneur de condamner ex infor- 
mata conscientia, l'augmentation croissante des 
taxes dont on grevait sans cesse l'île, le favori- 
tisme effréné, l'altération sans scrupule des tarifs, 
la longueur des procès et surtout l'arbitraire odieux 
et la partialité évidente qui osaient s'étaler au 
grand jour. Le Libro rosso mentionne presque à 
chaque page les réclamations des Douze et de l'o- 
rateur, les requêtes adressées par les élus de l'île 
au gouvernement génois afin de mettre un terme 
aux exactions et aux injustices révoltantes commi- 
ses dans l'île par les délégués de la République. 
Le renouvellement, la fréquence même de ces 
plaintes sont une preuve du peu de cas que la mé- 
tropole en faisait. 

D'ailleurs les insulaires sont, par une violation 
constante des statuts, progressivement éliminés 
de toute l'administration. Dès 1581, un décret pris 
par le gouverneur Andréa Cataneo, interdit les fonc- 
tions de garde à tout individu ne, marié, ou habitant 



126 HISTOIRE DE CORSE. 

en Corse. D'après un décret de 1585, promulgué 
par Cataneo Marini, aucun Corse ne peut exercer 
de fonctions judiciaires dans le lieu où il est né, dans 
celui où il a sa femme et dans tous ceux où il a des 
parents de nationalité corse jusqu'au quatrième 
degré. En 1588, Lorenzo Negroni déclare tout Corse 
impropre à exercer les fonctions de notaire ou de 
greffier. Enfin un arrêt de 1612 empêche tout insu- 
laire d'exercer une fonction, même infime, dans le 
lieu de sa naissance. Le même arrêt révoque les pri- 
vilèges des grandes villes, qui fournissaient elles- 
mêmes leur capitaine de la milice. Deux ans après, 
le Sénat décide que les « Douze » n'enverront plus 
à Gênes l'orateur chargé de la défense de leurs inté- 
rêts. De nouveaux décrets excluent les Corses des 
charges de collecteurs (1624) et des offices de 
vicaires et d'auditeurs (1634). 

Notons enfin que Gênes ne se préoccupe vrai- 
ment que des villes, n'admettant les Corses dans 
l'administration municipale que s'ils renoncent à 
la qualité de Corses : dans ces conditions seule- 
ment Gênes permet aux Magniflci anziani d'Ajaccio 
de s'intéresser au développement de la cité. De la 
campagne, au contraire, où se réfugient les mé- 
contents et les rebelles, on ne se préoccupe pas. 
De là la haine que les populations voisines d'Ajaccio 
(Tavera, Bocagnano et Bastelica notamment) nour- 
rissent contre la ville privilégiée; de là des guerres 
d'embuscades. Ce n'est pas des villes que viendra 
le sursaut de révolte et l'origine du soulèvement. 



XII 



LA CORSE SOUS LA DOMINATION GENOISE 
2) LA VIE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE (i) 



La police des marchés et la Composta d'Ajaccio. — Les incur- 
sions des Barbaresques. — La question du port d'armes et les 
origines de la vendetta. — Désorganisation sociale : une mis- 
sion ecclésiastique dans le Niolo. — Disparition de la féodalité. 



« La Corse est naturellement fertile et avanta- 
geusement située pour le commerce. Les Génois 
n'y encouragèrent ni les arts ni l'agriculture. Nulle 
fabrique, nulle manufacture n'y fut établie ; le com- 
merce y fut aussi peu protégé, s'il n'y fut pas abso- 
lument prohibé. » Pommereul, qui parle ainsi en 
1779, est suspect comme « philosophe » hostile à 
ce qu'il appelle « l'esprit mercantile ». Certes, le 
système colonial des Génois, envisage uniquement 
l'intérêt de la métropole : les Corses, obligés de 
garder leurs denrées ou de les livrer à vil prix, se 
désaccoutumèrent du travail des champs. « Le par- 
ticulier qui retira de la terre les fruits et le blé néces- 
saires à sa simple subsistance et à celle de sa 
famille, qui put tondre quelques moutons et se faire 
filer de leur laine par sa femme ou ses filles un 
vêtement grossier, fut aussi riche que celui qui, 



(1) L' Colonel Campi. Noies sur AJaccio. pp. 24, 28, 29, 42 et suiv. 
LoRENZi DE Braui, L'art antique eh Corse, pp. 49, 50. 



128 HISTOIRE DE CORSE. 

possédant inutilement de beaucoup plus grands 
territoires, n'en put également mettre en valeur que 
ce qui était suffisant pour lui procurer la simple 
nourriture. » 

Mais il faut distinguer la ville, colonie génoise 
qu'il est nécessaire d'approvisionner régulièrement, 
et la campagne, ou l'indigène se réfugie farouche. 
A Ajaccio, par exemple, des magistrats chargés 
de veiller à la police des marchés sont élus annuel- 
lement par le Conseil des Anciens, parmi les 
citoyens notables de la ville : ce sont les Spectabili 
ministrali. Les noms de Francesco Guneo, Leca, 
Colonna, Orto, Rossi, Oberti, Bonaparte, Marti- 
nenghi, Peraldi, Paravicino, etc., figurent dans 
la longue liste des Spectabili ministrali. Ces ma- 
gistrats étaient chargés d'arrêter la meta (mercu- 
riale) suivant les saisons et la nature des denrées, ils 
s'opposaient à l'accaparement des vivres, tenaient 
la main à ce que la ville fût constamment appro- 
visionnée, ordonnaient des recensements et ne per- 
mettaient l'exportation des vivres, du vin et de 
Fhuile qu'après s'être assurés que l'alimentation 
de la ville n'aurait pas à en souffrir. Aux xvi® et 
XVII® siècles, Ajaccio et l'Au-delà-des-monts pro- 
duisaient peu d'huile et de vin ; on était obligé d'en 
tirer de la Balagne, et d'ailleurs, en employant la 
voie de mer. Il est bon d'ajouter qu'à cette époque 
la campagne d'Ajaccio n'était pas mise en culture : 
elle avait l'aspect d'un désert, parsemé de quelques 
petites oasis. Pour la rendre productive, on doit 
faire des concessions de terre à ceux qui prennent 
l'engagement de les mettre en culture dans un délai 
déterminé. Ces concessions de terres remontent à 
1639; les demandes devinrent générales pendant 
la période 1639-1670. 

En été, au moment des fortes chaleurs, le Conseil 



LA COUSE SOUS LA DOMINATION GENOISE. 1>29 

des Anciens avait la sage prévoyance de faire ap- 
provisionner la ville de neiges : c'était le moyen de 
rendre buvable Teau saumâtre des puits de la cité. 
La fourniture des neiges était l'objet d'un contrat 
passé par devant notaire, en présence du commis- 
saire génois, concédant aux seules personnes qui 
en étaient chargées le droit exclusif d'introduire les 
neiges en ville pendant l'été. 

La Composta était une assemblée des notables 
commerçants de la ville, qui fixait annuellement le 
prix des denrées pour servir de base aux paiements 
à faire en nature. Elle était consultée par le gou- 
vernement pour tout ce qui intéressait le commerce 
de la cité; elle avait le droit de présenter des obser- 
vations et d'émettre des vœux. C'était une sorte de 
Chambre de Commerce. 

L'orateur de l'Au-delà des monts ayant demandé 
au Sénat de Gènes (4 avril 1584} de décider que, 
pendant deux années, les marchands d'Ajaccio ne 
pourraient plus vendre à crédit, à l'exception des 
blés et autres denrées, et, en outre, d'accorder aux 
débiteurs de ces mêmes négociants un délai de deux 
années pour se libérer, Gio-Battista Baciocchi, pro- 
cureur de la Composta, répondant au nom de 
celle-ci, déclara que les marchands d'Ajaccio ac- 
cordaient un délai de deux années à leurs débiteurs, 
mais qu'ils ne pouvaient pas admettre qu'il leur fût 
défendu de vendre à crédit pendant ce même laps 
de temps. Il revendiqua pour les marchands de la 
ville la liberté de vendre aussi bien à crédit qu'au 
comptant, en ajoutant qu'une pareille prohibition 
était contraire aux lois civiles et canoniques et à 
l'usage admis chez tous les peuples de commercer 
librement. Les marchands d'Ajaccio possédaient 
dès le xvi' siècle une notion exacte de leurs droits, 
qu'ils savaient au besoin revendiquer avec fierté. 

lIISTOIltli DE COIISF. 9 



130 HISTOIUK DE CORSE. 

La vie économique demeurait pourtant singuliè- 
rement trouble. L'audace des corsaires barbares- 
ques était telle qu'on les vit, en novembre 1582, 
venir jeter la terreur et l'épouvante jusque sous les 
murs d'Ajaccio. La nouvelle se répandit en ville 
qu'ils venaient d'enlever dix habitants de Bastelica 
dans la plaine de Campo di Loro. Aussitôt Jérôme 
Roccatagliata, chargé de la garde des marines, sor- 
tit d'Ajaccio avec sa compagnie à cheval pour mar- 
cher à leur rencontre. De courageux habitants de 
la ville, ayant à leur tête Niccolo Baggioco et Mar- 
tino Punta, se joignirent à lui et atteignirent les 
infidèles à Porto Pollo le 19 novembre 1582. Après 
un vif engagement, les Barbaresques furent défaits 
en laissant sur le terrain vingt des leurs ; on leur 
fit dix-neuf prisonniers. Martino Punta reçut un 
coup d'arquebuse qui lui enleva le pouce de la main 
droite. 

Episode que la tradition a popularisé! Mille au- 
tres pourraient être cités : sans cesse les plages de 
Corse sont visitées par les corsaires barbaresques, 
qui pillent les campagnes et enlèvent des captifs. 
Leè 85 tours, bâties sur le littoral par ordre du gou- 
vernement de Gênes pour signaler aux populations 
l'approche des corsaires, ne suffisaient pas tou- 
jours à les préserver de leurs atteintes. 

Ces tours sont nombreuses. De la mer, en lon- 
geant les côtes, on les voit dans leur fauve isole- 
ment, sur les pointes les plus périlleuses. Elles ac- 
centuent encore la désolation des rocs, des arbustes 
qui semblent incrustés, des escarpements inacces- 
sibles qu'elles commandent. Parfois, au contraire, 
elles se parent des charmes d'un promontoire har- 
monieux et d'une baie caressante. Ainsi nous ap- 
paraissent les tours du littoral d'Ajaccio : celles de 
Capitello, construite en 1553, de l'Isolella (1596), 



LA COUSE SOl-S LA DOMINATION GENOISE. i;îl 

de la Castagna (1580), de Capo di Muro (ir)84), de 
la Parata (1608), des Sanguinaires (1550). Dès l'ap- 
parition des voiles hostiles à l'horizon, les labou- 
reurs, les bergers des rivages accouraient vers la 
tour la plus proche : ils y trouvaient des vivres et 
des armes. Aussitôt on allumait un grand feu au 
sommet de la tour. C'était le signal convenu qui se 
multipliait de cime en cime. Les cabanes, les villa- 
ges, les cités étaient ainsi prévenus de l'arrivée des 
ennemis. Puis tout s'éteignait. La tour s'envelop- 
pait de silence pour se réveiller quand l'ennemi 
débarquait. 

De temps en temps il y avait entre les pirates et 
les Corses des échanges ou des rachats mutuels 
d'esclaves. C'est ainsi que, le 14 août 1597, quatre 
galères turques, commandées par Moretto Rais, 
après avoir fait comprendre par leurs signaux que 
leur arrivée était pacifique, allèrent jeter l'ancre 
dans l'anse de Ficajola et proposèrent aux Bastiais 
de racheter un certain nombre d'esclaves corses. 

En 1584, noble Pasquale Pozzo di Borgo, orateur 
de l'Au delà des monts, est envoyé à Gênes pour si- 
gnaler au Sénat les déprédation* des infidèles, dont 
les nombreux rapts, disait-il, amèneront infailli- 
blement le dépeuplement du pays. Il supplie la ]\é- 
publique de prendre des mesures efficaces, afin d'é- 
loigner les Barbaresques des plages d'Ajaccio et 
de la province de l'Au delà des monts. A défaut, 
ajoutait-il, ce qui reste encore de population ne 
tardera pas à être réduit en esclavage, au grand 
détriment du corps et de l'àme. Déjà les Barbares- 
ques pénétraient dans l'intérieur du pavs, jusqu'à 
!5 et 18 milles. Pozzo di Borgo proposait d'aug- 
menter la prime de capture, qui était de 70 lires par 
infidèle capturé les armes à la main et de 1)> pour 
un prisonnier fait af/a stracçua, c'est-à-dire trouvé 



132 HISTOIRE DE CORSE. 

sur le rivage où la tempête avait pu le jeter : elle 
fut portée respectivement à 100 et à 50 lires, et le 
Sénat accorda 30 lires pour tout Turc tué pendant le 
combat. 

Un autre remède avait été proposé trois ans au- 
paravant par Giovanni da Salo, citoyen d'Ajaccio, 
orateur pour l'Au delà des monts : il avait demandé 
(5 janvier 1581) des permis de port d'armes afin de 
se défendre non pas seulement contre les Barbares- 
ques mais contre les ours (dont la présence est ainsi 
attestée dans la Corse du xvr siècle). 

Les armes sont nécessaires aux Corses pour leur 
sécurité personnelle et pour la défense même de 
l'île contre les pillages des Barbaresques ; mais on 
ne délivrera le permis que moyennant finances, on 
monnaiera cet indispensable privilège, on en fera 
une mesure fiscale, un procédé de vexation. On 
verra des gouverneurs vendre des ports d'armes, 
ordonner ensuite un désarmement général, revendre 
les armes confisquées : le même fusil, dit-on, fut 
vendu jusqu'à sept fois. Mais dans cette complica- 
tion môme, le problème est trop simple, car de ces 
armes les Corses commencent à faire un mauvais 
usage, s'il est vrai qu'il faille noter ici l'origine de 
la vendetta. Les Génois semblent fondés à défendre 
les armes à feu ; mais la seule cause de la vendetta 
fut l'absence absolue de justice sous leur gouver- 
nement. 

« Dès qu'un homicide se commettait, est-il dit 
dans la Justification de la révolution de la Corse 
— ouvrage au titre caractéristique, que les Génois 
eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement, — les pa- 
rents du mort recouraient à la justice contre l'as- 
sassin; les parents de l'assassin accouraient pour 
empêcher l'action de la justice. Il y avait entre les 



LA CORSE SOLS LA DOMINATION GENOISE. 133 

parties une première lutte devant le greffier pour en 
obtenir un procès-verbal favorable; une seconde 
devant le juge qui émettait son avis ; une troisième 
devant le gouverneur, de qui émanait la sentence. 
Si les parties avaient quelques moyens pécuniaires, 
on profitait de l'occasion pour faire une moisson 
abondante : les plus offrants gagnaient toujours leur 
procès; mais si c'étaient les parents du mort, on ne 
condamnait l'assassin qu'à une peine légère, et sim- 
plement pour leur donner une sorte de satisfaction, 
tandis que, si c'étaient les parents du meurtrier, 
le meurtrier lui-même était exempté de toute peine 
afflictive ou infamante... Que si les assassins étaient 
pauvres, alors, pour faire parade d'une justice in- 
corruptible, ils étaient condamnés au bannissement; 
mais bientôt, pour une pièce de 80 francs (geno- 
vina), on accordait un sauf-conduit de six mois, 
même aux bannis pour peine capitale, avec permis 
de port d'armes, afin que, pouvant parcourir l'île 
en toute sécurité, ils fussent non seulement en état 
de se défendre contre leurs ennemis, mais même 
de commettre de nouveaux attentats. Quelquefois 
on les faisait embarquer pour Gênes où, admis au 
service de la République, ils étaient élevés à des 
grades honorables, et même à celui de colonel. 
Enfin, au bout de peu d'années, tous les bannis, 
absous par des grâces générales ou particulières, 
i-etournaient chez eux d'un air de triomphe et plus 
insolents que jamais. » 

Effrayés des crimes et des délits de tout ordre 
qui restaient impunis, les Corses eux-mêmes s'in- 
dignaient et réclamaient une répression sévère. 
« En Corse, dit un chroniqueur, il y a des voleurs 
publics, de faux témoins, de? notaires faussaires, 
des malfaiteurs de toute sorte. Les maux de cette 
île se sont multipliés tellement que, de même que 



131 HISTOIRE DE CORSE. 

le mal français se soigne par le vif argent, il fau- 
drait employer contre cet état de choses les moyens 
les plus violents. » 

Mais Gênes n'agissait pas, sinon pour augmenter 
les taxes et tirer profit de la misère, matérielle ou. 
morale, où l'île commençait de sombrer. Aussi les 
Corses, dans la méfiance grandissante vis-à-vis de 
la justice, prirent-ils décidément l'habitude de 
recourir à l'acte personnel et de venger eux-mêmes 
l'injure qui leur était faite. Le nombre des crimes 
commis pendant cette douloureuse période est pres- 
que incroyable : on relève sur les registres de la 
République, en l'espace de 32 ans (de 1683 à 1715), 
28.715 meurtres. 

En 1714, un Jésuite, le P. Murati, député à 
Gênes par les Douze, obtint qu'il ne serait plus 
délivré aucun port d'armes, à condition qu'une 
redevance de deux seini (0 fr. 40) par feu indemni- 
serait la République du tort que lui causait la 
suppression des patentes. Le nouveau gouverneur 
Pallavicini, chargé d'opérer le désarmement, ne 
rencontra dans sa tâche aucun obstacle, et la 
police de l'île parut prendre une voie meilleure. 
Malheureusement, de toutes les mesures prises, 
une seule survécut : l'impôt auquel les insulaires 
s'étaient eux-mêmes soumis. 

Ce n'est pas que les magistrats de Gênes niaient 
rien tenté pour l'amélioration économique et sociale 
de la Corse. Ils avaient donné tout leur appui au 
Barnabite milanais Alexandre Sauli, qui fut évêque 
d'Aleria de 1570 à 1591 et qui mérita le titre d' « a- 
pôtre de la Corso » ; mais un demi-siècle avait passé 
et tout devait être repris à pied d'œuvre. En 1652, 
alarmés par l'impiété et le relâchement des mœurs 
de leurs indomptables sujets, les Génois demandé- 



LA CORSE SOUS LA DOMINATION GENOISE. 135 

rent à saint Vincent de Paul quelques prêtres de 
sa Congrégation pour aller prêcher des missions 
dans Tile, afin de ramener au bercail les brebis 
égarées. « Monsieur Vincent » fit droit à cette re- 
quête : il envoya sept missionnaires; le cardinal 
Durazzo, archevêque de Gènes, leur adjoignit quatre 
ecclésiastiques et quatre religieux. Les quinze re- 
présentants de l'orthodoxie prêchèrent des missions 
en différents endroits, à AÎeria, à Gorte, dans le 
Niolo. 

Le rapport adressé par les missionnaires à 
saint Vincent de Paul nous apprend qu'à AIeria 
régnait le plus grand désordre, non pas à cause 
du manque de directeurs spirituels, mais au con- 
traire parce qu'il y en avait trop. Le siège épis- 
copal, il est vrai, était vacant; mais il y avait deux 
vicaires généraux, dont l'un était nommé par la 
Congrégation de la Propagation de la Foi et l'autre 
par le Chapitre de l'j^glise cathédrale. Ces deux 
vicaires généraux se faisaient la o^uerre : « L'un 
défaisait ce que 1 autre avait fait et si l'un excom- 
muniait, l'autre relevait cette excommunication. » 
De sorte que le clergé et le peuple étaient divisés en 
deux clans, ni plus ni moins que s'il se fût agi de 
politique : de la religion et de la morale, nul ne se 
souciait. 

Les rapports de nos missionnaires signalent du 
reste le désordre qui régnait dans la Corse 
entière; ils y mettent même tant de vigueur qu'on 
serait assez naturellement porté à soupçonner qu'ils 
ont un peu chargé le tableau pour mieux faire res- 
sortir, par contraste, la difficulté de leur tâche et 
la fécondité de leurs efforts. A les en croire, « outre 
l'ignorance, qui est fort grande parmi le peuple, 
les vices les plus ordinaires qui régnent dans le 
pays sont l'impiété, le concubinage, l'inceste, le 



136 UISTOIIIE DE CORSE. 

larcin, le faux témoignage et, sur tous les autres, 
la vengeance qui est le désordre le plus général 
et le plus fréquent ». 

Les bons pères furent effrayés de l'état religieux 
du Niolo : « Je n'ai jamais trouvé de gens, écrit 
Tauteur du rapport, et je ne sais s'il y en a dans 
toute la chrétienté, qui fussent plus abandonnés 
qu'étaient ceux-là. » Beaucoup n'étaient pas bap- 
tisés; la très grande majorité ignorait les com- 
mandements de Dieu et le symbole des Apôtres ; 
« leur demander s'il y a un Dieu ou s'il 3^ en a 
plusieurs... c'était leur parler arabe. Il y en avait 
plusieurs qui passaient les 7 ou 8 mois sans enten- 
dre la messe, et les 3, 4, 8 et 10 ans sans se con- 
fesser; on trouvait même des jeunes gens de 
15 et 16 ans qui ne s'étaient encore jamais con- 
fessés » ; bien entendu, ils n'observaient ni Carême 
ni Quatre-Temps. Mais cela n'était que peccadille 
à côté du reste : les hommes et les femmes se 
mettaient en ménage librement et ne se mariaient 
qu'ensuite. 

Pour remettre un peu d'ordre dans tant de dé- 
sordre, les missionnaires commencèrent par caté- 
chiser le clergé qui en avait lui-même grand be- 
soin, puisque, nous dit le rapport, plusieurs 
ecclésiastiques donnaient les exemples les plus 
déplorables et commettaient des incestes et des 
sacrilèges avec leurs nièces et parentes. De ce 
côté, ils n'eurent pas trop de peine : ils obtinrent 
assez aisément des prêtres corses qu'ils fissent, 
même publiquement, la confession de leurs fautes 
et qu'ils se livrassent aux austères douceurs de la 
pénitence. 

En second lieu, les missionnaires obtinrent de 
ceux qui vivaient en état de péché la cessation 
des scandales qu'ils causaient. Us travaillèrent 




Ciivlr : la Ciiailcllf. :si/rs n ]i,„ninir,i/s ,/„ I. i . I. — 'rdiir de Casolla 
BaslcIiiM : Mai-ini de Sain])i('r(). 
l'I. IX. - Couse. 



LA COnSE sous LA DOMINATION GENOISE. 137 

aussi à amener des réconciliations entre ennemis 
acharnés. Mais cela fut assez malaisé, surtout dans 
le Niolo. « Tous les hommes venaient à la prédi- 
cation l'épée au côté et le fusil à l'épaule » ; quel- 
ques-uns — les bandits — apportaient en outre 
« deux pistolets et deux ou trois dagues à la cein- 
ture ». Enfin, après bien des efforts, deux en- 
nemis firent la paix ; d'autres suivirent leur exem- 
ple, « de façon que, pendant l'espace d'une heure 
et demie, on ne vit autre chose que réconcilia- 
tions et embrassements » et, ajoute l'auteur du 
rapport, « pour une plus grande sûreté, les choses 
les plus importantes se mettaient par écrit, et le 
notaire en faisait acte public ». Communion géné- 
rale à laquelle tous les Niolains prennent part, fon- 
dation de nombreuses conférences de la charité, 
guérison rapide et radicale de tous les maux dont 
soufi'rait la Corse... Vaine illusion : après le départ 
des missionnaires, les désordres recommencèrent 
de plus belle, s'il n'est pas plus vrai de dire qu'ils 
n'avaient jamais cessé. Le clergé lui-même con- 
tinua d'être, au point de vue moral comme au 
point de vue professionnel, fort au-dessous de sa 
tâche, sans organisation rigoureuse, sans instruc- 
tion suffisante. 

Ce qui contribua plus que tout à la désorganisa- 
tion sociale, c'est la disparition de ce que l'on pour- 
rait appeler les classes dirigeantes, la fin de cette 
féodalité qui avait constitué des cadres pour les pau- 
vres et les inférieurs. Tactique habituelle aux gran- 
des republiques italiennes : elles ne laissèrent ja- 
mais s'élever au niveau de leur patriciat (Gênes avait, 
reconstitué le sien en 1528) la noblesse des villes ou 
des pays qui composaient leurs Etats. Systémati- 
quement les Génois nivelèrent les castes en Corse, 



138 niSTOIlîE DE COliSE, 

laissant aux chefs de clan de vains titres honorifi- 
ques et de maigres privilèges perpétuellement dis- 
cutés. 

Des fiefs cinarchèses, ceux d'Istria, d'Ornano et 
de Bozzi avaient seuls conservé un semblant d'exis- 
tence; mais, morcelés par de nombreux partages, 
ils étaient pour leurs seigneurs d'un maigre revenu. 
L'autorité de ceux-ci est d'ailleurs illusoire : un 
lieutenant des feudataires exerce bien la justice en 
leur nom ; mais il est désigné par le gouverneur. — 
Les maisons délia Rocca et de Leca ne possèdent 
plus que des distinctions appellatives, le patronat 
de certaines églises et l'exemption des dîmes et de la 
taille. Cette dernière exemption est héréditaire dans 
une soixantaine de familles dont le « magistrat de 
Corse » se fait représenter les titres à chaque géné- 
ration. Le privilège de paraître couverts devant le 
gouverneur leur fut enlevé en 1623. — Les sei- 
gneurs du cap Corse sont également dans la misère 
par suite de leur accroissement même : seuls, ceux 
qui ont conservé des intérêts à Gênes sont plus 
riches. 

En somme il y a un mouvement social tout à fait 
curieux qui transforme les conditions mêmes de la 
vie populaire. Les clans vont se former autour 
d'hommes sortis du peuple, et que distingue leur 
instruction ; les grands patriotes du xviii" siècle 
ne sont pas des seigneurs. Giacinto Paoli, Colonna- 
Ceccaldi, Gaffori, Limperani, Abbatucci sont des 
médecins; Leoni, Costa, Marengo, Charles Bona- 
parte, Saliceti, Pozzo di Borgo sont des avocats. 



XII f 

BASTIA AU XVir SIÈCLE 

Situation topographique : les quai^tiers, les édifices religieux, 
les monuments publics et privés. — Le Mont-de-Piété et l'Hôpi- 
tal. — Le collège des Jésuites et l'Académie des « Vagabonds ». 

L'œuvre génoise en Corse est surtout visible dans 
les villes. Ajaccio, fondée en 1492, avait été la capitale 
de l'île pendant l'occupation française qui précéda Ga- 
teau-Cambrésis, et Ton y goûtait déjà, dit Filippini, 
« la douceur du climat, la beauté des campagnes, ses 
rues droites et larges, la fertilité du sol, les jardins 
délicieux ». Elle fit de rapides progrès à la fin du 
x\i siècle et au commencement du xvii' : édifices 
religieux, écoles, institutions de bienfaisance datent 
de cette époque. Lorsqu'un décret du Sénat de 
Gènes, en date du 3 décembre 1715, divisa la Corse 
en deux gouvernements, Ajaccio devint le siège du 
gouverneur de l'Au delà des monts. Mais Bastia, 
plus ancienne, plus importante pour les Génois à 
cause de sa situation même, était depuis lA.")^ la ré- 
sidence du gouverneur de l'île et de son vicaire. 
Capitale administrative et religieuse, bien défendue 
par un système compliqué de remparts, de cita- 
delle et de tours, en relations constantes avec Gènes, 
elle eut au wif siècle un éclat et une prospérité in- 
comparables : la vie économique et intellectuelle s'y 



140 HISTOinK DE consE. 

développa dans le calme. La chronique de Filippini 
et les Annales de Banchero, ancien podestat de Bas- 
tia, nous permettent d'esquisser un tableau qui 
contraste singulièrement avec le spectacle des mi- 
sères et des vengeances des Corses de l'inlérieur. 

Une montagne haute et raide, dont le pied se 
perd dans la mer, domine la ville, qui occupe sur 
la côte un espace d'environ 800 mètres de long 
sur 200 de large. Vers le milieu de sa longueur, 
la mer forme une anse fermée au N.-E. par un môle 
(inauguré en 1671) et au S.-E. par l'escarpement du 
rocher sur lequel est bâtie la citadelle. C'est Terra 
Nova, qu'enferme un mur d'enceinte. On y accède 
par une porte d'entrée placée sons la garde d'un 
capitaine et de soldats de Gènes; la citadelle, où 
habitaient le gouverneur et les officiers de sa suite, 
était entourée d'un fossé et l'on y pénétrait à l'aide 
d'unpont-levis. De larges rues, des places publiques, 
l'église paroissiale de Sainte-Marie, qui passait pour 
la plus somptueuse de l'île, avec ses colonnes 
en marbre de Corse, les stalles de son chœur, les 
bijoux, dentelles et broderies conservés dans son 
trésor. Elle devait cette richesse aux évèques de 
Mariana, qui s'en servaient comme de cathédrale. La 
Ganonica en effet tombait en ruines et, dès la se- 
conde moitié du xiii" siècle, les évèques de Mariana 
résidaient à Vescovato. M^'" Leonardo de Fornari, 
évèque de Mariana, décédé en 1492, avait établi par 
testament que les revenus capitalisés d'une certaine 
somme d'argent placée à la Banque de Saint-Georges 
seraient affectés à la réparation de la Ganonica ; 
mais en 1495 M^'" Ottavio de Fornari, nommé évèque 
de Mariana, fit construire l'église Sainte-Marie de 
Terranova ; un bref du pape Pie V obligea les évè- 
ques et chanoines de Mariana à résider à Sainte- 



BASTIA AU XVIM SIliCLE. 141 

Marie. M*^' Centurionc commença la construction du 
chœur de cette église : il y officia pontificalement le 
18 juin 1575. En 1582 la commune de Bastia céda 
les bénéfices de Pineto pour aider à la restauration 
de l'église cathédrale de Sainte-Marie. Comme 
elle était devenue insuflisante, que le pape Clé- 
ment VIII avait autorisé (1600) la substitution de 
Sainte- Marie à la Canonica et l'attribution, par 
suite, du legs Leonardo de Fornari, on la refît sur 
de nouvelles bases. M""" Jérôme del Pozzo, de la 
Spezia, évoque de Mariana, posa la première pierre 
de la nouvelle cathédrale en 1604 ; les travaux 
furent menés à bonne fin en 1619; le clocher 
fut achevé en 1620. La consécration eut lieu le 
17 juillet 1625, par M^' Giulio del Pozzo. Lorsque 
mourut ce prélat, le 17 décembre 1644, il légua 
mille écus pour achat de chandeliers d'argent et 
objets d'art. 

La ville proprement dite, c'est Terra Vccchia. 
Plus grande, plus peuplée que la citadelle, elle 
n'est fermée par aucun système de murs ou de 
fossés. Sur l'emplacement de l'ancienne église pa- 
roissiale, l'église S'-Jean Baptiste a été construite 
en 1640. Les rues y sont étroites et tortueuses. Une 
série d'oratoires, de chapelles et de couvents : 
S'-Roch, édifié en 1604; la Conception, qui s'é- 
croula le 25 février 1609, mais qui fui restaurée 
et agrandie en 1611. Les plus beaux édifices de 
toute la Corse appartiennent assez ordinairement 
aux moines. Les Lazaristes sont installés dans une 
vaste et belle maison, dont la situation, hors de la 
ville et sur le bord de la mer, « est si singulière 
que, d'une lieue en mer, cette maison parait sortir 
de l'eau ». Les couvents des Cordeliers, des Capu- 
cins, des Récollets et des Servîtes, bAtis sur des 
mamelons en arrière de la ville, l'entourent du 



Mi HISTOIIÎK DE CORSK. 

côté de la terre. Deux couvents do religieuses, 
notamment celui des Clarisses. 

Bastia, vers le milieu du \\u° siècle, était donc 
une charmante ville, dont la population ne dépassait 
certainement pas 7.000 habitants : tel est le chiffre 
que donnent les Annales de Banchero ; celui de 
14.000 qu'indique le docteur Morati dans la Prat- 
tica Maiiuale, est beaucoup moins vraisemblable. 
Les rues, étroites, sombres et escarpées dans la 
vieille ville, plus larges aux environs de la cita- 
delle, sont bordées de maisons plus ou moins bien 
construites, généralement hautes, habitées dans les 
étages supérieurs par les propriétaires et les gens 
aisés qui louent le reste au peuple. On comptait près 
de 400 mao-asins. 

La ville était ahmontée par de nombreuses fon- 
taines débitant une eau excellente. Elle produisait 
du vin exquis, des céréales qu'elle exportait à Li- 
vourne et à Gènes, et l'étang de Ghiurlino lui four- 
nissait à profusion du poisson, des anguilles et du 
gibier d'eau. 

A l'exemple des anciennes villes italiennes, Bastia 
avait un Mont-de-Piété, pour prêter des fonds aux 
pauvres à un taux modéré. Cette institution fut 
créée en 1618 par l'évêque Sartario di Policastro, 
visiteur apostolique, qui en établit un autre à Ajac- 
cio, et ces deux établissements ont précédé de plus 
d'un siècle et demi le Mont-de-Piété de Paris (créé 
le 9 décembre 1777). L'évêque en fit annoncer l'ou- 
verture par l'intermédiaire des curés. 11 était sti- 
pulé dans les statuts que le Mont, placé sous la 
surveillance et la direction des évoques, serait admi- 
nistré par trois gouverneurs, pris parmi les meil- 
leurs, les plus fidèles et les plus éclairés des citoyens : 
deux nommés par l'évoque, le troisième par l'illus- 



BASTIA AU XVII" SIECLE. M:) 

ti'issime commissaire de la République de Gènes ; 
six autres membres, nommés pour moitié par le' 
commissaire génois, leur étaient adjoints. Leurs 
fonctions étaient renouvelables chaque année le jour 
de la fête de l'Annonciation de la Vierge Marie, 
sous la protection de laquelle l'œuvre était placée. 
Les administrateurs étaient tenus de prêter serment 
entre les mains de Tévêque et, en leur absence, 
entre celles des vicaires généraux, soit le jour de 
leur nomination, soit le lendemain. 

Le registre des engagements et des retraits était 
confié à un gouverneur ayant la pratique de la 
comptabilité. Ce registre, qui contenait 300 feuil- 
lets, portait en tête, outre les statuts, une page des- 
tinée à recevoir les noms de bienfaiteurs disposés 
à faire des dons et legs à l'œuvre . 11 mentionnait 
la désignation des nantissements, la somme prêtée 
et la date de l'engagement. Le prêt, consenti pour 
six mois, représentait la moitié de la valeur de 
l'objet : il ne pouvait excéder 12 livres. Ce délai 
expiré, on vendait les gages aux enchères, sans avis 
préalable. La caisse du Mont-de-Piété était confiée 
aux soins des officiers municipaux; elle était à 
3 clés, dont une restait entre les mains de févêquo, 
la deuxième était la propriété des conseillers muni- 
cipaux; l'un des gouverneurs, alternant tous les 
six mois, conservait la troisième. Le service courant 
se trouvait assuré par le dépôt entre les mains du 
gouverneur d'une somme de 50écus, soit 200 livres. 

« En commençant, disaient les statuts, les prêts 
auront lieu en argent ; par la suite, les évêques pour- 
ront les faire, partie en argent, partie en blé; on s'en 
rapportera à la prudence des évêques. » Il était en 
outre stipulé que le Mont-de-Piété, pour venir en 
aide à un plus grand nombre de pauvres, sollicite- 
rait l'autorisation nécessaire afin de pouvoir acccp- 



144 HISTOinE DK CORSE. 

ter, des emprunteurs qui y consentiraient, la resti- 
tution, « à mesure comble, du blé prêté à mesure 
rase » et le versement d'un sou et demi par écu 
prêté pour 6 mois. Les prêts ne devaient être faits 
qu'aux vrais pauvres, sans exception aucune, avec 
rapidité, empressement et charité. 

La question de l'hôpital se pose en 1646. Dès le 
temps de la domination pisane, des personnes cha- 
ritables, s'inclinant vers les misères humaines, 
avaient eu la pensée de créer un Ospedale dei po- 
veri : l'hôpital primitif, dit de Saint-Nicolas, parce 
qu'il était situé près d'une chapelle dédiée à co 
saint, — d'où la dénomination de la place actuelle, 
— dépendait de Pise. En 1546 il fut transféré dans 
la haute ville, mais bientôt reconnu insuffisant . Un 
siècle après, on proposait donc d'ériger un nouvel 
hôpital sur l'emplacement du premier, et de le con- 
fier à l'ordre des frères de Saint-Jean de Dieu. 

La seule école pour l'éducation de la jeunesse, sous 
le gouvernement de Gênes, était celle des Jésuites 
qui datait de 1635 (celle d'Ajaccio datait de 1617), 
dans le bâtiment occupé aujourd'hui par le Lycée. 
Le recteur et les professeurs étaient nommés par 
l'évêque. Les jeunes gens allaient compléter leur 
éducation dans quelques-unes des Facultés les plus 
célèbres de l'Italie : médecins, jurisconsultes, 
hommes d'Eglise; mais la plupart se destinaient à 
la carrière des armes. Ceux qui revenaient à Bastia 
pouvaient se rencontrer au sein d'une Académie lit- 
téraire qui groupait les beaux esprits de l'endroit, 
les honnêtes gens qui se piquaient de beau langage 
et savaient manier avec élégance la langue italienne 
et le vers classique. C'était l'Académie des Vaga- 
bonds — Accademia dei Vagabondi — fondée en 
1659 : elle devait être réorganisée en 1750 par le 



BASTIA AU XVII* SIECLE, ]4b 

marquis de Cursay. Oii connaît le nom de quelques- 
uns de ses membres, notamment de Jérôme Biguglia, 
dont le tombeau se trouve dans l'église Sainte-Marie. 
La population, nonchalante ou active, se pressait 
dans les rues pour admirer les spectacles ordinaires 
et la pompe des cérémonies : le gouverneur de Corse 
défilant avec sa suite, Tévêque de Mariana et son 
clergé, les confréries avec leurs insignes et les 
membres revêtus de leurs cagoules. Un air lumi- 
neux et léger, des physionomies riantes. Les chro- 
niques et les récits ne nous laissent pas l'impression 
d'une population malheureuse, révoltée. Mais trop 
d'étrangers circulent ici : l'âme de la Corse ne bat 
pas dans cette ville administrative et commerciale, 
capitale militaire, cà'itûs et praesidium. 



HISTOIRE PK (flRSK. 10 



XIV 

UNE TENTATIVE DE DÉNATIONALISATION 

Les Grecs du Magne installés à Paomia. — Une colonie floris- 
sante. — Etat d'esprit des Corses: les Grecs expulsés. 

Eh 1676 des Grecs du Magne, dans l'ancien 
Péloponnèse, fatigués de la tyrannie des Turcs, 
demandèrent à Gênes un territoire pour eux, leurs 
femmes et leurs enfants. Le Sénat génois accepta 
et les établit en Corse. Tel est le fait premier et, 
réduit à ces termes, il ne peut manquer de sur- 
prendre. Car enfin, si les Turcs tyrannisaient les 
Grecs, les Génois tyrannisaient les Corses. En quit- 
tant le Péloponnèse pour s'installer dans une île sou- 
mise à la domination génoise, les Grecs n'allaient 
faire, semble-t-il, que changer de tyrannie. 

Il n'en devait pas être ainsi, et ce n'est point par 
les Génois que les Grecs allaient souffrir. Leur 
démarche s'explique tout d'abord par la politique 
traditionnelle de Gênes dans la Méditerranée orien- 
tale : de très anciennes relations commerciales 
s'étaient nouées avec les Grecs, tandis que les Otto- 
mans avaient toujours manifesté la plus violente 
hostilité à ses entreprises, même pacifiques. Les 
Turcs voulaient « la Méditerranée orientale aux 
Turcs » et, dans la seconde moitié du x\f siècle, 
ils avaient profité des embarras de Gênes, occupée à 
vaincre la révolte de Sampiero, non seulement pour 



UNE TENTATIVE DE DENATIONALISATION. 147 

reprendre File de Chio, où des Génois s'étaient 
jadis installés, mais encore pour paraître en Corse 
même comme alliés de Henri II. Ainsi, ennemis 
séculaires des Turcs, les Génois devaient tout natu- 
rellement paraître sympathiques aux Grecs : déjà, 
en 1663 et en 1671, des projets de capitulations 
avaient même été ébauchés entre leurs envoyés et 
les représentants de la Sérénissime République. 

Mais la politique corse des Génois fait com- 
prendre mieux encore l'accueil qu'ils réservèrent 
aux délégués grecs. Leur domination dans l'île 
demeurait précaire. Exploitée, pressurée, la Corse 
s'était d'abord révoltée ; mais toutes ses tentatives 
d'indépendance avaient été réprimées : elle languis- 
sait dans un profond engourdissement. Les impôts 
avaient été tels, écrit F'ilippini, que « dans toute 
la Corse il n'y eut terre, roche, étang, marais, forêt, 
buisson, lieu sauvage, rien enfin qui ne reçût son 
estimation ». Les Corses, dont il ne faut pas accuser 
a priori l'indolence, s'étaient découragés de tra- 
vailler : ils se réfugiaient dans la haute montagne . 
L'île, improductive et mal soumise, devenait pour 
la République une possession inutile, un poids 
mort. Pour résoudre la crise économique qu'ils 
avaient eux-mêmes créée et pour ne plus se heurter 
à des résistances nationales, les Génois cherchè- 
rent à dénationaliser le pays en introduisant des 
éléments étrangers. « Les étrangers en Corse et 
les Corses hors de Corse! » telle fut la solution, 
élégante et simpliste, que les Génois prétendirent 
donner à la question corse. 

Dès le milieu du xvi^ siècle, vers 15^i9, et sous le 
gouvernement d'Auguste Doria, ils avaient envoyé 
une première colonie de cent familles génoises à 
Porto-Vecchio, au fond d'un admirable golfe qui 
s'ouvre, entre des collines verdoyantes, sur la 



148 HISTOIRE DE COUSE. 

côte sud-orientale. Le site était splendide et les res- 
sources abondaient : des vignobles, des champs 
d'oliviers, de grands bois de chênes-liège, une 
mer poissonneuse... Mais ce premier essai de colo- 
nisation ligurienne avait échoué, parce que l'air 
est dans cette région très malsain. Aujourd'hui 
encore les hautes maisons, bordant des ruelles tor- 
tueuses, sont, à cause des fièvres, abandonnées cha- 
que année, de juin à octobre, par la plupart des 
habitants. Tout autour de la ville on remarque de 
magnifiques blocs de porphyre rose : c'est sur cette 
base inébranlable qu'avaient été construites les an- 
ciennes fortifications, dont un bastion est encore 
debout. Les Turcs de l'amiral Dragut, débarquant 
en 1553 avec 60 galères, les franchirent « en pas- 
sant » et ils avaient achevé la ruine de Porto- Vec- 
chio. 

Lorsque des Grecs vinrent, un siècle plus tard, 
— montagnards du Taygète, marins de Vitylo, — 
demander asile à la République, celle-ci tenta de 
reprendre dans de meilleures conditions une oeuvre 
qui lui tenait à cœur. Et quelle magnifique occasion 
pour elle de se laver de certaines accusations qui la 
froissaient d'autant plus qu'elles étaient plus justi- 
fiées! Elle allait accueillir des hommes chargés 
d'impôts, réduits, comme dit Pommereul, « à l'état 
de la plus dure et de la plus abjecte servitude ». 
Qui donc après cela oserait l'accuser de maltraiter 
et d'opprimer les Corses? 

Le 1" janvier 1676 un descendant de la famille 
impériale des Gomnène, Jean Stéphanopoli, débar- 
quait à Gênes avec 730 compagnons après une péni- 
ble traversée de 97 jours. Il avait profité, le 23 
septembre 1675, de la présence d'un navire fran- 
çais, le Sauveur, capitaine Daniel, dans le port de 



UNE TENTATIVE DE DENATIONALISATION. MO 

Vitylo. Tous étaient partis, confiants dans l'avenir; 
leur évoque, M*"" Parthenios, était avec eux, ainsi 
que plusieurs membres du clergé. 

La République les accueillit avec joie. Elle leur 
offrit le petit territoire de Paomia, qui s'étend « en 
forme de queue de paon » sur une hauteur de 600 
mètres dominant la côte occidentale de la Corse, 
entre le golfe de Porto et celui de Sagone. Le cli- 
mat était sain, mais le sol inculte. Jean Stephano- 
poli, chargé d'aller reconnaître le terrain, le déclara 
favorable et un traité fut conclu le 18 mars 1676. 
Les émigrants devaient recevoir en toute propriété 
les territoires de Paomia, Ruvida et Salogna ; la 
République s'engageait en outre à pourvoir à leur 
premier établissement et à respecter leur religion et 
leurs institutions municipales. De leur côté ils de- 
venaient sujets de Gênes, à qui ils devaient prêter 
serment de fidélité et payer, en plus de la dîme, cinq 
livres d'imposition annuelle par feu. 

A la fm d'avril, les Grecs furent transportés à 
Paomia et répartis, par les soins de Marc-Aurèle 
Rossi, dans les hameaux de Salici, Corona, Pan- 
cone, Rondolino et Monte Rosso. Ils furent divisés 
en neuf escouades, ayant chacune un chef désigné par 
le suffrage de ses concitoyens. Gênes accorda aux 
quatre « conducteurs » de la colonie, — Apostolo, 
Jean, Nicolas et Constantin Stephanopoli, — le titre 
de chefs privilégiés, comportant le privilège per- 
sonnel de porter des armes à feu et l'exemption de 
la taille. La colonie était administrée par un direc- 
teur génois nommé pour deux ans : le premier direc- 
teur de Paomia fut Pierre Giustiniani, auquel suc- 
céda le colonel Buti. 

Les colons se mirent au travail avec ardeur. 
Gênes leur avait fourni des habitations, des ins- 
truments d'agriculture, des bestiaux, de l'argent 



150 HISTOIRE DE CORSE. 

et des grains. Leur « industrie naturelle » lit le 
reste et sut rapidement transformer une région 
inculte en un excellent pays. Ils défrichèrent les 
maquis, greffèrent les nombreux sauvageons qui 
poussent ici spontanément. L'historien Limperani, 
qui visita Paomia au commencement du xviii" siècle, 
fut émerveillé des résultats obtenus par les Grecs : 
leur village était certainement un des plus jolis et 
des mieux cultivés de la Corse. 

Les insulaires regardèrent avec surprise ces 
étrangers qui venaient s'installer chez eux. « La 
fortune des Grecs et leurs talents, écrit Pommereui, 
devinrent l'objet de la jalousie des Corses, qui ten- 
tèrent plusieurs fois de les détruire et de dévaster 
leurs nouvelles cultures. » Voilà qui est vite dit — et 
faussement interprété. Les Corses et particulière- 
ment les habitants du voisinage, — les gens de Vico 
et du Niolo, — virent les Grecs d'un très mauvais 
œil, la chose est évidente, mais il n'est pas besoin 
d'invoquer la jalousie. Pour être mécontents, il suffi- 
sait aux Corses de voir clair dans le jeu des Génois 
et d'y dénoncer — ce qu'il recelait en effet — une 
tentative de dénationalisation. Gomment aimer des 
étrangers, seraient-ils animés des meilleures inten- 
tions, quand leur présence est imposée par des op- 
presseurs ? Les Génois venaient d'introduire en Corse, 
non pas sans doute les premiers éléments d'un Etat 
dans l'Etat, mais un groupe d'hommes attachés à eux 
par les liens de la reconnaissance et qui leur ména- 
geraient un contact permanent avec l'île, un point 
d'appui solide en cas de rébellion, un prétexte pour 
intervenir en Corse si leurs protégés étaient mo- 
lestés. Entre Grecs et Corses il y eut dès le premier 
jour — il ne pouvait pas ne pas y en avoir — un ma- 
lentendu difficile h dissiper et qui allait peser d'un 



UNE TENTATIVE DE DÉNA riONALISAT*ION. 151 

poids très lourd sur le développement et la prospé- 
rité de la colonie naissante. 

Lorsque la grande insurrection contre Gênes 
éclata en 1729, unissant dans un môme sentiment 
d'indignation, dans une même aspiration vers l'in- 
dépendance, le peuple entier des deux côtés des 
monts, les gens de Vico sommèrent les Grecs de se 
joindre à eux. Mais les Grecs n'avaient eu qu'à se 
louer de la République Sérénissime : ils refusèrent 
de la trahir. Alors Vicolésiens et Niolains envahi- 
rent Paomia et, malgré une vive résistance à la 
tour d'Ormigna, ils désarmèrent les habitants (avril 
1731). La ville fut saccagée et les champs dévastés. 
Mais les Corses laissèrent aux habitants la vie 
sauve. Ils ne voulaient que détruire l'œuvre des Gé- 
nois, ils ne pouvaient reprocher aux Grecs leur 
fidélité et leur lo3^alisme : ils les laissèrent partir 
pour Ajaccio. Le séjour à Paomia avait duré 55 
ans. 

Dans la Corse insurgée contre leurs maîtres et 
leurs bienfaiteurs, les exilés, ballottés h. tous les 
vents, sans ressources et souvent sans abri, mè- 
nent une existence lamentable et douloureuse. Au 
moment de la conquête française, ils songeaient à 
s'établir en Espagne. Marbeuf les fixa en Corse : 
accomplissant une mesure de justice et de pitié, son- 
geant à rendre l'île « riche et industrieuse », il fit 
construire 120 maisons non loin des anciens défri- 
chements de Paomia et, parmi les cultures, dans un 
cadre de collines dorées, Cargèse la Blanche se 
fonda. Après bien des péripéties ({ui durèrent jus- 
qu'en 1814, une histoire pbis paisible commença 
pour la ravissante bourgade grecque, cramponnée à 
la terre dont on a voulu lant de fois l'expulser. 



XV 



LA QUESTlOINf CORSE ET LA POLITIQUE 
FRANÇAISE 



Les éléments économiques et politiques de la question cotise. — 
L'affaire du droit des trois tours. — Le soulèvement de 1729 
et l'intervention autrichienne. — La révolte de 1735 et le « se- 
cret » de Chauvelin. 



Dans leur tentative de colonisation étrangère en 
Corse, les Génois avaient échoué, parce qu'ils 
avaient prétendu résoudre la question corse sans 
les Corses et même contre eux. De ce fait leur do- 
mination môme se trouva définitivement ébranlée, 
et la question corse va entrer dans une nouvelle 
phase. 

Les soulèvements locaux étaient continuels. Sans 
avoir la gravité d'une insurrection générale, ils 
révélaient du moins l'impuissance croissante du 
gouvernement génois. En vain le Sénat recourait- 
il aux mesures les plus violentes et les plus arbi- 
traires : peine de mort contre quiconque offenserait 
un agent de la République ou se disposerait à l'of- 
fenser, contre quiconque aurait quelques relations 
que ce soit avec un « bandit », défense faite en 
171.5 à tous les Corses de porter les armes. Il y 
avait plus de mille assassinats par an. Le clergé 
entretenait l'agitation, car les meilleurs bénéfices 
étaient réservés par la métropole à des Génois ; ils 




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f.A QUESTION COnSE ET LA POLITIQUE FRANÇAISE, 153 

étaient une des plus profitables matières à exploi- 
tation, a En sorte que, de génération en génération, 
les haines contre le gouvernement génois se mul- 
tipliaient et s'avivaient : elles ne pouvaient se ter- 
miner que par des catastrophes. » 

Le gouvernement français eut le mérite de com- 
prendre tout le profit qu'on en pouvait tirer et, de 
bonne heure, ses agents diplomatiques reçurent 
mission d'étudier la valeur économique et stratégi- 
que de l'île de Corse. Dès la fin de 1682, le sieur 
Pidou de Saint-Olon, « gentilhomme ordinaire de 
la maison du roy, s'en allant pour le service de Sa 
Majesté à Gennes », insiste sur la Corse dans le 
mémoire qu'il rédige touchant « les i^evenus et les 
forces de la République de Gênes ». Le tableau qu'il 
en fait révèle un remarquable talent d'observation. 
Si les habitants sont oisifs, c'est qu' « il leur suffit 
d'avoir de quoi simplement vivre plus tost que de 
prendre peine pour les officiers gennois qui leur 
enlèvent encore leur peu de substance {sic) avec 
beaucoup de tirannie. » En réalité nulle terre n'est 
plus riche : elle produit « de bons vins, des blés 
de toutes sortes, de l'huile assez abondamment, et 
fort bonne, de façon que, si on cultivoit les oliviers 
qui y viennent, il s'y en recueilleroit davantage 
qu'à la rivière de Gènes. Il y a aussi beaucoup de 
meuriers, elle produit encore quantité de châtaignes 
et presque autant qu'en nos Sévennes du Langue- 
doc. Il y a aussi de beaux pasturages : on y fait des 
fromages excellents, il y a des bois touffus et 
d'haute fustaye en grande quantité, des Génois y 
en tirent d'extrêmement bons pour la fabrique de 
leurs vaisseaux et galères et elle en pourvoit tout 
cet Estât pour brusler; on y en pourroit tirer telle 
quantité qu'on voudroit pour la fabrique des vais- 
seaux. Il y a quantité des cerfs, des daims, des 



154 HlSTOntE DE CORSE. 

chevreuils, des sangliers et de tout autre genre de 
chasse, en particulier des perdrix... 11 y a de plus 
des minières d'or, d'argent, de fer et de plomb, et 
outre cela il y a deux ou trois bons ports, et Tony 
enpourroit faire facilement d'autres très commodes. 
Enfin il n'}'^ faudroit que plus de travail et d'indus- 
trie pour y recueillir abondamment de tout ce qui 
seroit nécessaire à la vie, comme l'on pourroit faire 
en Provence ou en Languedoc. Ainsy il est aysé de 
voir qu'on fairoit quelque chose de bon de cette isle ; 
mais, comme a très bien dit un habile homme par- 
lant de la Corse, li Genovesi vogliono che questa 
gioia sia sepclita riel fango, de peur sans doute 
ou de l'envie de leurs voisins ou, comme dit un au- 
tre sur ce sujet, pour détourner un puissant mo- 
narque de rentrer dans les justes droits qu'il a sur 
cette isle. Par le dernier dénombrement cette isle 
avoit environ 80 mille âmes, mais capable d'en 
nourrir plus de 250 mille... » 

Nous avons voulu insister sur ce plaidoyer, qui est 
probablement le premier en date pour le relèvement 
économique de la Corse : dès la fin du xvif siècle, la 
Corse est àl'ordre du jour. Mais il n'y a pas encore une 
< [uestion corse . Pour qu'elle soit posée , il faut attendre 
le règne de Louis XV et le développement des inté- 
rêts de la France dans le bassin occidental de la Mé- 
«literranée. Cet aspect proprement politique se mani- 
festa nettement pendant la guerre de la succession 
d'Espagne, lorsque le petit-fils de Louis XIV devint 
maître, avecl'Espagne, de la plus grande partie de 
l'Italie. Il parut alors au gouvernement français que 
la domination de la Méditerranée Occidentale devait 
appartenir au consortium des trois puissances mari- 
times unies dans une étroite amitié : la France, 
l'Espagne et la République de Gênes. Toutes trois 
devaient se £]:arantir mutuellement la liberté des 



LA QUESTION CORSE ET LA POLITIQUE FRANÇAISE. 155 

routes de mer contre toutes les ambitions des puis- 
sances extra-méditerranéennes. Un pareil acte était 
dirigé contre les entreprises de TAng-leterre, qui 
commençait à chercher les meilleurs points straté- 
giques de la Méditerranée. La Corse occupait une 
situation trop avantageuse pour ne pas être con- 
voitée : la France avait un intérêt de premier 
ordre à la maintenir entre les mains d'une puissance 
alliée et, au besoin, à surveiller elle-même la liberté 
de ses rivages. 

Un élément nouveau vint encore compliquer la 
question corse lorsque, au lendemain des traités 
d'Utrecht et de Rastadt, l'Autriche devint la plus 
grande puissance italienne. Les Génois eurent désor- 
mais le plus grand intérêt à la ménager, sinon même 
à la servir. Sous prétexte de droit de visite, nos na- 
vires furent arrêtés, nos nationaux furent molestés, 
et le commerce français subit, dans les ports de 
Corse, de continuelles vexations. La France se heur- 
tait une fois de plus à l'influence des Habsbourg et 
l'affaire corse n'est, à un certain point de vue, 
qu'un aspect de la rivalité traditionnelle de la France 
et de la maison d'Autriche. 

De 1715 à 1727 la France ne fut représentée à 
Gênes que par le consul Coutlct, dont la correspon- 
dance a un caractère purement commercial. Mais le 
27 juillet 1727 M. de Camprcdon, « chevalier de 
Notre-Dame du Mont Carmel et de S^-Lazare de 
Jérusalem », fut nommé envoyé extraordinaire à . 
Gênes. C'était un des diplomates français les plus 
en vue : il arrivait de S*-Pétersbourg oii il avait été 
mêlé aux plus délicates négociations matrimoniales. 
Sa rc'putation était considérable, et le choix qui était 
fait de lui poui- la mission de Gênes indiquait à lui 
seul qu'ello pr<'nait une importance nouvelle. 



156 HISTOIRE DE COnSE. 

Les instructions données à M. de Campredon 
étaient très générales. Mais on lui remit également 
un Mémoire particulier « concernant le commerce 
maritime et la navigation des sujets du roi » et, dès 
les premières pages, il y est question de la Corse. 
En 1725 les Génois ont fait « visiter et arrester 
avec violence, à la coste de Fisle de Corse », la 
barque du patron Blanc de Marseille. « On en a 
porté des plaintes à la République. » Elle a fait 
relâcher ce bâtiment, mais elle n'a pas encore donné 
les ordres qui lui ont été demandés « pour la puni- 
tion de ceux qui ont commis cette violence, pour le 
paiement des dommages et intérêts qui sont dus au 
patron et aux propriétaires ». M. de Campredon est 
chargé d'obtenir les satisfactions réclamées et d'as- 
surer ft l'exemption de la visite des bâtiments fran- 
çais ». 

Il devra également veiller à l'abolition du « droit 
que l'on prétend exiger des bâtimens français qui 
abordent à l'isle de Corse ». La République l'a 
établi depuis quelques années à « la Bastie(Bastia), 
principal port de l'isle de Corse », pour « en estre 
le produit employé à l'entretien des feux destinez 
pour avertir les vaisseaux des nations qui sont en 
guerre avec les Barbaresques que l'on découvre de 
leurs corsaires à la mer ». C'est le droit dit « des 
trois tours » — la Giraglia, l'Agiello et Santa Maria 
délia Chiapella. — Les capitaines et patrons fran- 
çais qui touchaient le port de Bastia refusaient éner- 
giquement de payer ce droit « qui n'estoit établi 
que pour les navires italiens et autres qui estoieut 
en guerre avec ces corsaires ». Le vice-consul de 
France, le sieur d'Angelo, soutenait leurs réclama- 
tions qui avaient trouvé à la cour de Versailles un 
chaleureux appui. 

La question s'était embrouillée. Le 13 décembre 



LA QUESTION CORSE ET LA POLITIQUE FRANÇAISE. 157 

1723, « MM. les maire, échevins et députés du com- 
merce » à Marseille avaient assuré, après vérification 
dans les Archives, « que les capitaines et patrons de 
nos bàtimens, qui ont esté de tous temps à la Bastie 
et autres ports de l'isle de Corse n'ont jamais payé 
ce droit-là, que les Français ne le doivent pas ». A 
cela M. de Sorba, ministre de Gênes en France, avait 
riposté, le 19 juin 1724, par « un extrait des certi- 
ficats que le gouverneur de l'isle de Corse s'est fait 
donner parles habitansdu pais, faisant mention que 
les vaisseaux français ont payé ce droit depuis long- 
temps i). Mais on s'était aperçu que ces certificats 
n'avaient aucune valeur : « on a esté averty qu'ils 
avoient été extorqués à des gens qui n'ont pu les 
refuser à ce gouverneur, à moins qu'ils n'eussent 
voulu s'exposer à son ressentiment ». 

Quoi qu'il en soit, l'intérêt du roi est que cette 
affaire reçoive une prompte solution et que la Ré- 
publique donne incessamment les ordres qui lui ont 
été demandés « pour que ce droit des trois tours ne 
se perçoive plus des bàtimens français » . 

Telle fut la première aifaireque M. de Campredon 
eut à traiter et, dès 1729, il obtenait une solution 
favorable : les Génois renonçaient à faire payer ce 
droit par les vaisseaux français. Ce fut, écrit 
M. Driault, « comme l'ouverture des affaires do 
Corse, où M. de Campredon allait être aussitôt 
mêlé à des événements plus importants ». 

M. de Campredon devait, en effet, assister aux 
premiers épisodes d'une nouvelle rébellion qui 
allait être décisive. En 1728 des soldats corses 
qui étaient au service de Gênes, à Finale, se trou- 
vèrent mêlés à une rixe : à la suite de quoi ils 
furent condamnés à mort et exécutés. Un pareil 
châtiment produisit à travers l'ile la plus doulou- 



158 HISTOIRE DE COUSE. 

reuse impression : on cria partout vengeance et une 
formidable émeute se prépara. Elle éclata le 30 
octobre 1729 à roccasion de la perception de la 
taxe sur le port d'armes. Un vieillard de Busta- 
nica, Lanfranchi, dit Gardone, présenta une pièce 
de mauvais aloi; le collecteur le somma d'avoir 
à compléter la somme avant le lendemain. En vain 
Gardone le pria-t-il « d'avoir égard à sa misère ». 
L'exaspération était à son comble. Les soldats 
ffénois furent maltraités et chassés, les armes furent 
tirées des cachettes, le tocsin sonna de village en 
village : en quelques jours l'insurrection avait 
gagné toutes les vallées de l'intérieur. Un premier 
chef, Pompiliani, ne parut pas assez énergique : 
il fut bientôt déposé. A la consulte de San Pancra- 
zio da Biguglia, non loin de Furiani, deux autres 
chefs, Andréa Golonna-Geccaldi de Vescovato, et 
Louis Giafferi de Talasani, furent proclamés géné- 
raux du peuple corse. Ils s'adjoignirent l'abbé 
Raiïaelli qui jouissait d'une grande influence sur 
le clergé. Pour enlever tout scrupule religieux, la 
rébellion fut proclamée légitime et sainte par l'as- 
semblée des théologiens d'Orezza. Le chanoine 
Orticoni fut chargé d'aller solliciter l'appui des 
puissances étrangères. 

Il apparut tout de suite que ce soulèvement 
devait marquer la fin de la domination génoise, et 
les convoitises s'éveillèrent. L'Espagne, qui prépa- 
rait l'établissement de don Garlos en Toscane, 
devait tout naturellement chercher à s'assurer la 
voie entre Barcelone et Livourne. D'autre part, le 
Sénat génois demanda un contingent de troupes 
autrichiennes. 

En présence de ce double péril, auquel s'ajouta 
bientôt la crainte d'une intervention anglaise, la 
Cour de Versailles éprouva les plus vives inquié- 



LA QUESTION COKSIi KT LA POLITIQUE FRANÇAISE. 1J9 

tudes et connut un moment de désarroi. Les dé- 
pêches envoyées à M. de Gampredon trahissent 
1 indécision la plus complète et le dépit le plus 
manifeste. Elles recommandent à notre représen- 
tant la plus grande réserve vis-à-vis des Génois, 
« ces gens qui, dans leurs besoins, donnent une 
préférence si marquée à l'Empereur, pendant qu'ils 
marquent si peu d'attention pour la France et ne 
s'adressent à elle qu'en second. Ils paieront chère- 
ment ce secours allemand, pourvu même que, 
l'expédition de Corse Unie, c'est-à-dire les rebelles 
soumis, le corps des troupes impériales ne se par- 
tage pas pour demeurer moitié en Corse et moitié 
dans le territoire de terre ferme de la République ». 

Pourquoi le Sénat de Gènes s'était-il adressé à 
l'empereur Charles VI plutôt qu'au roi de France? 
M. Driault rappelle l'importance du droit de suze- 
raineté générale que l'empereur exerçait encore au 
xviii" siècle sur toute l'Italie : « Le prestige impé- 
rial, écrit- il, parut sans doute plus capable d'en 
imposer aux rebelles. » Il est probable aussi que 
les Génois cherchèrent à opposer un dernier obs- 
tacle aux progrès de l'iniluence française dans l'île : 
devant l'intérêt croissant que le gouvernement de 
Louis XV prenait aux choses de Corse, ils pressen- 
taient sans doute les solutions inévitables qui 
allaient intervenir. Charles VI n'était-il pas au sur- 
plus le seul des souverains de l'Europe qui, dé- 
pourvu de toute puissance maritime, ne serait pas 
tenté de rendre définitive l'occupation de l'île jiar 
ses troupes? 

Quoi qu'il en soit, une armée d'environ 15.000 
hommes, commandée par le prince de Wurtemberg 
et le colonel Wachtendung, jointe aux troupes 
génoises de Camille Doria, remporta d'assez faciles 
succès sur les Corses dans le pays de A'escovato, 



IgO HISTOIRE DE COUSE. 

au sud de Bastelica. Mais Camille Doria se fit 
écraser à Calenzana, le 2 février 1732, et Wach- 
tendung se montre inquiet sur l'issue de la cam- 
pagne, « ayant à combattre, disait-il, des hommes 
qui ne connaissaient pas la peur ». Ceccaldi et 
Giafferi entrèrent en pourparlers avec le prince de 
Wurtemberg, qui les livra aux Génois. Pour sauver 
les deux prisonniers, les rebelles consentirent à 
traiter; mais la paix de Corte (Il mai 1732) leur 
fut singulièrement avantageuse : amnistie générale, 
admission des Corses à tous les emplois même 
ecclésiastiques, pouvoir effectif rendu à l'orateur et 
au Conseil des XVIII. Cette convention était placée 
sous la garantie de l'empereur : c'était — on le 
constatait à la cour de Versailles avec mélancolie 
— laisser à ce prince « la liberté de prendre tou- 
jours telle part qu'il voudra à ce qui se passera 
dans ce royaume, si ce n'est même y établir incon- 
testablement les droits que la Cour de Vienne pré- 
tend avoir sur tout le reste de l'Italie » 

Le gouvernement français aurait-il manqué d'ini- 
tiative et d'esprit d'à-propos, et n'aurait-il pas su 
profiter de l'occasion qui se présentait? Non pas : 
car ce fut prudence, et non pas abandon. La France 
a, pour s'occuper de la Corse, un intérêt politique 
en même temps qu'un intérêt commercial : c'est le 
double aspect de sa politique méditerranéenne où 
tant d'ambitions, — autrichiennes, espagnoles, 
anglaises, — se heurtent et s'entrecroisent. Mais 
s'il faut surveiller de très près les affaires de Corse, 
réprimer les menées des Impériaux, profiter des 
fautes du Sénat, il ne convient pas encore de laisser 
soupçonner « nos vues sur l'île ». La question 
corse va constituer désormais un des « secrets » de 
la diplomatie française au xviii*' siècle : il va se 
poursuivre, sans faiblesses, sans hésitations, à tra- 



LA QUESTION CORSE ET LA POLITIQUE FRANÇAISE, 161 

vers les crises ministérielles qui marquent le règne 
de Louis XV. 

La paix de Corte ne pouvait être qu'une trêve, 
et les événements de 1729-1732 marquent en réalité 
le début de la grande insurrection du xyiii^ siècle. 
Ni les Corses n'avaient été assez naïfs pour croire à 
la sincérité du Sénat — et, s'ils avaient traité, ce 
n'était que pour se débarrasser des troupes impé- 
riales, — ni les Génois n'avaient eu l'intention 
sérieuse de mettre un terme à leurs fructueuses 
exactions et à leurs injustices plusieurs fois sécu- 
laires. La Corse restait frémissante : une nouvelle 
et plus grave rébellion la souleva tout entière au 
début de 1735. 

Les impôts en furent l'occasion. Le règlement 
du 28 janvier 1733 en avait accru le chiffre, sous 
prétexte de dédommager la métropole de ses frais 
d'occupation militaire. Au mois de juin, les fonc- 
tionnaires génois avaient reçu l'ordre de convoquer, 
au chef-lieu de chaque piève, les députés des vil- 
lages, de leur faire prêter serment au nouveau 
règlement et de réclamer leur adhésion aux projets 
financiers du suzerain. La mauvaise volonté fut par- 
tout visible. Dans la piève de Rostino, en parti- 
culier, où le peuple échappait, par son isolement, à 
l'emprise génoise, la résistance fut plus courageuse 
que partout ailleurs. A l'invitation des commis- 
saires, Giangiacomo Ambrosi, de Castineta, refusa 
de prendre tout engagement au nom de ses conci- 
toyens. Il quitta l'Assemblée en prononçant ces 
mots : « lo so di Castineta e mi ritiro. » Son 
exemple fut suivi par Paul-François Giovannoni, 
délégué de Saliceto. Leur ami, Giacinto Paoli, de 
Morosaglia, se joignit à eux. 

Il fallait au plus tôt étouffer ce germe de rébellion 

IIISTOIHE DE CORSE. Il 



162 HISTOIRE DE CORSE. 

et punir le mauvais exemple donné atout un peuple, 
déjà mal disposé. Le gouverneur Pallavicino décida 
de recourir à la force : ce fut en vain. Le capitaine 
Pippo et le capitaine Gagliardi, envoyés dans la 
vallée du Golo et dans l'Ampugnani, pour inti- 
mider les villages et arrêter les meneurs, furent 
surpris et obligés de capituler avant d'avoir pu être 
rejoints par un troisième détachement venu de 
Calvi. Ainsi commençait la deuxième guerre pour 
l'indépendance : elle allait durer jusqu'en 1739, et 
les Corses ont gardé le souvenir du paysan farouche 
et patriote dont les paroles, répétées de bouche 
en bouche, surexcitèrent l'enthousiasme national. 
On était alors en pleine crise de la succession de 
Pologne. Le soulèvement de la Corse prenait l'em- 
pereur au dépourvu : il ne pouvait intervenir. Les 
Corses placèrent tout leur espoir dans l'appui de 
l'Espagne : le chanoine Orticoni partit pour Madrid, 
pendant que Louis Giafferi remplaçait à Corte la 
bannière de Gênes par celle du roi d'Espagne. Mais 
Philippe V résista, tout en protestant de son intérêt 
affectueux pour la cause des révoltés. Les Corses 
ne devaient plus compter que sur eux-mêmes : ils 
se montrèrent dignes des circonstances. Au mois 
de janvier 1735,Giafferi et Paoli, élus généraux du 
peuple, convoquèrent à Corte une consulte générale 
où fut votée une véritable constitution, rédigée par 
l'avocat Sébastien Costa. La Corse y fut déclarée 
indépendante et à jamais séparée de la République 
(30 janvier). L'assemblée populaire, source de toute 
loi, prendra une part directe au gouvernement; une 
Junte, composée de six membres nommés par l'as- 
semblée et renouvelable tous les trois mois, devra, 
avec les généraux, représenter le peuple lui- 
même; un comité, composé de 4 membres, s'occu- 
pera de la justice, des fmances et du commerce. 



LA QUESTION COUSE ET LA POLITIQUE FRANÇAISE. 1(53 

Véritable constitution démocratique, adoptée par un 
peuple dont le continent européen entendait parler 
de temps en temps d'une manière vague et confuse, 
comme d'une terrible horde de sauvages. « Un 
petit peuple, obscur, sans littérature, sans indus- 
trie, avait, par sa seule force, surpassé en sagesse 
politique et en humanité toutes les nations civilisées 
de l'Europe; sa constitution n'était point sortie des 
systèmes philosophiques, mais des besoins matériels 
du pays. » Les nationaux firent broder sur leurs 
drapeaux l'image de la Vierge, sous la protection 
de laquelle fut placé le royaume. Jésus-Christ 
fut nommé « gonfalonier » des Corses, c'est-à-dire 
porte-étendard. 

Cependant la France suivait de près les affaires 
de Corse. Très vite elle comprit tout le parti qu'elle 
pouvait tirer de la situation : elle l'avait prévue, 
elle y était préparée. M. de Campredon, invité à 
fournir d'urgence un rapport, insistait le 10 mars 
sur les intrigues espagnoles. Et Chauvelin estima 
aussitôt qu'il fallait agir, sinon encore à découvert, 
du moins avec précision. Dans une remarquable 
dépêche du 26 avril 1735, il fixe les deux traits 
essentiels de la politique à laquelle la cour de 
Versailles allait s'attacher jusqu'au bout. Il ne 
peut être question d' « enlever la Corse comme 
une usurpation sur les Génois » : cette opération 
brutale « exciterait les cris de toute l'Europe ». Mais 
il faut se la faire offrir en agissant à la fois sur les 
Corses et sur les Génois. D'une part, « il faut dès 
aujourd'hui commencer à former sourdement un 
party en Corse et tascher que cela se mène sage- 
ment et bien secrètement ». D'autre part, écrit-il 
à son représentant, « appliquez-vous à inspirer {s<ins 
laisser deviner la France) aux meilleures testes 
de la République que l'isle leur est à charge et que, 



1(J4 niSTOir.E DE CORSE. 

plustost de se la laisser enlever, ils devraient songer 
à s'en accommoder avec quelque puissance, qui 
n'eust intérêt que de protéger les Génois ». Il s'agit, 
en somme, de faire comprendre aux Génois que le 
gouvernement français est prêt à leur rendre un ser- 
vice tout à fait exceptionnel, — et l'on ne saurait 
vraiment s'exprimer avec plus de délicatesse ni agir 
avec plus d'élégance. — Au surplus, Chauvelin a 
pensé à tout : il entre dans les détails les plus précis 
relativement à la façon de conduire cette affaire qui 
lui tient à cœur : « Taschons d'amener les choses au 
point, en Corse, que tous les habitans tout d'un 
coup se déclarent sous la protection de la France ; 
alors et sur-le-champ le Roy y envoyeroit quelques 
troupes et ce que les habitants demanderoient. — 
Nous déclarerions en même temps à Gênes que nous 
n'avons envoyé ces troupes que pour que les Corses 
ne se donnent à personne et que nous sommes prêts 
de travailler à remettre, s'il est possible, les peu- 
ples sous l'obéissance de la République, à moins 
qu'elle ne jugeât devoir s en accommoder avec nous 
par un traité de vente. Ce sera alors le moment 
de faire usage des principales testes que vous lui 
auriez ménagées, et le Roy se portera à donner de 
l'argent pour déterminer la pluralité. » 

On ne saurait trop insister sur cette lettre du 
26 avril 1735. Elle marque, dès l'ouverture de la 
question de Corse, le programme de la politique 
française. Campredon et Chauvelin doivent être 
considérés comme les précurseurs de l'établissement 
de la domination française en Corse. 



XVI 

THÉODORE DE NEUHOFF, ROI DE CORSE 



Un aventurier allemand : son règne de huit mois. — Le « secret » 
de Fleury. — La politique corse du comte de Boissieux et de 
M. deMaillebois. 



Le 12 mars 1736, devant la plage déserte d'Ale- 
ria, s'arrêtait une galère aux couleurs anglaises qui 
venait de Tunis. Aux salves d'artillerie qui éclatè- 
rent du bord rien ne répondit. Alors il en descendit 
un messager, qui s'en fut porter au <r très illustre 
seigneur » Giafferi une missive lui rappelant cer- 
taines entrevues passées à Gènes. Elle était accom- 
pagnée de menus présents : « des dattes, des bou- 
targues et des langues » et aussi des « bouteilles de 
véritable vin du Rhin ». GiafTeri convoqua les au- 
tres chefs, Sébastien Costa, Xavier dit de Matra, 
Giacinto Paoli. Ils se rendirent, dès le lendemain, 
au-devant du Messie qui leur arrivait. 

Quand il les vit approcher, le passager mysté- 
rieux descendit, dans un accoutrement bizarre qui 
faisait songer au costume de mamamouchi dont 
M. Jourdain est affublé dans le Bourgeois gentil- 
homme{{). Ilétaitvetu, ditlechroniqueurdela Haye, 
« d'un long habit d'écarlate doublé de fourrure, 

(1) QuANTiN, Le Corse (Paris, 1914) pp. 154, 155, \ô6. 



1C6 JIISTOIRE DE CORSE. 

couvert d une perruque cavalière et d'un chapeau 
retroussé à larges bords, et portant au côté une 
longue épée à l'espagnole et à la main une canne à 
bec de corbin j. Il avait une suite de 16 personnes : 
un officier, qui prenait le titre de lieutenant-colonel, 
un maître d'hôtel, un majordome, un chapelain, un 
cuisinier, trois esclaves maures et huit autres domes- 
tiques. Il avait aussi deux esclaves corses, quil ve- 
nait de racheter sur les côtes barbaresques, à crédit 
d ailleurs. La cargaison comportait quelques armes 
et 15,000 bottes à la turque, <« magnificence ignorée 
en Corse ». Ce personnage était le baron allemand 
Théodore de rseuhofî, né à Cologne 42 ans aupara- 
vant. Il se donnait les titres de grand d'Espagne, de 
lord d'Angleterre, de pair de France, de baron du 
Saint-Empire, prince du Trône romain : titres ron- 
flants et cosmopolites, qui pouvaient impressionner 
les Corses et qui les impressionnèrent en efTet. 

Le baron parlait si beau, il faisait miroiter des se- 
cours si importants qui ne pouvaient tarder à venir, 
il ofîrit incontinent un si somptueux festin arrosé 
de crus exotiques, que les chefs corses eurent con- 
fiance. Ils n'étaient pas forcés de savoir que l'aven- 
turier avait mené jusqu'à ce jour une existence 
étrange, à Versailles, où il fut page de la duchesse 
d'Orléans, on Angleterre, en Suède, en Espagne, 
où il se maria, à la cour de Toscane, en qualité 
d'agent secret. C'est là qu'il connut les chefs corses 
exilés de leur patrie, Ceccaldi, Giafl'eri. Aitelli, et 
qu'il entendit de leur bouche la détresse dun peuple 
anxieux de trouver un « rédempteur d. Théodore 
s'imagina peut-être que la fortune lui souriait enfin 
et que, sur cette terre sauvage, « aussi peu connue 
que la Californie et le Japon », il trouverait une 
couronne et une destinée glorieuse. 

Pour ne pas laisser refroidir lenthousiasme, de 



THEODOnK nr. NKimoir, uoi dk corsk. 1(^7 

NeuliotV iiuMui rc)iulemeut les oliosos. 11 se rendit à 
la tête (11111 pompeux cortège au palais épiseopal 
(le Cenione, laissé vide par IV'nèiiue d'Aleria, alors 
i\ Gènes. H tenait à son coiironnenient. Pour lui 
donner satisfaction, on choisit pour lieu du sacre le 
couvent voisin d'Alesani. A (l(>laut de trcSne , un 
fauteuil llan(ju(' de deux chaises; ù la place d'un 
diadème d'or, une courount^ de lauriers cueillis dans 
le nuu|uis. 

Tlu'odore 1"' fut artlauié conuiu» h souverain et 
premier roi du royaume « le 15 avril I7IU>. On lui 
vota une constitution avec droit d'lu^r(>dité, même 
pour les femmes, et ou l'assista d'une diète de ^2\ 
membres - — Ki de VK\i (hx'à, 8 del'Au deh\, — pris 
parmi les sujets « les [dus ([ualilies et les plus méri- 
tants P, qui deviendraient les magnats corses. Trois 
membres de la Diète résideraient à la cour et « le 
roi ne pourra rien résoudre sans leur consentement, 
soit par rapport aux impôts cl gabelles, soit par 
rapport à la [)ai\ ou à la guerr(> ». L'aulorilc de 
cette Diète s'éleudrail à toutes les branches de l'ad- 
ministration. Seuls, les Corses, t\ l'exclusion de tout 
étranger, seraient appelés aux dignités, fonctions 
ou emplois ;\ oréer dans le n^yannu^. Les (icuois 
étaient à tout jamais bannis de (]orsc, leurs biens 
étaient conlîs(|ués, ainsi que ceux des gens de Pao- 
mia. La (touslitntion réglait les impiNts, tailles vt 
gabelles, dont les veuves étaient exemptées. Klle 
lixaît le prix du sel, les poids et les mesures. Une 
Université publiques pour les études du droit et do 
la physi(|U(! — admirable souci pratitpu^ et digim 
du siècle des philosophes — serait établie dans 
Lune des villes du royaunu\ L'article 17 portait que 
le roi créera iu(;v>ssamineut un ordre de w vrai(^ no- 
blesse «' pour l'honneur du royaume et de u divers 
nationaux ». \a' souverain (>t ses successeurs (1(>- 



168 HISTOIRE DK CORSE. 



valent pratiquer la religion catholique romaine. Les 
chefs prêtèrent serment de fidélité; un banquet et 
des salves interrompues de mousqueterie saluèrent 
l'heureux événement. 

Théodore revint dans son palais de Cervione. Il 
fit aussitôt preuve de roi, en distribuant des charges 
et des honneurs qui suscitèrent bien des jalousies. 
Il nomma Paoli et GiafTeri généraux et premiers 
ministres ; Costa devint grand chancelier, secrétaire 
d'Etat et garde des sceaux. Il fit exécuter Luccioni 
qui avait livré Porto-Vecchio aux Génois pour 30 se- 
quins, et tint tout le monde en haleiae par l'espoir 
de prochains secours. 11 emprunte aux géogra- 
phes allemands le blason de la Corse : une tète de 
Maure avec le bandeau sur le front. L'argent lui 
manquant, il essaie de fonder au couvent de Tava- 
gna une frappe de monnaie. Elle ne réussit qu'à 
produire un seul écu d'argent de 3 livres, plus 
quelques sous de cuivre portant les initiales T.R. 
de Théodore Roi. Totto Rame, tout cuivre, disaient 
les Corses frondeurs; Tutti Rihelli, tous rebelles, 
interprétaient les Génois, 

Ceux-ci, après avoir mis quelque temps à se re- 
mettre de leur étonnement, commencèrent à vouloir 
expulser de Corse ce roi d'occasion. Un édit contre 
le baron de NeuhofTfut affiché dans les rues et com- 
muniqué aux représentants des puissances étran- 
gères : il noircissait ce « personnage fameux habillé 
à l'asiatique » de toutes les friponneries; il traitait 
Théodore de vagabond, d'astrologue et de cabaliste, 
il le proclamait enfin « séducteur des peuples, per- 
turbateur de la tranquillité publique, coupable de 
trahison au premier chef ». Comme tel il tombait 
sous les rigueurs des lois génoises. A ce factum, 
dont les gazettes de Hollande publièrent une tra- 





C.h.'ili'aii lie la l'iiiita 
IM. \I. — ConsE. 



— Ajaccio, vue irc'iu'i'ale. {Sites et Moniuiunts du i . < . i . 



THEODORE DE NEUHOFF, ROI DE CORSE. 1(59 

duction, Théodore répondit par un manifeste assez 
habile, déclarant que les véritables perturbateurs 
du repos public étaient les Génois eux-mêmes, dont 
la tyrannie avait soulevé les Corses bien avant son 
arrivée dans l'île. Quant à lui, « ministre du Saint- 
Siège » et confiant dans la divine Providence, il 
avait été élevé au trône par la volonté spontanée et 
unanime du peuple, ce qui lui permettait de consi- 
dérer les invectives génoises comme les cris « des 
chiens qui aboient à la lune ». Gènes lâcha dans 
Tîle 1.500 bandits des galères, les vittoli, — on les 
appelait ainsi du nom du compagnon de Sampiero, 
Vittolo, dont la trahison avait causé la mort du chef 
corse. — Ceux-ci commirent de nombreuses atro- 
cités et Théodore, après quelques succès en Ba- 
lagne, commença de connaître les revers. 

Au surplus les chefs corses, que la jalousie divi- 
sait et qui ne voyaient pas venir la flotte attendue, 
se méfièrent et se mutinèrent. Théodore jugea ra- 
pidement que la situation n'était plus tenable. Il 
usa de moyens de fortune pour recruter des parti- 
sans, instituant l'Ordre de la Délivrance « tant pour 
la gloire du royaume que pour la consolation des 
sujets » et distribuant à cette occasion une pluie de 
titres de noblesse. Afin d'attirer les étrangers, il 
proclama la liberté de conscience et déclara vouloir 
favoriser l'industrie, à peu près inconnue en Corse. 
Il autorisait également la fabrication du sel que 
Gènes avait prohibée. Il réglementait la pèche dans 
les rivières, les étangs et sur les côtes de la mer. 

Mais ces dispositions, excellentes en elles-mê- 
mes, ne ramenaient pas la popularité : l'heure de la 
désall'ection était venue. Ayant délibéré « de passer 
en terre ferme pour chasser les Génois », il publia 
le 4 novembre, à Sartène, un é<lit pour annoncer son 
départ et organiser la régence. Giacinto Paoli et 



170 HISTOIRE DE CORSE. 

Louis Giafferi reçurent le commandement en chef des 
provinces au delà des monts; Luca d'Ornano fut 
nommé gouverneur des provinces en deçà. Puis, 
seul à travers les forêts, il gagna la Solenzara. Une 
barque sous pavillon français le protégea des corsai- 
res et le débarqua à Livourne le 14 novembre 1736. 
V^oulant dépister les espions génois, il avait pris un 
costume ecclésiastique ; il n'avait plus rien avec 
lui, sauf quelques bribes d'argenterie, restes d'une 
splendeur éphémère. Son règne avait duré huit mois. 
Blessé dans son amour-propre, un chroniqueur 
corse, Rostini, déclare après coup que ses compa- 
triotes s'étaient moqués de ce roi d'opérette : ils 
voulaient seulement « quelque chose qui fît du 
bruit » et ils montraient ainsi qu'ils étaient disposés 
« à embrasser le parti le plus étrange qui se pré- 
senterait à eux... plutôt que de se soumettre aux Gé- 
nois ». D'ailleurs le roi Théodore n'avait causé 
aucun tort à la Corse : il en était sorti plus pauvre 
qu'à son arrivée. « Grâce à lui, un rayon de soleil 
avait éclairé quelque temps la nuit de l'oppression 
génoise. L'île a:arde bon souvenir de son roi Théo- 
dore. » 

De cet épisode curieux une conclusion se dégage 
avec une évidence indiscutable : Gênes devait re- 
noncer à l'espérance de triompher des Corses par 
ses seules ressources. Allait-elle, comme naguère 
en 1729, s'adresser à l'Autriche? La guerre de la 
succession de Pologne peut être alors considérée 
comme finie ; mais l'empereur reste aux prises avec 
les Turcs, et le marquis de Villeneuve, notre ambas- 
sadeur à Constantinople, lui suscite tous les em- 
barras désirables. Il ne reste plus au Sénat qu'à se 
tourner du côté de la France, accomplissant ainsi le 
geste qu'avait prévu Chauvelin et que M. de Cam- 



THÉODORE DE NEUHOFF, ROI DE CORSE. l'î'l 

predon avait préparé. Le 12 juillet 1737 un arrange- 
ment fut conclu. La France enverrait en Corse une 
petite armée de 8.000 hommes pour soumettre les 
(( rebelles » . 

Il en fut ainsi, et le commandement en fut confié 
au comte de Boissieux, neveu du maréchal de Vil- 
lars. Mais la préoccupation essentielle fut de rassu- 
rer les Corses sur les véritables intentions de la 
France : il ne s'agissait pas d'une expédition mili- 
taire, mais seulement d'une « mission de conciliation 
et d'arbitrage ». Le comte de Boissieux s'en ac- 
quitta d'ailleurs avec beaucoup d'intelligence et de 
délicatesse, se bornant à cantonner ses troupes à 
Bastia et à Saint-Florent, et se tenant en relations 
avec les Corses de l'intérieur sans intervenir d'une 
façon active et visible dans leurs rapports avec les 
Génois. 

Les Corses ne purent que se féliciter de son « ad- 
mirable conduite », de sa « diligence » et de sa 
« patience ». De plus, dans la lettre même où ils 
rendent un pareil hommage au représentant de la 
France, les deux « députés » de la nation corse, 
Erasme Orticoni et Jean-Pierre Gaffori, sollicitaient 
du cardinal Fleury la continuation de ses bons 
offices. Sa piété et son équité le désignaient pour 
être « leur juge et leur avocat >> : aussi la Corse, 
« chargée du poids de ses injures et de ses droits », 
n'hésitait-elle pas à recourir à son arbitrage. En 
termes qui savaient rester dignes, ils exprimaient 
toute la confiance qu'ils n'avaient jamais cessé d'a- 
voir dans le Roi très chrétien, « notre maître », 
pour la paix de l'Europe et « pour la rédemption et 
délivrance des Corses qui gémissent dans l'escla- 
vage et l'oppression ». 

Le plan de Chauvelin se réalisait donc point par 
point : il existait en Corse un « parti français », 



172 HISTOinE DE CORSE. 

les habitants « se déclaraient sous la protection de 
la France » et le gouvernement de Louis XV avait 
eu la suprême habileté de faire réclamer par les 
Génois eux-mêmes l'envoi d'une armée française 
dans l'île. Cependant la Cour de Versailles croit 
que l'heure n'a pas encore sonné. En présence de 
l'offre formelle faite par Orticoni et Gaffori, le car- 
dinal de Fleury se dérobe et craint de s'engager. 

Sa réponse (6 juin 1738) est un chef-d'œuvre de 
réserve diplomatique et de sous-entendus. Il com- 
mence par poser en principe la souveraineté « légi- 
time » de Gênes : « Vous êtes nés sujets de la Répu- 
blique de Gênes et ils sont vos maîtres légitimes. 
Il ne s'agit point d'aller fouiller dans des temps 
reculés la constitution primitive de votre pays et il 
suffit que les Génois en soient reconnus depuis 
plusieurs siècles paisibles possesseurs pour qu'on ne 
puisse plus leur contester le domaine souverain de 
la Corse. » En conséquence « le roy ne peut et ne 
doit avoir d'autre principe, dans les bons offices 
qu'il est disposé à rendre à vos citoyens, que celui 
de les remettre dans l'obéissance légitime à leurs 
souverains ». — Mais, tout en réservant les droits 
de l'empereur, sous la garantie duquel l'exécution 
du traité de 1732 a été placée, tout en rassurant 
Gênes à l'endroit des ambitions françaises, Fleury 
entend rester en bons rapports avec les « rebelles » 
et ménager l'avenir : « Si vous estes bien déterminés 
à vous conformer à ces principes, le Roy travaillera 
avec tout l'empressement possible à vous rendre 
une tranquillité que vous avez perdue depuis si 
longtemps, et ne vous demandera d'autre récom- 
pense de ses soins que celle d'avoir contribué au 
bonheur d'un païs qui lui a toujours esté cher, aussi 
bien qu'à ses glorieux ancêtres. « Au surplus, ne 
me forcez pas à en écrire trop long, devinez ce que 



THEODORE DE NEUHOFF, ROI DE CORSE. 17;^ 

je n'avoue pas ouvertement : « M. le comte de Bois- 
sieux, dont vous paroisses estre contens, vous 
expliquera plus au long les intentions de Sa Ma- 
jesté. » 

Le général français se trouvait aux prises avec 
les plus graves difficultés, suscitées en partie par la 
réapparition de Théodore. Depuis son départ de 
Solenzara, le roi en exil avait mené l'existence la 
plus étrange. Des émissaires génois le suivent pas 
à pas et le font à plusieurs reprises arrêter. A 
Florence, à Rome, à Paris, en Hollande, il doit se 
cacher pour échapper à leurs dénonciations et même 
à l'assassinat, car sa tète a été mise à prix. Empri- 
sonné pour dettes à Amsterdam, il réussit à se faire 
rendre la liberté et organise une compagnie com- 
merciale , commanditée par des négociants hol- 
landais, qui se chargera d'exploiter la Corse. Il 
enverra à ses sujets des munitions et des approvi- 
sionnements ; ceux-ci le rembourseront en huile, 
châtaignes et autres produits. Mais les trois navires 
qu'il affrète ne peuvent débarquer leur cargaison; 
lui-même avec le vaisseau \ Africain parut devant 
Sorraco près de Porto-Vecchio, mais il ne tarda pas 
à filer sur Naples (septembre l7o8), pendant que le 
comte de Boissieux prescrivait de « courre sus » à 
ceux de sa suite et à ses partisans. Entouré d'es- 
pions et de traîtres, Théodore se confine en Italie 
dans une mystérieuse retraite et s'efforce de ré- 
chaulfer le zèle de ses partisans par des lettres que 
son neveu Frédéric apporte aux chefs. Vains efforts, 
qui ne se prolongeront pas au delà d'une année. 

D'autre part, M. de Boissieux devait tenir tétc aux 
exigences croissantes des commissaires de Gênes 
qui le sommaient d'intervenir plus activement. 
Ne voulant pas sortir de la réserve que les ins- 



174 HISTOIRE DE COUSE. 

tructions dont il était porteur lui recommandaient 
avec insistance, il décida seulement de procéder au 
désarmement des habitants. Mais les troupes fran- 
çaises du capitaine Courtois, envoyées dans ce 
but à Borgo, durent battre en retraite du côté de 
Bastia, harcelées par les Corses qui les poursui- 
virent jusqu'au delà de la plaine de Biguglia 
(13 décembre 1738). 

Cette défaite des Français, à laquelle les insu- 
laires donnèrent le nom de Vêpres corses — mot 
impropre, car il n'y eut pas de guet-apens comme 
en Sicile, — stupéfia le cabinet de Versailles moins 
qu'elle ne l'ennuya. M. de Boissieux fut aussitôt 
rappelé et remplacé par le marquis de Maillebois. 
Il était malade quand il apprit sa disgrâce et n'y 
survécut pas. Il mourut à Bastia, dans la nuit du 
1" au 2 février 1739, et fut inhumé dans l'église 
Saint-Jean où son tombeau subsista jusqu'en 1793. 

Le comte de Maillebois, qui lui succéda à la tête 
des troupes françaises de Corse, imita sa prudence. 
Pourtant il ne fallait pas, sous prétexte de mansué- 
tude, imposer à l'armée française une inaction pou- 
vant porter atteinte à son prestige aux yeux des 
rebelles et aux yeux des Génois. Après avoir lancé 
une proclamation où il affirmait n'avoir « d'autre 
vue que le bonheur et la tranquillité du pays », 
il entra en campagne et décida de porter les armes 
jusque dans les cantons montagneux de l'intérieur. 
La Balagne, où Frédéric de Neuhofî, neveu du roi 
Théodore, prêchait et organisait la résistance, fut 
assez facilement réduite : la prise de Lento et de 
Bigorno assura l'occupation presque complète de la 
vallée du Golo. Puis Maillebois se rendit à Corte : tout 
le nord de l'île était pacifié et même désarmé. La ré- 
sistance fut plus longue dans le sud, encombré de 
montagnes et de rochers, et surtout dans le canton 



THEODORE DE NEUHOFF, ROI DE CORSE. 17o 

de Zicavo, où Frédéric s'était réfugié, dominant la 
vallée du Taravo. Maillebois n'y entra qu'à la fin de 
septembre. Frédéric et ses partisans durent quitter 
la Corse (1740). Dès le mois de juillet précédent, 
Giacinto Paoli, Giafîeri et Luca d'Ornano étaient 
partis pour Xaples. 

Maillebois se hâta de proclamer que la pacifica- 
tion était achevée. Il s'elForça de gagner les sym- 
pathies des Corses par sa modération et son équité ; 
il leva un régiment spécialement composé d'insu- 
laires, auquel on donna le nom de lloyal-Corse. 
Il s'enferma dans Calvi : admirant la fertilité et 
l'heureuse situation de la Balagne voisine, « il en 
fit des rapports à son gouvernement, appelant son 
attention sur l'intérôt qu'il y aurait à s'y établir ». 
Lui aussi voit clair et juste et entrevoit les solu- 
tions inévitables. Les 8.000 hommes de troupes 
françaises que Gênes entretient n'ont pacifié que 
les côtes et leur établissement dans l'île n'est que 
provisoire ; si les Français se retirent, les Corses, 
restés maîtres de l'intérieur, remporteront sur les 
Génois des victoires décisives et les chasseront de 
l'île, qui sera perdue pour la République sans com- 
pensation. « L'intérôt certain de la République 
était de se défaire de la Corse au meilleur prix. 
Il n'importait que de le lui faire comprendre (1). » 

fl) Driault, dans les Iiiiroductions aux ambassad'urs, t. XIX 
(Paris, 1912). pp. LXXX à CIII, pasbim 273, 287, 298, etc. 



XVII 

LA CORSE PENDANT LA GUERRE DE LA 
SUCCESSION D'AUTRICHE 



Les proffvès de l'influence française. — La dernière aventure du 
roi Théodore. — Intrigues anglaises, sardes et autrichiennes. 



M. de Campredon, vieilli, ne suffisait plus à l'ac- 
tivité que réclamaient les événements nouveaux. Il 
demanda à se retirer (juin 1739) et fut aussitôt rem- 
placé par M, Chaillon de Jonville, gentilhomme 
ordinaire de la maison du roi, ancien ministre à 
Bruxelles. Rien à signaler dans les instructions qui 
lui furent remises le 24 juin 1739 : c'est à peine 
s'il y est question de la Corse. Mais dès qu'il fut 
arrivé à Gênes, en janvier 1740, il reçut du secré- 
taire d'Etat des Affaires étrangères, Amelot, des 
lettres plus précises et un mémoire très détaillé sur 
ce sujet. L'objet de sa mission était d'ouvrir avec le 
Sénat une négociation sur les conditions de l'inter- 
vention française en Corse. Le gouvernement de 
Versailles, désireux de terminer « une affaire aussy 
épineuse », réclame toute sa liberté d'action. Les 
troupes génoises évacueraient entièrement toutes 
les places et forteresses de la Corse « qui seraient 
remises entre les mains du Roi et y mettrait des 
garnisons » . Tout se ferait en son nom : il adminis- 
trerait la justice, il y réglerait les subsides que 



LA CORSE PENDANT LA GUERRE DE LA SUCCESSION. 177 

l'île devrait payer chaque année; en un mot le roi 
de France agirait « comme s'il en estoit le seul sou- 
verain ». 

Il faut prévoir une certaine résistance de la part 
des Génois, « soit par leur défiance naturelle, aussi 
bien que par leur jalousie, soit par la crainte qu'ils 
auroient de nostre bonne foy ». Forts de la situa- 
tion, qui nous est entièrement favorable, il faut les 
mettre « au pied du mur », les menacer de retirer 
entièrement nos troupes et les rendre responsables 
de tous les événements qui peuvent arriver : « on 
s'en prendra à eux si quelque autre puissance s'em- 
parait de l'île et on les regarderait comme y ayant 
eu part eux-mêmes, dont le Roy ne pourrait qu'en 
tirer raison sur les Estais mesnies de la Répu- 
blique ». 

Cette fois la menace n'est même plus déguisée. 
Mais, de même qu'en ménageant les Corses il avait 
fallu — et telle avait bien été la politique du comte 
de Boissieux — apaiser les susceptibilités génoises, 
de même il fallait aujourd'hui prendre garde, en 
négociant avec les Génois, de ne pas effaroucher les 
Corses. Aussi Amelot exige-t-il expressément que 
rien ne transpire des conversations qui vont être 
engagées : la République ne devra nommer qu'un 
petit nombre de commissaires, qui seront « d'une 
extrême prudence » et « capables surtout d'un se- 
cret à toute épreuve ». 

Lorsque M. de Jonville eut fait connaître les 
propositions de son gouvernement, le Sénat de 
Gênes nomma deux commissaires pour suivre avec 
lui la ncgocialion : Jean-Baptiste Grimaldi et 
(^harles-Emmaimel Durazzo. Bientôt ils laissèrent 
entendre — et le ministre de la lîépublique à Ver- 
sailles, Lomellini, agissait dans le même sens, — 
que les conditions du gouvernement français ne 

HISTOIIIE Dli COKSE. 12 



178 HISTOIRE DE CORSE. 

pouvaient pas être acceptées intégralement. Ils de- 
mandèrent une intervention combinée des troupes 
françaises et des troupes impériales, espérant ainsi 
neutraliser ces deux influences Tune par l'autre. 

Sur ces entrefaites l'empereur Charles VI mourut 
(20 octobre 1740) et l'ouverture de la succession 
d'Autriche apporta d'autres préoccupations aux 
Etats européens. Du moins la France essaya-t-elle 
encore de profiter des embarras de l'Autriche, 
comme elle avait fait une première fois après les 
événements de 1732. M. de Jonville proposa au 
Sénat de laisser dans l'île, aux frais de la Fiance, 
l'armée de M. de Maillebois, à condition que les 
Génois lui remettraient en dépôt quatre places de 
l'île — Ajaccio, Calvi avec la tour de Girolata, la 
tour de Porto, le village de Piana, — construiraient 
deux ponts — sur le Liamone et sur l'Otta, — four- 
niraient enfin aux soldats français les lits, le bois, 
les tables et tous les ustensiles nécessaires. Le 
Sénat faisant des diflicultés, Louis XV rappela 
M. de Maillebois qui alla combattre en Bohème 
(mai 1741). 

Les Français laissaient l'île pacifiée mais non 
soumise : les Corses ne voulaient à aucun prix 
accepter la domination de Gênes. Si la présence 
des troupes françaises les avait contenus jusqu'alors, 
ils reprirent sur plusieurs points, dès 1742, les 
hostilités contre la République. Ce fut en vain que 
le Sénat et ses commissaires généraux multiplièrent 
les règlements, les perdoni et les coiicessioni : ils 
ne purent décider les Corses à déposer les armes. 
C'était., semble-t-il, la fin de la domination gé- 
noise, d'autant plus que Théodore de Neuhofî repa- 
rut soudain en 1743. 

Ses deux échecs n'avaient fait qu'augmenter sa 



LA COUSE PENDANT LA GUERRE DE LA SUCCESSION, 179 

popularité et la caricature s'était emparée de lui. 
Une gravure allemande ridiculisait 

Le satyre corse visionnaire 

ou 
le rêve à l'état de veille, 
dont l'image représente 

dérisoirement 

Théodore, 
premier et dernier en sa personne, 
pseudo-roi des Corses rebelles. 

Mais si les uns se moquaient, d'autres croyaient 
vraiment à la réussite ou à Tinfluence du baron de 
Neuhoff : la sous-prieure du couvent des Saints 
Dominique et Sixte, Madame Angélique Gassandre- 
Fonséca, qui dirigeait les affaires politiques du 
baron à Home et en faisait « un martyr, grand soldat 
du Christ » ; — François, duc de Lorraine et beau- 
fils de l'empereur, qui avait jeté ses vues sur la 
Corse et, après s'être servi en 1736 du louche 
Humbert de Beaujeu, avait en 1740 recours à Théo- 
dore lui-même et lui promettait 1.500 fusils La 

mort de Charles VI coupa court à ces projets. Le 
roi de Corse s'adressa alors à la France, par l'in- 
termédiaire do son beau-frère, Gomé-Delagrange, 
conseiller au Parlement de Metz : il essayait « l'es- 
croquerie politique » après l'escroquerie commer- 
ciale. On refusa de l'entendre et c'est alors que la 
guerre de la succession d'Autriche, en brouillant 
les puissances européennes, mit l'aventurier au pre- 
mier plan. 

Au mois de janvier 1743, un navire de la Majesté 
britannique, le Re^^enger, parut dans la Méditer- 
ranée. Sous le couvert du pavillon anglais, muni 
d'un passeport de lord Carteret, le baron Théodore 
de Neuhoff, souverain de la Corse, allait reconquérir 
son royaume. Une proclamation lut distribuée aux 



180 HISTOIKE DE CORSE. 

rebelles : elle produisit un médiocre eiïet; d'autant 
plus que Sa Majesté ne consentit pas à débarquer : 
elle répugnait à l'idée de coucher sur la dure, dans 
le maquis, avec ses farouches sujets. Théodore 
parut à peine sur les côtes de la Balagne et dis- 
tribua quelques munitions; une nuit, le comman- 
dant anglais le ramena sur le rivage de Toscane, 
à l'embouchure de l'Arno. Le roi se hâta de gagner 
Florence, pour continuer ses intrigues et battre 
monnaie au moyen des plus savantes manœuvres 
de chantage. 

Pendant que se poursuit « le roman de sa vie », 
on voit se nouer autour de la question corse le ré- 
seau compliqué des combinaisons diplomatiques. 
Ce sont les menées de l'Angleterre qui apparaissent 
d'abord, pendant la guerre de la succession d'Au- 
triche, comme les plus significatives et les plus dange- 
reuses. Les Anglais ont compris, bien avant Nelson, 
l'importance du golfe de Saint-Florent, où l'on 
pourrait entretenir « nombre de gros vaisseaux qui 
seront toujours en vedette sur Toulon » et, dans 
le début, il ne s'agit de rien moins que de « con- 
quérir B la Corse. Théodore essaie de séduire le 
représentant anglais en Toscane, Horace Mann : 
celui-ci, par curiosité et par désœuvrement, con- 
sentit à avoir plusieurs entretiens avec un per- 
sonnage qui l'intriguait; il eut tôt fait de s'aper- 
cevoir que Théodore n'était qu'un « babillard » et 
il conseilla à son ministre de ne faire aucun fonds 
sur lui. 

Lâché par l'Angleterre, NeuhofT essaya de s'im- 
poser à la Cour de Turin : Charles-Emmanuel III, 
dont les ambitions commencent à s'étendre au delà 
des limites étroites du Piémont et qui, doué d'un 
fort appétit, ne demande qu'à se mettre à table 



LA CORSE PENDANT LA GUERRE DE LA SUCCESSION. 181 

pour manger l'Italie feuille à feuille, aurait vo- 
lontiers commencé par la Corse le démembrement 
de Gênes et la conquête de la péninsule entière. 
On voit poindre ainsi dès le xviii'' siècle l'idée de 
l'unité de l'Italie sous le drapeau de la maison 
de Savoie, — les dépêches du comte Lorenzi, 
envoyé de France à Florence, sont particulièrement 
caractéristiques à cet égard. Or dans ces espé- 
rances grandioses, le roi de Sardaigne sera de 
bonne heure soutenu par l'Angleterre, « qui vou- 
drait le rendre très puissant pour en faire une 
digue contre la France » (lettre de Poggi, consul 
de Naples à Gênes, en date du 4 janvier 1744). — 
Mais on n'a pas confiance en Théodore, dont les 
prétentions paraissent excessives et les promesses 
vaines et, tandis qu'il écrit au marquis d'Ormea, 
on écoute plus volontiers Dominique Rivarola, d'o- 
rigine corse, un traître et un intrigant, qui jouit 
malgré tout d'un certain crédit auprès de ses com- 
patriotes et se fait fort d'introduire les étrangers 
dans sa patrie. 

Restait l'impératrice Marie-Thérèse, dont l'époux 
François de Lorraine avait jadis convoité l'île. La 
famille autrichienne se berça un moment de l'es- 
poir d'utiliser l'influence du personnage; elle pré- 
para même une expédition qu'il devait conduire, 
mais qui ne partit pas. 

Une fois de plus, Théodore avait échoué : mais 
il avait fort bien vu à qui il convenait de s'adresser 
pour réussir. Visiblement une triple alliance anglo- 
austro-sarde se nouait en 1744 : la Corse en était 
le pivot, et ces projets étaient dirigés contre les 
Bourbons de France et d'Espagne. Le résultat se- 
rait la formation d'une unité italienne au profit de 
la Sardaigne et l'attribution de l'île à la maison 
anglaise de Hanovre. Toute cette négociation, cou- 



182 HISTOIRE DE COnSE. 

duite par lord Newcastle à Londres, est vraiment, 
suivant le mot de M. Le Glay, « de l'art dans la 
diplomatie ». 

Et les Corses? Que deviennent-ils au milieu de 
ces partages dont leur île est l'objet éventuel, au 
milieu de ces intrigues, de ces ruses et de ces men- 
songes? Peuvent-ils se sauver eux-mêmes? Effrayés 
de tous les embarras qui les accablent, les Génois 
ont essayé de s'entendre directement avec les Corses 
et préparé un règlement de pacification (3 août 
1744) qu'ils espèrent faire accepter aux révoltés. 
Ce fut en vain. La lutte se prolongea sans engage- 
ments importants jusqu'en 1745. Cette année-là, au 
mois d'août, les Corses élurent pour chefs l'abbé 
Ignace Venturini, Jean-Pierre GafFori et Fran- 
çois Matra, avec le titre de « Protecteurs de 
la Nation ». La mission confiée à ces chefs était 
plutôt de porter un remède aux désordres qui déso- 
laient l'île à ce moment; mais les maladresses du 
nouveau commissaire général, Stefano Mari, ne 
tardèrent pas à déchaîner une guerre ouverte. 

La France sut admirablement profiter de cette 
situation embrouillée et déjouer toutes les intri- 
gues. Il fallait à tout prix empêcher l'établissement 
en Corse d'une grande puissance maritime, si l'on 
voulait sauvegarder la suprématie française dans la 
Méditerranée, assurer la défense des côtes de Pro- 
vence, avoir la route libre vers l'Orient pour le 
développement du trafic maritime, — et c'est ce 
que comprirent tous les hommes qui dirigèrent 
pendant cette période la diplomatie française : 
Fleury, Chauvelin, Amelot, d'Argenson, Puysieux. 
Gênes est obligée de se rejeter dans les bras de la 
France qui, d'accord avec l'Espagne, lui garantit 
au traité d'Aranjuez(17 mai 1745) l'intégrité de son 



LA CORSE PENDANT lA GUERRE DE LA SUCCEfSIOX. 183 

territoire. Puis M. de Guymont, nommé ministre 
de France à Gènes à la place de M. de Jonville, 
adresse aux peuples de Corse une proclamation les 
invitant à se tenir dans le devoir et à se défier des 
excitations des ennemis de la République. En fait, 
on vit les insurgés corses faire cause commune 
avec les Autrichiens ou les Sardes, mais il ne se 
passa rien d'irréparable en Corse pendant la ter- 
rible guerre où Gênes elle-même faillit périr. 

Au mois de novembre 174.5, les Anglais bom- 
bardaient et prenaient Bastia : Rivarola et les 
chefs insurgés occupaient la ville et la citadelle. 
Mais les Bastiais prennent les armes en faveur 
de la République et chassent les insurgés. Riva- 
rola revient mettre le siège devant la ville. Il 
occupe Terra Vecchia et presse si énergiquement la 
citadelle de Terra Nova que sa capitulation parut 
inévitable. Si Fescadre anglaise de six vaisseaux 
qui croisait entre Bastia et Livourne était interve- 
nue l'événement se serait aussitôt accompli ; mais 
elle ne bougea pas, car le gouvernement britan- 
nique était en ce moment occupé à négocier avec 
l'Espagne. Profitant de la mort de Philippe V et de 
l'avènement d'un nouveau roi à Madrid, l'Angle- 
terre offrait la paix — et la Corse — à l'infant don Phi- 
lippe, dans l'espoir de brouiller les Bourbons de 
France et d'Espagne et peut-être aussi d'obtenir 
d'importantes concessions commerciales en Amé- 
rique. (( Un accommodement avec l'Espagne, 
disait le duc de Newcastle, est un si grand objet 
pour l'Angleterre, qu'elle est résolue de ne pas ris- 
quer de le manquer pour une chose qui lui semble 
de si peu d'importance comme la Corse. » La ques- 
tion de Gibraltar, que la cour de Madrid réclamait, 
fit échouer les pourparlers. Mais, pendant qu'ils 
se prolongeaient, l'escadre britannique était restée 

il* 



184 HISTOIRE DE CORSE. 

iiiactive et son amiral demeurait sourd aux prières 
du roi de Sardaigne. « Du moment qu'ils ne 
croyaient pas devoir recueillir des bénéfices per- 
sonnels, les Anglais n'entendaient pas perdre leur 
temps à protéger un peuple gémissant. » 

Le gouvernement français mit ses tergiversations 
à profit. Sur les instances de la République de 
Gênes, une troupe de 500 hommes — Génois, Fran- 
çais et Espagnols, — fut envoyée le 1" septembre 
1747 au secours de Bastia. Le lieutenant-colonel 
Choiseul-Beaupré, qui commandait ce détachement, 
réussit à repousser Rivarola. L'année suivante, 
Bastia devait soutenir un siège autrement meur- 
trier. Gaffori et Giulani avec les insurgés corses, le 
chevalier de Gumiana avec 1.500 hommes, Piémon- 
tais et Autrichiens, et plusieurs batteries d'artil- 
lerie, attaquèrent furieusement la ville. Le duc 
de Richelieu, ministre plénipotentiaire à Gênes, 
envoya en toute hâte M. de Pédemont, officier du 
régiment de Nivernais, au secours du commandant 
génois Spinola; après une lutte sanglante, le che- 
valier de Cumiana se retira sur Saint-Florent 
(27 mai 1748). Deux jours après, le marquis de Cur- 
say débarquait à Bastia. Son arrivée rendait impos- 
sible tout succès des Austro-Sardes. Ainsi l'action 
énergique et décisive de la France terminait la cam- 
pagne, et la paix prochaine d'Aix-la-Chapelle (30 oc- 
tobre 1748) allait ruiner les convoitises de la Sar- 
daigne et les menées de l'Angleterre (1). 

Il ne sera plus question du roi Théodore dans 
l'histoire de Corse. Son rôle politique est fini, bien 
qu'il refuse d'abdiquer. Toujours dénué tout en 
recevant de fortes sommes de donateurs inconnus, 
il fait miroiter aux yeux des marchands ou des sou- 

(1) Ambrosi, la Conquête delà Corse par les Français, dans le Bul- 
letin (1913), pp. 125, 127, 128. 





r.iislia : la (;ita( 
PI. Mi. — Couse. 



//'/</. . Itaiis h' \irii\ l'dil. :/'/(. Morclli.) 



LA COr.SE PENDANT LA GUERRE DE LA SUCCESSION. 185 

verains les avantages à tirer de la Corse, pour peu 
qu'on le mette en mesure de la prendre. En fin de 
compte, il échoue à Londres où il est bientôt empri- 
sonné pour dettes. Après six ans de détention, 
bafoué par les uns, renié par les autres, finalement 
appelé à bénéficier d'une libération conditionnelle, 
il répondit au tribunal qui lui demandait une garan- 
tie : « Je n'ai rien que mon royaume de Corse. » Il 
signa une cédule par laquelle il abandonnait ses 
Etats (24 juin 1755). Et le royaume de Corse fut 
légalement et officiellement enregistré pour la 
garantie des créanciers du baron de Neuhoff ! Les 
Anglais étaient donc arrivés à leurs fins : ils avaient 
l'île, objet de leurs convoitises. Seulement cette 
cession n'existait que sur un papier sans valeur. 
Théodore vécut encore un an, rejeté en prison, 
libéré une dernière fois, loqueteux et affamé, ac- 
cueilli charitablement par un pauvre tailleur chez 
lequel il mourut le 11 décembre 1756. Horace 
Walpole fit graver sur la pierre, dans l'église 
Sainte-Anne ce témoignage de compassion rail- 
leuse : « Le destin lui accorda un royaume et lui 
refusa du pain ! » C'est tout ce qui reste de Thomme 
qui disputa à Gênes la souveraineté de la Corse ! 

Sa mémoire fut ridiculisée. On connaît les sar- 
casmes de Voltaire. Ensuite, sur un poème de Casti, 
Paisiello composa en 1784 un opéra héroïco-comi- 
que, il Rc Teodoro : Marie-Antoinette le faisait 
jouer au théâtre de Versailles et Napoléon l'écou- 
tera dans le palais des Tuileries, « lui qui aurait pu 
naître sujet du baron de Neuhofî, si celui-ci avait 
réussi et fondé une dynastie » ! 



XVIIl 

ESSAIS D'ORGANISATION NATIONALE 



Administration du marquis de Cursay. — Gaffori et la consulte 
d'Orezza. — A la recherche d'un chef : l'affaire de Malte. — La 
consulte de Caccia et l'entrée en scène de Pascal Paoli. 



En 1748, un corps de troupes françaises avait 
débarqué en Corse, sous les ordres de M. de Cursay. 
Il y demeura jusqu'en 1753 et gouverna le pays 
pendant ce temps. Les commandants des postes 
établis dans l'île rendaient la justice et percevaient 
les impôts : la souveraineté se trouvait, pour ainsi 
dire, en dépôt entre leurs mains. Situation singu- 
lière, qui s'expliquait par le rôle d'arbitres et de pa- 
cificateurs entre Corses et Génois qu'ils avaient 
assumé, mais instable et périlleuse. 

M . de Cursay était un homme bienveillant et juste : 
« il gouverna l'île, dit Cambiaggi, avec une grande 
sagesse ». Recherchant les causes profondes du 
désordre où la Corse se trouvait d'une façon perma- 
nente, il « connut bien vite que tout ce qui était 
dans l'île avait un intérêt réel à maintenir la ré- 
volte » : les fonctionnaires génois, parce qu'ils 
pouvaient à la faveur du désordre continuer leurs 
malversations ; — les chefs du peuple, pour dominer 
et s'enrichir ; — les autres, pour vivre dans l'indé- 
pendance. « Il avait donc, écrit Pommereul, deux 



ESSAIS 1) OKGAMSATION NATIONAL!:. 187 

partis à gagner, les chefs et le peuple : pour faire 
un projet solide, il fallait que les chefs lui répondis- 
sent du peuple, et le peuple des chefs. » 

Il commença par le peuple et, sachant que les 
abus dans l'administration de la justice avaient été 
la principale cause de la révolte, il voulut être un 
juge intègre et sévère. Les administrateurs des 
pièves imitèrent, comme il arrive, la conduite du 
chef suprême et le peuyjle connut une tranquillité 
dont il n'avait plus l'habitude : il se reprit à respirer 
et à espérer et, par delà la personnalité du marquis 
de Cursay, le nom de la France excita l'admiration 
et l'amour. Ayant ainsi agi sur le peuple, Cursay 
réunit les chefs à Bioruo'lia et se fit remettre toutes 
les places dont ils s'étaient emparés; mais il eut l'art 
de le faire avec leur assentiment, et pareille me- 
sure ne se présenta pas sous les apparences d'une 
vengeance administrative. 

L'ordre et la paix réapparurent dans Tîle. « Il y 
fit régner la plus exacte justice, et fut encore plus 
aimé qu'il ne fut craint. Il fit construire des pontons, 
raccommoder des ports. Il leva des impôts en plus 
grande quantité que ceux qu'avait jamais établis la 
République, sans pour cela mécontenter la nation. 
Il fit enfin tout ce que le souverain le plus intelli- 
gent peut faire pour un peuple qu'il aime. » Pré- 
curseur de la domination française, initiateur des 
mesures que les intendants prendront après i7G9, 
véritable despote éclairé, il mérita la reconnaissance 
de la Corse et de la France. Il s'attacha à toutes les 
branches de l'administration et tenta de greffer sur 
une vie économique renaissante un développement 
intellectuel digne de ce peuple que tant de luttes 
avaient détourné de la littérature. Il fait représenter 
devant lui un drame de Marco-Maria Ambrosi, fils 
du fameux Castineta, intitulé LdK'iuia. L'Académie 



188 HISTOIRE DE CORSE. 

des Vagabonds, fondée à Bastia en 1659 et dont 
l'éclat avait été éphémère, fut rétablie en 1750 et 
proposa un prix d'éloquence dont le sujet était cette 
question : « Quelle est la vertu la plus nécessaire 
au héros, et quels sont les héros à qui cette vertu 
a manqué? » J.-J. Rousseau concourut en 1751 
pour ce prix. La disgrâce du marquis de Gursay et 
les nouveaux troubles qui agitèrent la Corse détrui- 
sirent l'Académie, « espèce d'établissement qui ne 
peut subsister qu'avec la paix ». 

Car les Génois ne tardèrent pas à se montrer jaloux 
de M. de Cursay : son administration, comme dit 
Pommereul, « faisait la satire de la leur » et ne 
pouvait leur convenir. En offrant aux Corses le 
modèle d'un gouvernement ferme, sage et modéré, 
tel que Gênes n'en avait jamais adopté, il préparait 
de nouvelles révoltes à la République « et lui enle- 
vait réellement les Corses en tâchant de les lui sou- 
mettre ». Gênes se plaignit à la Cour de France, qui 
fit passer en Corse le marquis de Chauvclin, officier 
de carrière, ambassadeur à Gênes, chargé pour la cir- 
constance du commandement supérieur des troupes 
françaises avec le grade de lieutenant général. 
Il avait pleins pouvoirs et M. de Puysieux, se- 
crétaire d'Etat des Affaires étrangères, lui trans- 
mettant les instructions du comte d'Argenson, lui 
recommandait de traiter « dans des lettres séparées » 
tout ce qui aurait rapport aux affaires de Corse : 
c'était montrer l'intérêt que l'on y attachait en haut 
lieu. 

M. de Ghauvelin sut répondre à la confiance du 
ministre; il se montra dès le premier jour organi- 
sateur éminent, rédigeant de nombreux mémoires 
sur l'administration de la Corse, sur les moyens de 
la pacifier, et se tenant sans cesse en correspon- 
dance avec le gouvernement. Mais il crut habile de 



ESSAIS D ORGANISATION NATIONALE. [H\) 

rendre aux Génois la garde des ports en laissant 
aux Français l'administration de la justice, source 
de conflits évidents : ou l'autorité de M. de Gursay 
s'arrêtait aux ports, et alors les malfaiteurs pou- 
vaient à leur gré entrer dans l'île ou en sortir, 
tant les Génois faisaient mauvaise garde, ou M. de 
Gursay possédait l'administration générale de la jus- 
tice et devait commander également dans les ports. 
En attendant. Gênes essaya de profiter de l'œuvre 
de pacification réalisée par M. de Gursay et feignit 
de considérer les Gorses comme soumis à la Répu- 
blique. Un voyage de M. de Grimaldi dans l'inté- 
rieur lui fit voir son erreur : il trouva tous les pas- 
sages fermés et fut obligé de revenir honteusement 
à Bastia. Il fallait à tout prix se débarrasser du mar- 
quis de Gursay. On y parvint à la fin de 1752, lors- 
que furent terminées les négociations entamées arvec 
les deux commissaires génois, Gharles-Emmanuel 
Durazzo et Dominique Pallavicini. M. de Grimaldi 
et Ghauvelin se transportèrent en Gorse. On sus- 
cita des difficultés à M. de Gursay, on le calomnia, 
on l'accusa de fomenter la rébellion et d'aspirer à la 
royauté. 11 fut arrêté et emprisonné à Antibes; son 
innocence ne tarda pas à être reconnue et il alla 
commander en Bretagne et en Franche-Gomté. La 
convention de Saint-Florent (6 sept. 1752) avait 
réglé les rapports de Gênes et de la France : l'ad- 
minislration de l'île était rendue aux Génois sous 
la garantie du roi qui leur donnerait un subside 
pour l'entretien des troupes par lesquelles ils rem- 
placeraient peu à peu les troupes françaises. Solu- 
tion précaire, essentiellement provisoire, qui ne 
réglait rien et remettait tout en question. 

Le départ de Gursay exaspéra les Gorses, mais 
ne les prit pas au dépourvu : ils entendaient avoir 



190 HISTOIUE DE COHSl':. 

le dernier mot et s'étaient organisés pour la lutte. 
Dès le mois de juin 1751, le général des Corses, 
GafTori, qui apparaît au premier plan de l'histoire 
insulaire, avait provoqué une consulte à Orezza et 
organisé un gouvernement dont l'autorité devait, le 
moment venu, se substituer à celle des Français. 
Les Français présents, ce gouvernement n'existait 
pas, à proprement parler; les Français partis, il 
était prêt à fonctionner. 

Ce gouvernement devait se composer : — 1° d'une 
cour suprême jugeant sans appel dans toutes les 
affaires civiles et criminelles et pouvant prononcer 
la peine de mort, sauf confirmation des généraux; 

— 2" d'une junte de cinq membres [sindicator^i), 
chargée de veiller sur la conduite des officiers et des 
magistrats, afin d'empêcher tout abus de pouvoir; 

— ^î" d'une junte des finances, chargée d'assurer 
la rentrée des revenus publics : impôt de 26 sous 
par feu, condamnations prononcées par les tribu- 
naux, etc. ; le trésorier général ne pourrait disposer 
d'aucune somme si elle n'était d'abord ordonnan- 
cée par 4 membres sur 6 qui composaient la junte ; 

— 4° d'une junte de guerre, composée de 12 mem- 
bres. — Sous les ordres de cette junte de guerre, 
les commandants des pièves (2 par piève exerçant 
l'autorité à tour de rôle, se relevant de mois en 
mois), dirigeaient les capitaines des paroisses. 
Ceux-ci devaient intervenir dans toutes les dispu- 
tes, arrêter les délinquants, faire exécuter les sen- 
tences des magistrats, condamner à l'amende les 
fusiliers qui ne prendraient point part aux marches 
commandées. Dans chaque piève, un auditeur, 
assisté d'un chancelier, devait juger toutes les affai- 
res civiles ne dépassant pas 30 livres, sous réserve 
d'appel à la Cour suprême. Une loi rigoureuse 
était annoncée pour la répression des crimes. Les 



LSSAIS 1) OUGANISATIOX NATIONALE. J91 

généraux gardaient le droit de convoquer les assem- 
blées. 

De la consulte d'Orezza était sorti un véritable 
gouvernement « révolutionnaire » qu'il sera curieux 
de rapprocher des mesures prises par Paoli. Inspiré 
par les circonstances, il rappelle l'organisation du 
parti protestant en France avant Richelieu. 

Or cet organisme entra en fonctions lorsque les 
troupes françaises eurent quitté la Corse : dès la 
fin de 1752 les tribunaux se dressaient, les magis- 
trats rendaient la justice, la junte de guerre ordon- 
nait des marches, aussitôt exécutées par les com- 
mandants des pièves, les députés aux finances 
recueillaient les impôts. Principato nascente, 
s'écriait le commissaire Grimaldi ; et il ajoutait : 
(( Ce n'est encore qu'une ébauche, mais les lignes se 
distinguent nettement et il sera facile de l'améliorer 
de jour en jour. » Les améliorations devaient venir 
en effet, et l'une des premières fut la création d'un 
tribunal d'inquisiteurs chargé de surveiller les rela- 
tions des Corses avec les villes et, par ce moyen, de 
couper court aux intrigues toujours à craindre des 
autorités génoises. 

La Corse était maîtresse d'elle-même. Le péril 
était grand pour la République. Pour le conjurer, 
Grimaldi ne trouva rien de mieux que de faire assas- 
siner Gaffori (3 octobre 1753). Lui mort, pensait-il, 
son œuvre périssait : le nouveau principat était tué 
dès sa naissance. Il ne se trompait qu'à moitié : 
l'homme étant difficile à remplacer, on ne le rem- 
plaça pas, et, au lieu d'un chef imposant sa volonté, 
on eut une régence de quatre membres — Clément 
Paoli, fils de Giacinto, Tommaso Santucci, Simon 
Pietro Frediani et le docteur Grimaldi, — qui, 
n'ayant pas d'nnité de vues, manquait d'initiative 
et devait bientôt manquer d'autorité. 



192 HISTOIRE DE CORSE. 

L' « anarchie spontanée » éclatait dans l'île et se 
répandait de proche en proche. Le magistrat suprême 
et les magistrats des provinces n'étaient plus obéis. 
Les assassinats se succédaient; au sein des con- 
sultes, les partis s'excommuniaient et les Génois 
assistaient à la décomposition de l'unité matérielle 
et morale que Gaffori avait un moment réalisée : les 
Corses étaient impuissants et découragés. On par- 
lait bien d'établir des patrouilles, de séquestrer les 
dîmes des évêques, de confisquer les biens des 
Génois. Chansons que tout cela! disait Grimaldi, 
le passioni non gli pe/Tuottono una divisa stahile. 
Quelques expéditions militaires n'eurent pas de 
succès, les trahisons se multipliaient. Le désir d'u- 
nion était d'autant plus vif chez les patriotes et le 
vœu des patriotes était unanime : ils voulaient un 
chef suprême à la tête des affaires. 

Dès le début de 1754 les Corses résidant à Rome, 
dont quelques-uns étaient de véritables personnages, 
avaient songé à profiter de leurs relations pour 
affranchir leur île de la domination génoise, même 
en lui donnant un maître étranger. Le chanoine 
Giulio Natali, d'Oletta, en particulier, l'auteur du 
Disinganno intorno alla guerra di Corsica, alors 
auditeur du cardinal Ferroni, ne pouvait contenir 
son indignation depuis l'assassinat du général Gaf- 
fori. Lié avec le marquis Solari, ministre de Malte 
auprès du Saint-Siège et bailli de l'ordre, il s'entre- 
tenait avec lui des moyens d'assurer à leur patrie 
une libération définitive et peu à peu ce plan fut 
conçu : placer la Corse sous l'autorité du grand 
maître de l'ordre de Malte. La Corse trouverait dans 
cette réunion un accroissement de forces, et l'ordre 
tirerait parti des ports et des forêts de l'île ; l'esprit 
militaire des insulaires lui assurerait d'autre part 



ESSAIS D ORGANISATIOX NATIONALE. 193 

de nombreux et vaillants soldats. L'abbé Louis 
Zerbi, qui gérait à Livourne les intérêts de ses com- 
patriotes, fut chargé de la négociation : muni d'une 
lettre de créance du magistrat suprême et d'une 
lettre de Solari, il partit pour Malte et traita di- 
rectement avec le Grand Maître de l'ordre, qui était 
alors Pinto. Une convention fut conclue, aux termes 
de laquelle l'ordre de Malte donnerait au gouverne- 
ment corse une somme suffisante pour entretenir 
600 hommes de troupes, fournirait des armes et 
assurerait aux Corses la protection des puissances 
étrangères. En revanche les Corses s'engageaient à 
se rendre libres eux-mêmes; leur liberté une fois 
reconquise, ils convoqueraient une diète générale et 
proclameraient la religion de Malte souveraine de 
l'île. Tous les privilèges de la nation seraient d'ail- 
leurs respectés et accrus. 

Malgré toutes les précautions prises pour enve- 
lopper la négociation de mystère, elle ne put rester 
tellement secrète qu'Antonio Colonna de Bozzi, qui 
se trouvait alors à Livourne, n'en apprît quelque 
chose. Il s'embarqua pour Malte, et obtint pour ses 
concitoyens 30.000 piastres qui contribuèrent à sou- 
lager les besoins de la nation. Mais son crédit baissa 
dès qu'on aperçut que des préoccupations person- 
nelles se mêlaient à un sincère amour de la patrie. 
Il espérait que l'ordre de Malte, après avoir pris pos- 
session de la Corse, y rétablirait l'ancienne noblesse 
des Cinarchesi. Or les populations corses n'en- 
tendaient pas se soustraire à la domination des 
Génois pour se replacer sous celle des Cinarchesi, 
contre lesquels ils avaient imploré autrefois l'assis- 
tance de la llépubliquc. Antonio Colonna se trouva 
bientôt isolé. 

Au surplus lu projet s'en allait en fumée, malgré 
le zèle infatigable de Zerbi, (|ui « se croit le premier 

IIISTOIHE DE COIlSi;. 13 



194 HISTOIUE DK COUSE. 

homme de la Corse » et n'est qu' « une taupe et un 
ignorant ». Le gouvernement de Malte est mille fois 
pire que celui de Gênes. « Les Maltais sont plus 
misérables que nous. Au lieu d'être commandés par 
40 ou 50 familles génoises, nous serions comman- 
dés par tous les meurt-de-faim de l'Europe, comme 
cela se passe à Malte, dont le peuple est le plus 
esclave de l'Europe; personne n'y ose mettre son 
chapeau devant un chevalier, et chaque année on 
expurge l'île des maris jaloux pour les éloigner de 
leurs femmes. » Qui parle ainsi, avec ce mélange 
d'humour et de colère? le plus jeune des fils de 
Giacinto Paoli, — il était né à Morosaglia en avril 
1725, — Pascal Paoli, sous-lieutenant au service du 
roi des Deux-Siciles. Il suit avec une attention im- 
patiente les démarches entreprises par Natali et 
Zerbi auprès de la Religion de Malte, il se rend de 
Longone à Porto-Ferrajo pour joindre Zerbi, il lui 
montre l'inanité, le ridicule même du projet maltais. 
11 parle avec d'autant plus de chaleur que les Corses 
ont jeté les yeux sur lui : des lettres pressantes et 
réitérées lui parviennent du colonel Fabiani, de Ma- 
riani, du chanoine Orticoni, des principaux de l'île. 
Giacinto s'alarme, mais Pascal est enthousiaste. 

Car il faut définitivement abandonner la légende 
d'un Pascal Paoli, travaillant à Naples, sans trop 
songer à la Corse et hésitant à répondre aux vœux 
de ses concitoyens. En réalité il a compris de bonne 
heure le rôle qu'il pouvait jouer dans sa patrie et il 
s'y est préparé. Il demande à son père en novembre 
1754 de lui acheter des livres pour se former à la 
science du gouvernement et pour surveiller avec 
compétence l'exploitation des mines. Ces livres sont : 
le Parfait Ingénieur, les Histoires de Rollin, \ Es- 
prit des Lois, les Considérations sur les causes de 



ESSAIS D ORGANISATION NATIONALE. 1% 

la grandeur des Romains et de leur décadence . 
L'exploitation des mines lui tient à cœur, il visite 
les exploitations de l'île d'Elbe, il reçoit des ren- 
seignements de Marco-Maria Ambrosi, un des es- 
prits les plus distingués de la Corse, qui mourut 
malheureusement avant le retour de son ami dans 
l'île. Paoli, qui a déjà rédigé un projet de gouverne- 
ment, dresse un plan d'opérations militaires un peu 
présomptueux. Enfin il part pour la Corse où il 
arrive, soit au commencement de juillet, soit à la 
iin d'avril. 

Dès le 21 avril, une consulte tenue à Caccia pro- 
mulgue une série d' « établissements, règlements et 
décrets » qui achèvent l'œuvre ébauchée à Orezza. 
L'exercice de la justice est réglé dans tous ses 
détails. Le fonctionnement en est assuré dans cha- 
que piève par un juge rétribué mais révocable en 
cas de prévarication. Au-dessus sont les tribunaux 
des provinces et le Magistrat suprême, corps judi- 
ciaire et politique tout à la fois. La loi annoncée à 
Orezza pour la répression des crimes fut publiée à 
Caccia, et rien ne montre davantage le lien entre 
les deux consultes : la seconde tient les promesses de 
la première. L'assassinat est puni de mort et la 
famille de l'assassin est chassée du royaume sans 
espoir de retour. — Mais en même temps qu'un 
Code, ces « établissements » présentent un ensei- 
gnement moral et civique, montrant le mal qu'est 
l'assassinat, réprouvant le faux point d'honneur par 
où se perpétuent des vengeances qui ensanglantent 
et déshonorent le pays : non e bravura, ma l'ero 
brutalita. De ces principes doivent s'inspirer les 
paceri, amiables compositeurs ou arbitres criminels, 
institués dans chaque piève pour prévenir le mal 
et l'arrêter à ses débuts. Un tribunal d'inquisiteurs, 
renouvelé de Gafîori, juge en secret. 



196 HISTOIRE DE CORSE. 

Pour exécuter les sentences des magistrats, pour 
garder le château de Gorte et la tour de l'île Rousse 
— par où seulement les Corses pouvaient commu- 
niquer avec l'Italie, — la consulte avait décrété la 
création d'une troupe soldée, soumise à une disci- 
pline régulière. Non pas que le principe fût abrogé 
suivant lequel tout Corse était soldat ; mais la troupe 
soldée présentait cet avantage d'être prête à toute 
réquisition et les populations se trouvaient déchar- 
gées d'autant. — Il y avait de ce fait une augmen- 
tation d'impôts : deux livres par feu, au lieu de 
26 sous fixés à Orezza; mais les fonctions publiques 
sont gratuites et le bilan des recettes et des dépen- 
ses, qui se publiera tous les six mois, fera con- 
naître à tous le bon emploi des deniers publics. 

Ainsi, finances et armée, police et justice, la 
consulte de Caccia avait tout organisé. Le nou- 
veau gouvernement recevait, pour accomplir son 
œuvre, un instrument tel qu'aucun régime n'en 
avait possédé avant lui. Désormais la Corse pou- 
vait s'orienter vers de nouvelles destinées. Subditc 
naturali, disaient les Génois; suhditi convenzionati, 
ripostaient les Corses. On discutait sur ces deux 
adjectifs. La consulte de Caccia changea la ques- 
tion. « Nous transférons, dit-elle, le domaine de 
l'île au Magistrat suprême (c'est-à-dire à la repré- 
sentation nationale). Les membres qui le composent 
forment le corps de la nation et ont le domaine de 
l'île tout entière. » La souveraineté nationale était 
affirmée et tout vasselage aboli. Au lieu de marcher 
à la suite de la Sérénissime République, la Corse 
suivra désormais sa propre voie. 

A quel chef confiera-t-on cet instrument d'où 
la Corse régénérée attend son salut? Le commissaire 
de Gênes, Giuseppe-MariaDoria, parle dans la même 
lettre de la consulte de Caccia et du jeune Pascal 



ESSAIS D ORGANISATION NATIONALE. 197 

Paoli, dont le crédit augmente chaque jour dans 
l'esprit des rebelles. A peine débarqué, il seconde 
son frère dans ses expéditions, établit une poudre- 
rie, parle de l'exploitation des mines et se flatte 
qu'on le proclamera général. Sa candidature est 
posée (1)... L'élection se fit le 13 juillet 1755 à San 
Antonio délia Casablanca. Seize pièves en tout y 
prirent part : les délégués votèrent pour Pascal 
Paoli. 11 accepta et prêta serment. La Corse avait 
trouvé le chef qu'elle cherchait. 

(1) p. Marini. La Consulte de (lacia et l'élection de Pascal Paoli 
dans le BiiUelin (1913), pp. 65 à 76. — Abbé Letteron, Pascal 
Paoli avant son généralat, dans le Bulletin (1913), pp. Vt et suiv., 
36, 37, etc. 



13* 



XIX 

LE GÉNÉRALAT DE PASCAL PAOLI (i) 



Une (( République » corse au XVIII' siècle. — Les tentatives 
séparatistes. — Le développement économique et la vie intel- 
lectuelle. — J.-J. Rousseau et la Corse. 



Avec Pascal Paoli la Corse entre dans la pé- 
riode héroïque de son histoire. Elle cherche à se 
rendre libre, à échapper à la domination fran- 
çaise aussi bien qu'à la domination génoise. Ce 
sera l'éternel titre de gloire de Paoli aux yeux 
des insulaires que d'avoir incarné, pendant la 
première partie de sa vie, ce beau rêve d'indé- 
pendance. Ses contemporains le dépeignent d'un 
extérieur imposant, énergique et calme, avec une 
parole assurée qui inspirait la confiance. Il a lu 
Montesquieu et considère la séparation des pou- 
voirs comme le principe de toute organisation po- 
litique. Mais ce n'est point un théoricien cherchant 
à appliquer à un Etat quelconque des idées « phi- 
losophiques » : il travaille pour la Corse, dont il 
connaît l'état misérable, le passé trouble et les 
besoins précis. Eloigné de sa patrie, il est resté 
en relations avec les « patriotes », il a reçu des con- 



(1) Mathieu Fontana, La Constitution du généralat de Pascal 
Paoli en Corse (Paris, 1907), pp. 25 à 28, 31 à 34.— 127 à 130. Lieut.- 
col. Campi. Notes sur Ajaccio, Ajaccio 1901, pp. 81 à 84. 



LK GEN'KRALAT DE PASCAL PAOLI. 190 

seils et des encouragements, il a rédigé des projets 
de constitution, il n'arrive pas « les mains vides ». 
Il n'apportait avec lui, écrit à tort Gregorovius, 
suivi par la plupart des historiens, « que son 
patriotisme, sa volonté énergique et sa philosophie 
humanitaire, et c'est avec ces moyens qu'il enten- 
dait délivrer un peuple primitif, presque entière- 
ment sauvage, déchiré par les guerres intestines, 
le banditisme et la vendetta, et le transformer en 
une société politique et morale. Ce problème 
étrange, sans précédents dans l'histoire du monde, 
allait pourtant être résolu aux yeux de l'Europe, 
dans un temps où des peuples civilisés l'avaient 
tenté en vain ». Problème étrange, en effet, mais 
les données sont mal posées et il est des « précé- 
dents » dont il faut tenir compte, en se référant 
notamment à l'œuvre des consultes d'Orezza et de 
Caccia. 

Le peuple était souverain. Pas de droit divin qui 
annihilât son pouvoir; pas de droit d'occupation en 
faveur d'une dynastie. Cette autorité souveraine, 
le peuple la délègue à ses représentants, qui for- 
ment la Consulte, et la Consulte, étant le peuple, 
exerce tous les pouvoirs; mais, déléguant à son 
tour l'exécutif et le judiciaire, elle se réserve seule- 
ment le pouvoir législatif. Cette assemblée com- 
prend essentiellement des élus du peuple : les uns 
nommés dans le but précis d'aller siéger à la Con- 
sulte, les autres membres de droit parce que le 
peuple les avait choisis préalablement pour remplir 
d'autres charges. Parfois on y voit figurer des 
ecclésiastiques, quelques hauts magistrats sortis 
de charge, des personnages considérables : en 17()2 
on convoque les fils et les frères de ceux qui ont 
verse leur sang pour la patrie, en 17G3 les vicaires 
forains et les curés des chefs-li'eux de pièves, en 



2()0 HISTOIUE DE CORSE. 

1765 « les patriotes les plus zélés et les plus éclai- 
rés ». Assemblées parfois trop nombreuses où les 
délibérations étaient confuses. Une réglementation 
plus stricte fut prise en décembre 1763 : deux ou 
trois membres par province, élus par les magistrats 
provinciaux (une vingtaine), un représentant du 
peuple élu dans chaque piève par les procureurs 
(60), les présidents de province (10). Le suffrage 
indirect remplaçait le suffrage direct et cette orga- 
nisation fut à peu près observée depuis 1764. Les 
Consultes se réunissaient une fois par an pour une 
durée très courte (deux ou trois jours) et généra- 
lement à Gorte, où Paoli établit le siège du gou- 
vernement. Elles approuvaient les actes du gou- 
vernement, votaient les impôts, nommaient et 
contrôlaient les fonctionnaires. 

De la Consulte émanait le Conseil d'Etat ou Con- 
seil suprême {Consiglio supremo). Celui-ci était 
composé du Général, président-né de ses libérations, 
de plusieurs conseillers et du grand chancelier. Au 
début les conseillers sont extrêmement nombreux 
et ils forment deux catégories : 36 présidents et 
108 consulteurs, formant ensemble les trois cham- 
bres de justice, de guerre et de finances. Chaque 
président n'exerce effectivement le pouvoir que 
pendant un mois par an, chaque consulteur pendant 
dix jours seulement, de sorte qu'à tout moment le 
pouvoir exécutif « actif » était représenté par le 
Général, trois présidents, trois consulteurs et le 
secrétaire d'Etat, dont la voix, ordinairement con- 
sultative, devenait délibérative en cas de partage 
égal des opinions. Organisation déplorable, mor- 
cellement excessif du pouvoir exécutif, et les deux 
réunions que le Conseil d'Etat devait tenir chaque 
année au grand complet ne pouvaient suffire à donner 
une impulsion d'ensemble à la marche des services 




I.,i |i;ilric lie ( !iiliiiiilia ; l''ii//.;ilhi. — (iliixmi. ^/'/i. Diuniaiii.) 
■1. Mil. (;,iii>i:. 



LE GÉNliRALAT DE PASCAL PAOLI. 201 

publics. Que pouvaient faire de sérieux un consul- 
teur qui restait dix jours au pouvoir, un conseiller 
d'Etat qui en restait trente? Assurément le gou- 
vernement de la Corse n'avait pas les rouages 
compliqués des Etats modernes; mais il y avait 
tdMt de même des impôts à prélever, des jugements 
à faire exécuter, des ordres administratifs à don- 
ner, et on préposait à ces fonctions délicates des 
citoyens qui y étaient en général peu préparés et 
qui les abandonnaient dès qu'ils commençaient à 
pouvoir rendre des services au pays. Comment 
s'étonner que Paoli écrive le 6 février 1756 : « Je 
n'ai personne sur qui je puisse me reposer, je fais 
tout par moi-même. » Un tel régime ne pouvait 
conduire qu'à l'anarchie ou à la dictature. Dès 1758 
le nombre des conseillers fut réduit à 18, ils étaient 
élus pour 6 mois et on leur imposait la résidence 
fixe à Corte. En 1764 il n'y en a plus que 9, repré- 
sentant les neuf provinces affranchies : 6 de l'En- 
deçà (Cap Corse, Nebbio, Casinca, Aleria, Corte, 
Balagne), 3 de l'Au delà (Vico, Cauro, la Rocca). 
Le Conseil d'Etat pouvait opposer son veto aux 
décisions de la Consulte et exiger une délibération 
nouvelle, précédent très curieux du veto suspensif 
que la constitution du 3 septembre 1791 devait don- 
ner à Louis XVI. 11 était chargé de faire exécuter 
les résolutions votées par la Consulte, d'appliquer 
les lois et d'administrer les finances. — Le général 
présidait le Conseil d'Etat, commandait l'armée et 
dirigeait les opérations militaires, représentait 
devant l'Europe la nation et à ce titre avait la 
charge des relations extérieures et des négocia- 
tions diplomatiques. Contraint par les événements 
de maintenir une armée régulière, dont il détestait 
le principe, Paoli prévoit pour l'avenir une mi- 
lice populaire où tous les Corses seront sol- 



202 HISTOIIIE DE CORSE. 

dats, uniquement pour défendre la patrie attaquée. 

Le pouvoir judiciaire avait à sa tête des syndics 
ou censeurs, élus par l'assemblée générale et char- 
gés de recueillir les plaintes du peuple contre l'ad- 
ministration de la justice : véritables missi doininici 
se transportant de piève en piève et rendant des 
sentences sans appel. Institution excellente qui 
exerça une influence énorme et bienfaisante sur la 
pacification des esprits. Paoli, qui ne voulait pas 
de magistrature vénale, voulait également extirper 
la vendetta : son premier décret punit de la peine 
capitale un de ses propres parents; d'où vint l'ex- 
pression de justice paoline, giustizia paolina. 

La justice comprenait trois degrés : les tribu- 
naux des podestats, les tribunaux de province et 
la rota civile ou cour suprême. Tous les magistrats 
étaient élus pour un temps limité, à l'exception 
des membres de la Cour suprême qui étaient nom- 
més à vie. Quand la situation devenait grave, soit 
par l'imminence d'une offensive génoise, soit par 
l'annonce des troubles intérieurs, la Consulte or- 
donnait la formation d'une junte de guerre, dont 
elle désignait les membres : tribunal d'exception, 
sorte de cour prévôtale, munie des pouvoirs les 
plus étendus et pouvant faire exécuter immédiate- 
ment ses sentences. 

L'élection, la souveraineté du peuple, la sépa- 
ration des pouvoirs, tels étaient les principes dont 
s'inspirait cette belle constitution qui devançait 
celle des États-Unis d'Amérique et celle delà France 
révolutionnaire. Après quatre siècles de luttes 
malheureuses, le pavillon national à la tête de 
Maure flottait librement dans le « royaume » 
presque entier, à l'exception des ports. 

Pourtant les Corses n'étaient pas unanimes dans 



l.E GENERALAT DE PASCAL PAOLI. 203 

cet effort d'unité nationale ; trop de rivalités féo- 
dales subsistaient ; entre l'Au-delà et l' En-deçà des 
ferments de haine subsistaient, que Gênes, suivant 
sa politique de divisions et de discordes, avait 
naturellement cultivés et développés. 

En septembre 1757, un des notables de l'Au- 
delà, Antonio Golonna, réunit une consulte des 
gens du Talavo, Ornano, Rocca et Istria, et leur 
fit adopter les propositions suivantes : « Que tous 
les peuples de l'Au-delà-des-monts affirment vouloir 
vivre et mourir en union avec l'En-deça en ce qui 
est de l'exécration du nom génois, mais déclarent 
une séparation formelle pour ce qui regarde le gou- 
vernement économique..., qu'il soit créé un Conseil 
d'Etat composé d'un président et de huit conseillers 
en qui résidera l'autorité suprême, pour ce qui con- 
cerne le gouvernement politique. » Schisme pos- 
sible où la Corse risque de perdre son indépen- 
dance enfin recouvrée, jalousie que nous retrouvons 
à l'origine de toutes les démocraties. Ayant vu le 
danger, Paoli sut y parer avec son énergie habi- 
tuelle. Il part pour l'Au-delà, visite Sari, Mezzana, 
Cauro, rOrnano et l'Istria, réunit à Sari le 10 dé- 
cembre 1757 une consulte pour les pays de Ci- 
narca, Celavo, Cauro, y établit un tribunal provin- 
cial sur le modèle de ceux qui fonctionnaient de 
l'autre côté des monts. A Olmeto, il réunit une 
consulte des régions de l'Istria et de la Rocca, 
installe aussi une magistrature provinciale et en 
fait donner la présidence à Antonio Colonna. Ainsi, 
« au lieu d'essayer d'abattre celui qui se dressait 
contre lui dans une étroite conception de particu- 
larisme provincial et peut-être aussi de rivalité per- 
sonnelle, il se montre au peuple, prêche aux chefs 
l'union contre l'ennemi commun, leur fait compren- 
dre qu'il n'est pas leur chef mais leur ami et les 



204 HISTOIRE DE CORSE. 

invite à collaborer avec lui dans la lutte pour la 
liberté ». Peu après (juillet ou août 1758), il pro- 
pose à Colonna de prendre, avec l'assentiment du 
peuple, le titre de « commandant de-l'Au-delà-des- 
monts » — et Colonna devient le plus vaillant ad- 
versaire de l'influence génoise dans le fief d'Istria 
dont les seigneurs ont récemment poussé les habi- 
tants à se proclamer indépendants du gouverne- 
ment de Paoli et fidèles à la République (19 mai 
1758). 

Le 24 décembre de l'année suivante, Paoli dé- 
lègue son autorité à un notable de Levie, nommé 
Peretti, afin que celui-ci maintienne l'autorité de 
la nation dans la province de la Rocca, un peu 
éloignée du gouvernement central. Il écrit : « Jus- 
qu'à ce que le gouvernement provincial soit mieux 
établi dans la province de la Rocca, nous avons cru 
utile, en vertu des présentes, de vous concéder 
toute faculté de pouvoir commander ses troupes 
et nous voulons que dans cette région vous soyez 
obéi en notre place par les commissaires des pièves 
et les capitaines et lieutenants d'armes des pa- 
roisses de cette province... » Ne fallait-il pas, en 
effet, prouver à ces provinces lointaines, un peu 
portées à se croire abandonnées, la sollicitude 
constante du gouvernement ? Ne fallait-il pas mé- 
nager la susceptibilité « pomontiche » et montrer 
que les citoyens corses ne devaient être distin- 
gués que par leur plus ou moins grand attache- 
ment à la cause de la patrie ? Aussi le résultat ne 
se fait-il pas attendre : le 23 août 1760, toute la 
Rocca se déclarait contre les Génois dans une as- 
semblée où les chefs des communes signèrent un 
acte d'adhésion au gouvernement national. 

Depuis cette époque, il n'y eut plus en Corse de 
mouvement séparatiste. Paoli qui, le 3 septembre 



LE GENERALAT DE PASCAL PAOLI. 205 

1755, écrivait au président Venturini : « Mon objet 
n'est que d'unir nos peuples, afin que tous de con- 
cert soutiennent les droits de la patrie », avait 
atteint son but : tous les Corses collaboraient avec 
lui pour le bien de la patrie. 

Les Génois, expulsés de l'intérieur de l'île, ne 
tenaient plus que dans les forteresses du littoral, 
où les nationaux les bloquaient de près. A Ajaccio, 
par exemple, il existe un parti paoliste extrême- 
ment fort, à la tête duquel se trouvent les Masseria, 
Santo et Annibalo Folacci, Marc-Aurelio Rossi, 
Giambattista Pozzo di Borgo, le chanoine Levie, 
l'abbé Moresco, l'abbé Carlo Felice Pozzo di Borgo, 
Girolamo Levie, le chanoine Susini, etc. Ils ne négli- 
gent aucune occasion de manifester au général leur 
loyalisme, et Paoli répond en accordant aux Ajac- 
ciens les mêmes droits qu'aux autres Corses devant 
les tribunaux et en les autorisant à circuler dans l'île 
sans passeport. Les Ajacciens reconnaissants com- 
posent en l'honneur de Paoli une chanson où Gênes 
était malmenée. Le refrain surtout exaspérait le 
commissaire génois : 

Hai la stizza, ti vorra passa : 
Paoli e a Murato e li casticara. 

« Tu es en colère, ça te passera : Paoli est à Mu- 
rato et te châtiera. » 

Paoli avait, en effet, créé à Murato une Zecca 
(hôtel des monnaies), où l'on frappait des pièces 
en argent et en cuivre, portant les armes de la 
Corse : la tête de Maure au bandeau relevé sur le 
front. Les Corses voyaient en cela l'acte de souve- 
raineté par excellence, proclamant à la fois l'indé- 
pendance de l'île et la déchéance de la domination 
génoise. 



206 HISTOXliE DE COUSE. 

L'agriculture recevait de la part du général des 
soins de tous les instants : on nomma dans l'île 
deux délégués à l'agriculture chargés de veiller à 
ses intérêts et de régler son impulsion. Paoli intro- 
duisit en Corse la pomme de terre dont il vulgarisa 
la culture. Il écrit le 14 avril 1768 à son ami le mé- 
decin florentin Cocchi : « Hier j'ai fait planter les 
pommes de terre. Je les mettrai en circulation en 
prenant soin de m'en faire servir tous les matins à 
ma table. » Ses ennemis l'appellent par dérision le 
général des patates, générale délie patate. 

L'industrie, qui n'existait pas en Corse, fut mise 
en honneur par l'exploitation de plusieurs mines de 
plomb et de cuivre. Le commerce se développe. C'est 
pour l'augmenter que Paoli fonda le port de l'île 
Rousse qui devait exporter les huiles de la Balagne 
et remplacer pour les nationaux les ports de Calvi et 
del'Algajola, occupés par les Génois ou les Français. 

Dans l'apaisement des guerres civiles et dans la 
prospérité grandissante, la population augmente : à 
la consulte de 1763 les curés présentèrent les re- 
gistres de la population et l'on constata que depuis 
1753 elle s'était accrue de 30.000 habitants. 

La première imprimerie qui ait fonctionné dans 
l'île fut établie à cette époque à Campoloro et le 
premier ouvrage qui sortit de ses presses devait 
avoir sa signification : ce fut la Giustificazione 
delta rivoluzione di Corsica, véritable cri d'indé- 
pendance que les Génois essayèrent en vain d'é- 
touffer. Une gazette, sorte de moniteur officiel, 
paraît depuis 1764 : Ragguagli delV Isola di Cor- 
sica, Nouvelles de l'île de Corse. 

Des écoles s'ouvrent dans la plupart des villages: 
mais Paoli, qui croit à la toute-puissance de l'ins- 
truction, voudrait retenir en Corse les jeunes gens 
qui vont étudier dans les Universités du continent. 



LE GENERALAT DE PASCAL PAOLI. 207 

Il demande au clergé uii don gratuit annuel de 
15 livres par chaque piévain, de 9 livres 12 sols 
par chaque curé, et de 6 livres par chaque cha- 
noine ou autre bénéfice. L'Université de Gorte put 
être fondée : elle ouvrit ses portes le 3 janvier 1765. 
On y enseigna d'abord les six matières suivantes, 
fixées par la Consulte de 1764 et considérées comme 
fondamentales : — [''la théologie scolastiquo et dog- 
matique « où les principes de la religion et les doc- 
trines de l'Eglise catholique seront expliqués avec 
brièveté et exactitude ; le professeur fera aussi une 
leçon par semaine d'histoire ecclésiastique » ; — 
2" la théologie morale, « dans laquelle on donnera 
les préceptes et les règles les plus certaines de la 
morale chrétienne et, unjourpar semaine, on fera une 
conférence sur un cas pratique se rapportant aux 
matières enseignées » ; — 3° les statuts civils et ca- 
noniques, « où on montrera l'origine et le véritable 
esprit des lois pour leur meilleur usage » ; — 4° l'é- 
thique, « science très utile pour apprendre les règles 
de bien vivre et la manière de se bien guider dans 
les différents emplois de la société civile ; elle com- 
prendra aussi la connaissance du droit naturel et 
du droit des gens » ; — ■ 5° la philosophie « suivant 
les systèmes les plus plausibles des philosophes mo- 
dernes ; le professeur donnera aussi les principes 
de la mathématique » : — 6° la rhétorique. — Peu 
après, il y eut de nouvelles créations de chaires et, 
en particulier, on nomma un professeur de afisica i> , 
c'est-à-dire des sciences de la nature. Tous les pro- 
fesseurs étaient Corses. Les premiers furent Guel- 
fucci de Belgodère, Stefani de Venaco, Mariani de 
Corbara, Grimaldi de Campoloro, Ferdinandi de 
Brando et Vincenti de Santa-Lucia. Paoli encou- 
rageait les étudiants par de fréquentes visites à l'U- 
niversité, par les nominations aux charges du gou- 



208 HISTOIRE DE CORSE. 

vernement. Pommereul fait le plus grand éloge des 
professeurs, qui appartenaient à l'ordre de saint 
François : « J'y ai connu des penseurs aussi sages 
que profonds ; j'ai vu Voltaire, Locke, Montesquieu, 
Helvétius, Hume et Jean-Jacques Rousseau orner 
leur bibliothèque et faire leurs délices. » 

Œuvre immense que les « philosophes » admirent. 
Les « naissantes vertus » de ce peuple promettent 
d'égaler un jour celles de Sparte et de Rome, et 
Jean-Jacques Rousseau attend beaucoup de Paoli 
dont la gloire est à son apogée : « J'ai quelque pres- 
sentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Eu- 
rope. )) Dans le Contrat social, il avait désigné la 
Corse comme le seul pays d'Europe « capable de 
législation », tourmenté par le besoin d'en recevoir 
une, mûr pour elle et en même temps assez voisin 
de l'état de nature pour que les mœurs n'y fissent 
pas obstacle à l'action salutaire des lois. « La valeur 
et la constance, disait-il, avec laquelle ce brave 
peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mérite- 
raient bien que quelque homme sage lui apprît à la 
conserver. » N'était-ce pas offrir ses services? Le 
général Paoli lui fit demander par l'intermédiaire de 
M. Buttafoco, officier corse au service de la France, 
d'être lui-même cet « homme sage ». Rousseau ré- 
clama des documents propres à l'éclairer et se mit 
à l'œuvre. Quand cette nouvelle s'ébruita, les phi- 
losophes trouvèrent la chose parfaitement ridicule, 
autant dire impossible, et crurent Rousseau dupe 
d'une facétie flatteuse pour son orgueil. Voltaire 
s'en égaya bruyamment. Le plus singulier, c'est que 
l'ombrageux Rousseau se prit lui-même à partager 
ce soupçon, en dépit de la correspondance qu'il avait 
dans les mains. Après cet incident comique, il se 
rendit enfin à l'évidence et reprit son œuvre avec 



LE GENERALAT DE PASCAL PAOLI. 209 

ardeur. Mais cela se passait dans le temps le plus 
agité de son séjour à Motiers : sa santé, la nécessité 
de tenir tête à son pasteur devenu son ennemi, lui 
enlevaient tout repos d'esprit. En 1765, il forma le 
projet, pour se procurer à la fois toutes les infor- 
mations nécessaires et la résidence paisible qu'il 
ne trouvait nulle part en Europe, d'aller s'établir 
parmi les Corses. Les difficultés du voyage l'arrê- 
tèrent, et surtout les desseins de plus en plus ma- 
nifestes du ministère français, qui ne laissaient plus 
aucune illusion sur les rêves d'indépendance formés 
par les patriotes corses. On comprend qu'il n'ait pas 
vu sans indignation sombrer la liberté du peuple 
au bonheur duquel il travaillait avec la certitude in- 
trépide du succès. Ce qui prête à rire, ce qui est 
insensé, c'est de prétendre qu'en préparant la con- 
quête de la Corse, M. de Choiseul eut pour but prin- 
cipal de faire échouer une entreprise qui pouvait 
devenir glorieuse pour Jean-Jacques. 



lIISrOIIlE DE COUSE. 1 ( 



XX 

LE RÈGLEMENT DE LA QUESTION CORSE 

L'accord franco-génois de 1156 et le « secret deCboiseul ». — Les 
traités de Compiègne et de Versailles. — La lutte suprême. 

L'entrée en scène de Pascal Paoli modifiait sin- 
gulièrement les données du problème corse, car il 
en excluait les Génois. Il ne restait dans Fîle que 
deux pouvoirs : les ports étaient aux troupes fran- 
çaises et l'intérieur était à Paoli. Dans ces conjonc- 
tures, les Génois demandèrent au roi de France de 
nouveaux subsides pour un nouvel effort contre la 
rébellion. 

Or le gouvernement français accepta encore de 
traiter avec Gênes, reculant ainsi la solution défini- 
tive, depuis si longtemps désirée, plusieurs fois 
approchée, jamais atteinte. On peut s'en étonner 
au premier abord, surtout si Ton songe au prochain 
« renversement des alliances » qui va permettre à 
Bernis de se faire garantir par le ministre autri- 
chien Raunitz sa liberté d'action dans la Méditer- 
ranée. Mais il ne faut pas oublier que les hostilités 
sont imminentes avec l'Angleterre : ce sera la guerre 
de Sept Ans, et la Cour de Versailles peut à bon 
droit craindre une intervention anglaise dans l'île. 
Mieux vaut qu'aucun prétexte ne puisse être saisi 
par les Anglais et qu'une alliance franco-génoise 



LE REGLEMENT DE LA QUESTION CORSE. 211 

rétablisse dans l'île une tranquillité au moins appa- 
rente et provisoire. 

M. de Pujol fut envoyé à Gènes en mission tem- 
poraire, pour examiner la question des subsides 
d'accord avec le comte de Neuilly, ambassadeur ré- 
gulier. « Sa Majesté, expliquait le mémoire qui lui 
fut remis le 22 mars 1756, n'est pas éloignée d'en- 
trer par un subside plus considérable dans les me- 
sures qu'ils (les Génois) se proposent de prendre; 
mais, avant que de fixer la somme qu'il conviendra 
de leur donner, le Roy veut connaître, dans le plus 
grand détail et avec la plus exacte précision, les 
besoins de la République et s'assurer qu'elle fera 
un usage utile de l'argent qui lui sera accordé. » 
L'objet de la mission confiée à M. de Pujol est 
« d'examiner dans le plus grand détail la qualité 
et le nombre des troupes que la République a actuel- 
lement sur pied, soit dans les Etats de terre ferme, 
soit en Corse, la force des garnisons dans les places 
et l'état des fortifications, surtout dans cette isle, où 
il sera nécessaire que M. de Pujol se rende, pour 
se procurer par lui-même les notions les plus pré- 
cises sur tous ces articles ». 

Ainsi, sous prétexte de vérifier la nécessité des 
subsides qu'il convenait d'accorder aux Génois, le 
comte de Neuilly et M. de Pujol allaient en profiter 
pour demander au Sénat et transmettre à leur gou- 
vernement les renseignements les plus circonstan- 
ciés sur les places de Corse, les fortifications, les 
casernements nécessaires, les meilleurs emplace- 
ments des troupes. 11 était impossible d'agir avec 
plus de maîtrise et d'ironie : c'est de Gènes même 
que l'on allait tirer des indications qui pouvaient 
rendre tant de services plus tard. 

Un traité de subsides fut conclu « entre le Roy 
et la République de Gènes et pour la sûreté de l'isle 



212 HISTOIRE DE CORSE. 

de Corse ». C'est le premier traité de Compiègne, 
du 14 août 175G. Le roi accordait de nouveaux sub- 
sides ; mais il augmentait également, et sans en fixer 
le chiffre, le nombre des troupes françaises de Corse. 
Pour rassurer les Génois, il est entendu que les 
officiers français devront s'abstenir de toute négo- 
ciation avec les Corses rebelles, « même dans la 
vue de les amener à un accommodement de paci- 
fication et à la soumission qu'ils doivent à la Répu- 
blique, que cet objet doit regarder uniquement ». 

Qu'est-ce à dire? Les Génois sont exécrés, les 
Français seuls ont chance de lier amitié avec les 
Corses et le roi n'entend pas que la sympathie qui 
pourra être témoignée à ses officiers rejaillisse sur 
des alliés qu'il importe de n'aider qu'en apparence. 
— En fait l'expédition française chercha à faire aux 
Corses le moins de mal possible, et c'est avec les 
commissaires de Gênes que les généraux français 
eurent des disputes continuelles. Les renforts, d'a- 
bord placés sous le commandement du marquis de 
Castries, furent bientôt concentrés presque complè> 
tement à Calvi sous le comte de Vaux : « C'est l'uni- 
que place, écrivait Choiseul au comte de Neuilly, 
qu'il nous soit intéressant de garder, puisqu'elle 
est la seule qui soit en état de faire quelque résis- 
tance si les Anglais tentaient de s'en emparer. » 

Quoi qu'il en soit, le premier traité de Com- 
piègne marquait un temps d'arrêt dans l'évolution 
de la question corse vers son terme inévitable. Il 
permit du moins à la France de traverser, sans inci- 
dent notable de ce côté, la crise de la guerre de 
Sept Ans. 

Elle n'était même pas terminée lorsque le gou- 
vernement français se trouva sollicité tout à la fois 
par le Sénat de Gênes, qui affirmait hautement sa 



LE REGLEMENT DE LA QUESTION COUSE. 213 

souveraineté et par Pascal Paoli qui, maître de l'île, 
proclamait énergiquement son indépendance. La 
France se retrouvait du premier coup dans la situa- 
tion la plus avantageuse, sinon encore maîtresse 
d'édicter ses volontés, du moins intervenant comme 
arbitre du consentement spontané des deux adver- 
saires. Privilège depuis longtemps prévu et patiem- 
ment préparé. 

Ghoiseul, qui depuis 1758 était secrétaire d'Etat 
des Affaires étrangères, ne voulut pas s'engager 
tout de suite avec Pascal Paoli. Il se borna à inviter 
les Corses à ne pas négocier avec une autre puis- 
sance, et il recommanda la plus entière réserve à 
M. Boyer de Fonscolombe qu'il envoyait à Gênes 
en 1762. Il lui signalait, entre autres objets parti- 
culièrement dignes d'attention, « la situation des 
affaires de Corse ». Mais « le sieur Boyer, lorsqu'on 
le mettra à portée de s'expliquer sur cette matière, 
déclarera en termes généraux que toutes les puis- 
sances se doivent à elles-mêmes de ne point pro- 
téger des sujets révoltés contre leur légitime sou- 
verain ». C'est le langage même tenu par Fleury 
dans sa lettre du 6 juin 1738. 

Boyer de Fonscolombe s'y trompa lui-même et le 
13 septembre 1762 il adressait à Ghoiseul un « mé- 
moire politique » sur la Corse qui est des plus 
curieux. Il expose la situation et constate que, les 
Génois étant « dans l'impossibilité de se maintenir » 
dans l'île, il faut préparer un arrangement qui 
puisse convenir « non seulement aux Génois, mais 
aussi à la France et aux personnes intéressées à ne 
pas voir s'élever un prince dont la marine et le com- 
merce pourraient leur donner de l'ombrage ». Il ne 
saurait donc être question ni de l'empereur (comme 
grand-duc de Toscane) ni du roi des Deux Sici- 
les. Il est également inutile de songer à des princes 



214 HISTOIHE DE CORSE. 

trop faibles qui seraient incapables d'établir ou de 
maintenir leur autorité : le duc de Parme, le duc de 
Modène. Il n'y a que le roi de Sardaigne qui réponde 
à la définition : il est le seul à qui l'on pourrait 
donner la Corse « sans beaucoup craindre les consé- 
quences de son agrandissement et aussi sans avoir 
à craindre de grands obstacles de la part des autres 
puissances ». 

Choiseul promit de lire ce mémoire quand il aurait 
le temps. Ce temps ne vint pas : le ministre devait 
rester fidèle, pour sa politique corse, au « secret » 
que lui avaient transmis ses prédécesseurs depuis 
Fleury et Chauvelin. 

Peu à peu la question de Corse approchait de sa 
solution, par la force des circonstances et l'épuise- 
ment des adversaires. Les événements se précipi- 
taient en Corse et faisaient prévoir aux Génois la fin 
de leur domination. En vain essayèrent-ils, en déses- 
poir de cause, de s'entendre avec leurs adversaires 
en promettant de réduire leur souveraineté à un 
vague protectorat, à une sorte de suzeraineté nomi- 
nale : les commissaires de la République ne furent 
même pas reçus. En vain essayèrent-ils de susciter 
à Paoli un rival, François Matra, que l'on fit venir 
de Sardaigne avec le titre de maréchal et une pen- 
sion annuelle de 10.000 livres. Le « Conseil 
Suprême d'État du royaume de Corse » rédigea une 
circulaire qu'il fit parvenir à tous les gouvernements 
et notamment à la Cour de Versailles. Il y allirmait, 
avec une énergie peu commune et une noblesse 
singulière, sa volonté de résister à outrance. « Le 
parti le plus sage pour la République serait d'aban- 
donner la guerre obstinée qu'elle nous fait » et de 
« traiter tout uniment avec d'honnestes patriotes » : 
car il faut bien qu'elle se persuade « qu'il n'y aura 



LE REGLEMENT DE LA QUESTION CORSE. 215 

jamais d'autre moyen de pacification, dussions-nous 
y périr tous ». 

Il devenait de plus en plus évident, comme l'af- 
firmait fièrement ce document, qu'il ne restait plus 
« aucune espérance à la République de Gênes, notre 
ennemie, de pouvoir subjuguer ni remettre notre 
royaume dans son ancienne servitude ». Il était 
temps pour la France de réaliser l'intervention déci- 
sive. 

L'occasion en fut fournie par les Génois eux- 
mêmes, qui durent réclamer une fois de plus 
(sept. 1763) le concours militaire et financier du gou- 
vernement français. Celui-ci montra immédiatement 
la plus grande bonne volonté, il se déclara prêt à 
envoyer des troupes importantes en Corse et à 
fournir des subsides à la République. Mais il 
exigea en nantissement l'abandon d'une place forte 
sur le rivage de l'île. C'était un commencement de 
démembrement. Le Sénat résista; les négociations 
furent laborieuses et, un moment même, en 1764, 
elles furent rompues. En apprenant que le Sénat 
essayait de s'entendre avec les cours de Vienne et 
de Londres, le roi fît connaître à M. Boyer de 
Fonscolombe qu'il refusait de fournir des troupes. 

Il pouvait parler avec d'autant plus de netteté 
qu'il savait très exactement quels étaient les senti- 
ments des Génois. M. de Choiseul-Praslin, secré- 
taire d'Etat des Affaires étrangères, avait reçu le 
9 juin une longue lettre de M. de Chauvelin, qui 
s'était arrêté à Gênes avant de gagner son nouveau 
poste de Parme. M. de Chauvelin expose les reven- 
dications de Paoli, dont il fait — soit dit en passant 
— un éloge remarquable. 11 voudrait laisser à la 
République de Gênes « une souveraineté vague, 
générale et plus nominative que réelle » et assurer 
aux Corses, « sous la garantie du roi », l'exercice 



216 HISTOIRE DE CORSE. 

tranquille et constant de l'administration. Mais il 
ne s'agit plus de propositions vagues : la garantie 
du roi porterait « sur tous les objets intérieurs de 
finances, d'économie, de justice civile et criminelle, 
de commerce, de cultiA^ation, d'autorité munici- 
pale et de recouvrement d'impositions ». 

Une entente intervint : ce fut le second traité de 
Compiègne, du 6 août 1764. Le roi accordait de 
nouveaux subsides à la République et consentait à 
faire passer en Corse un corps de ses troupes 
« pour conserver et défendre les places dont la 
garde leur sera confiée avec les postes qui en 
dépendent », et ces places étaient Bastia, Ajaccio, 
Calvi, l'Algajola et Saint-Florent. Ce ne devait être 
qu'un a dépôt » ; encore était-il limité « au terme de 
quatre années ». 

L'article 12 était gros de conséquences. « L'inten- 
tion de Sa Majesté étant que les commandans de ses 
troupes en Corse contribuent, autant qu'il sera pos- 
sible et de concert avec les représentans de la Répu- 
blique, à faciliter le rétablissement de l'ordre et de 
la tranquillité dans cette isle, lesdits commandans 
seront autorisés à entretenir pour cet effet tel com- 
merce qu'ils jugeront à propos avec tous les 
habitants de l'isle indistinctement, et à leur faire 
connoistre l'intérêt que Sa Majesté prend à la 
pacification dont dépend le bonheur réciproque du 
souverain et des sujets. » Il n'est plus question de 
Gênes, et les termes les plus généraux sont em- 
ployés à dessein. D'autre part, les Génois ne devaient 
se faire aucune illusion sur la nature de la propa- 
gande que les soldats de France allaient entrepren- 
dre dans l'île. 

Le comte de Marbeuf, nommé en décembre 1764 
commandant en chef des troupes du roi dans l'île, 








\:\\\rc lin X'rcrliiij. \(|i|C(lur (li; l;i (lr,l\n|i,i. s;7.,v cl Moiiiiiiunls du I. ( . I.) 



LE REGLEMENT DE LA QUESTION CORSE. 217 

prit possession des places que le traité de Compiè- 
gne assurait à la France. Mais conformément à ses 
instructions, il se borna à un rôle de médiation et, 
malgré les plaintes de Gènes, il ne lit rien contre les 
rebelles qui manifestaient pour la France une sym- 
pathie non équivoque. 

Il y a plus : la cour de Versailles se mit en rela- 
tions avec Pascal Paoli, « général de la nation 
corse ». Le duc de Choiseul lui offrit d'abord 
d'entrer au service de la France avec le comman- 
dement du Royal Corse : Paoli refusa. Choiseul 
lui proposa alors de le faire roi de Corse « sous la 
suzeraineté de Gênes et sous la garantie de la 
France ». Après avoir consulté ses compatriotes, 
Paoli accepta, mais il en refusa le prix que Choiseul 
y mettait : l'abandon de quelques places côtières à 
la République. 

Tout cela n'était fait que pour tâter le terrain et 
préparer sans à-coups le résultat définitif. Quand 
tout fut prêt, Choiseul agit à découvert, exigeant 
pour la France les places côtières qu'il avait d'abord 
feint de demander pour Gènes : il réclama notam- 
ment les ports du Cap Corse, Bastia et Saint-Flo- 
rent. Paoli refusa d'admettre « un si cruel démem- 
brement de sa patrie ». La correspondance échangée 
entre le ministre français et le général corse fut 
rompue le 2 mai 1768. 

Aussi bien convenait-il d'agir et non plus de négo- 
cier. On était arrivé au terme fixé par le traité de 
17(>4pour l'occupation des places de Corse. Le roi, 
reprenant la politique d'intimidation dont il avait 
déjà usé en 1743, annonça son intention d'évacuer les 
places qu'il occupait : c'était donner l'île à Paoli, 
sans que Gênes put espérer en retirer aucune com- 
pensation. Cette menace produisit l'effet qu'en 
attendait Choiseul, et M. de Sorba, ministre de Gênes 



^18 HISTOIRE DE CORSE. 

à Versailles, ne tarda pas à recevoir de son gouver- 
nement les instructions nécessaires pour tirer le 
meilleur parti de cette affaire où il avait décidément 
le dessous. Le 4 juillet 1767 il proposait à la France 
de lui abandonner la souveraineté de la Corse contre 
l'abandon des subsides qu'elle avait avancés depuis 
trente ans et moyennant le paiement d'un nouveau 
subside non remboursable. 

Le traité fut signé à Versailles le 15 mai 1768. 
Le roi pouvait faire occuper, non seulement Bastia, 
S'-Florent, l'Algajola, Calvi, Ajaccio, Bonifacio, 
mais toutes les autres « places, forts, tours ou ports 
situés dans l'isle de Corse et qui sont nécessaires 
à la sûreté des troupes de Sa Majesté ». La Répu- 
blique faisait abandon de tous ses droits de souve- 
raineté d'une façon entière et absolue : « Si par la 
succession des tems l'intérieur de l'isle se soumet- 
tait à la domination du roi, la République consent 
dès à présent que ledit intérieur reste soumis à Sa 
Majesté. » Deux articles « séparés et secrets » 
joints au traité donnaient au Sénat quittance des 
sommes reçues et lui assuraient le paiement pen- 
dant dix ans d'une somme de 200.000 livres tour- 
nois par an. 

Il n'était pas question pour la France d'une domi- 
nation définitive et la République pouvait théori- 
quement rentrer un jour « en jouissance de la sou- 
veraineté de la Corse ». Mais le Sénat ne pourrait 
le faire qu'en remboursant intégralement au roi les 
dépenses faites par le gouvernement français pour 
la conquête et l'administration de l'île (art. 15). 
Il y a là une condition qui rappelle la clause intro- 
duite par Mazarin dans le traité des Pyrénées. C'est 
l'article 1 5 qui renferme tous les droits de la France 
sur la Corse. 

L'épilogue fut court et sans complications. Les 



LE REGLEMENT DE LA QUESTION COUSE. 219 

Corses étaient trop fiers pour accepter sans résis- 
tance un traité qui disposait d'eux sans avoir été 
consultés. Aussi, malgré les sympathies réelles — 
et bien des fois manifestées — qu'ils éprouvaient 
pour la France, ils se soulevèrent une dernière 
fois. Leur effort fut si énergique que le colonel 
de Ludre fut forcé de capituler dans Borgo, sans 
que Ghauvelin et Grandmaison aient pu rompre la 
barrière de fer qui les empêchait de rejoindre l'as- 
siégé (sept. 1768). Les Français s'exaspèrent et par- 
ce que l'abbé Saliceti avec quelques partisans essaie, 
dans la nuit du L> au 14 février 1769, d'introduire 
les troupes de Paoli dans Oletta, clé stratégique du 
Nebbio et quartier général de l'armée française, on 
feint de croire à une conspiration : cinq Corses 
subirent le supplice barbare de la roue, et leurs 
cadavres restèrent exposés dans le chemin d'Oletta 
à Bastia. Une seule victime fut ensevelie, q-râce à 
l'héroïque désobéissance de sa fiancée. Maria Geatile 
Guidoni, « l'Antigone corse ». Quelques oiTiciers 
— Dumouriez notamment — essaient, mais en vain, 
de se ménager des intelligences dans l'île. En 
France Louis XV veut rappeler ses troupes et il 
faut toute l'énergie de Choiseul pour achever l'œuvre 
patiemment poursuivie. Le comte de Vaux remporte 
la victoire décisive à Ponte-Novo (8 mai 1769). En 
ce jour s'évanouit le rêve d'indépendance de la 
Corse. 

Paoli dut s'enfuir : il s'embarqua le lll juin pour 
l'Angleterre. Deux mois après, le 15 août 1769, 
Napoléon Bonaparte naissait à Ajaccio : son nom 
et sa gloire allaient lier définitivement sa patrie à la 
France. 



XXI 

LA CORSE EN 1769 



La conquête de la Corse et ïopinion publique en France. — Ca- 
ractère et mœurs des habitants. — La situation économique et 
l'œuvre à réaliser. 



Au moment où la Corse devient française, après 
tant de guerres et de misère, au terme d'une lutte 
héroïque pour l'indépendance, il convient de nous 
arrêter et de jeter un coup d'œil sur ce pays qui 
entre, le dernier de tous, dans l'unité française. Que 
vaut la Corse ? et que faut-il penser de ses habi- 
tants? Question délicate et complexe que se posè- 
rent les contemporains de Choiseul, mais qui ne fut 
pas toujours résolue d'une façon impartiale. Les ju- 
gements, imprimés et manuscrits, des voyageurs 
qui visitèrent l'île et des officiers qui la conquirent 
ou y tinrent garnison, mériteraient tous d'être re- 
cueillis et réunis ; mais on aurait tort de croire qu'il 
suffît de les résumer pour présenter « le tableau le 
plus exact de l'état du pays et du caractère des 
habitants ». D'autre part, il faut se défier des 
critiques passionnées par où l'opinion publique 
chercha à discréditer Choiseul. « La conquête de 
la Corse, écrit Pommereul en 1779, a rencontré des 
censeurs qui l'ont désapprouvée et ont blâmé le gou- 
vernement de l'avoir entreprise. » Les uns dépei- 



LA COliSE EN 1769. 221 

gnaient la Corse comme un amas d'inutiles rochers. 
Les autres déclaraient qu'une pareille possession 
serait toujours onéreuse et ils répétaient le mot du 
Génois Lomellino qu'on serait trop heureux de pou- 
voir creuser un grand trou au milieu de l'île pour la 
submerger. 

De tous les pamphlets qui surgirent alors, le plus 
violent est celui du duc d'Aiguillon, qui ne peut dé- 
couvrir « le vrai motif de l'insensé projet de con- 
quérir la Corse ». Serait-ce pour relever, étendre et 
affermir notre puissance maritime, en nous empa- 
rant d'une île dont les ports et les bois de construc- 
tions nous seraient de quelque ressource ? Evidem- 
ment non, car « les ports de Corse ne valent rien 
pour une marine royale ; pas un seul ne peut rece- 
voir un vaisseau de ligne. Quelques frégates peuvent 
entrer, non sans danger et beaucoup de difficultés, 
dans les ports d'Ajaccio et de Saint-Florent; par- 
tout ailleurs elles sont obligées de rester en rade : 
ce sont des ports à chébecs, à felouques et à tarta- 
nes ». D'autre part « les bois de cette île propres à 
la construction se trouvent dans l'intérieur des ter- 
res » et il n'y a aucune communication entre la 
haute montagne et la côte : « point de rivières navi- 
gables, ni môme par où l'on puisse les flotter. Il 
n'y a que des torrents qui roulent à travers des ro- 
chers pendant quelques mois de l'année, mais qui 
sont à sec le reste du temps ». — Inutile à la marine 
royale, la Corse n'apportera aucun élément à la 
prospérité générale de la France, « et on s'est 
moqué dans toute l'Europe des descriptions pom- 
peuses qui furent débitées, par ordre de AI. de Choi- 
seul, de ce inisèrnble pays, qui n'est en général ni 
cultivé, ni presque cultivable, et qui n'est presque 
favorable qu'à la vigne et à l'olivier, qui y a été laissé 
sauvage jusqu'à présent par les Corses ». On n'y 



222 HISTOIRE DE COltSE. 

sème presque point de grains, et on y mange presque 
partout du pain de châtaignes. « Il n'y a point de 
manufactures ni de commerce, et par conséquent 
point d'argent, et qu'y pourrait-on fabriquer ou en 
exporter, qui ne se trouve en abondance dans l'Ita- 
lie et dans tous les ports de la Méditerranée? » Somme 
toute, yéntable ro7/aume de la misère, où les habi- 
tants sont pauvres « et vivent et s'habillent en con- 
séquence » et où il n'y a rien à faire pour les em- 
ployés de finances, « commis, directeurs, même 
fermier général »... 

Mais Choiseul et la plupart de nos officiers — et 
dans le nombre, des hommes d'expérience et de ta- 
lent, comme Vaux, Marbeuf et Guibert — avaient 
demandé la conquête de l'île. Fallait-il laisser à 
Paoli le loisir de consolider son autorité dans un 
pays qui serait en temps de guerre l'asile des cor- 
saires ? Un ennemi qui posséderait la Corse ne pour- 
rait-il intercepter notre communication avec l'Es- 
pagne, l'Italie et le Levant? Toute la côte de la 
Provence et du Languedoc ne serait-elle pas dès lors 
à découvert? Pommereul insiste là-dessus en entre- 
prenant de justifier Choiseul aux yeux de ses détrac- 
teurs : « La Corse, dit-il, est en temps de guerre un 
point essentiel pour le soutien du commerce de la 
France dans le Levant ; cette possession consolidée 
lui procurera les moyens faciles de donner la loi à 
toutes les côtes d'Italie. » La marine de France et 
celle d'Espagne, unies en vertu du pacte de famille 
(une des grandes idées du ministère de Choiseul), 
pourront combattre l'Angleterre sur l'Océan et en 
attendant « primer » dans la Méditerranée. « La 
Corse doit assurer à la France et à l'Espagne la do- 
mination dans la Méditerranée. » Que fût devenu 
notre commerce du Levant, si les Anglais, ayant 
déjà Gibraltar et Mahon, avaient réussi à s'emparer 



LA CORSE EN 1769. 223 

de cette île ? « Il fallait renoncer à faire sortir un vais- 
seau de Marseille et do Toulon. » Et d'avoir su 
conquérir la Corse en déjouant les intrigues anglai- 
ses et autrichiennes, c'est vraiment « le chef-d'œuvre 
de la politique ». Pommereul devance ainsi le juge- 
ment des historiens modernes qui ont su déchiffrer 
le « secret » des ministres de Louis XV et déter- 
miner l'évolution par laquelle le gouvernement 
français poursuivait un dessein auquel il s'était, dès 
l'époque de Fleury et de Chauvelin, fermement at- 
taché : c'est dans le développement de la question 
corse que M. Driault reconnaît « le chef-d'œuvre 
de la diplomatie française au xviii® siècle » . 

Au surplus la conquête de la Corse ne doit pas être 
seulement envisagée en elle-même et du point de vue 
diplomatique. Lorsque Guibert taxe d'ignorance et 
de prévention les adversaires de la conquête, — 
ceux'-là, déclare-t-il, ne portent pas leurs regards 
au delà de leur siècle et de la surface des choses, — 
il envisage surtout les « possibilités » économiques 
et les ressources de Tîle. A la suite de Jean-Jacques 
Rousseau, du fait de la conquête et des théories des 
«philosophes », le problème du relèvement écono- 
mique de la Corse, pour user de mots qui sont de 
nos jours à la mode, est posé devant l'opinion pu- 
blique française. Les mœurs des habitants sont 
expliquées et non plus seulement décrites ; les res- 
sources du pays ne sont plus seulement cataloguées, 
mais on étudie avec soin les moyens de les accroître 
et de les répandre. De pareilles préoccupations ap- 
paraissent dans l'ouvrage deBellin, qui est de 17G8, 
et dans Voltaire, dont le Précis du siècle de 
Louis XV date de 1769. On les retrouvera dans 
Boswell, « le premier globe-trotter que la Grande- 
Bretagne ait envoyé à la Corse » et « le premier 
poète que ses paysages aient troublé » ; dans l'abbé de 



224 HISTOIRE DE COKSE. 

Germanes qui, sans avoir jamais mis les pieds dans 
l'île, nous rapporte des anecdotes très romantiques 
sur les bandits ; dans cet officier du régiment de Pi- 
cardie qui séjourna en Corse de 1774 à 1777 et 
dont les Mémoires historiques sont de tout pre- 
mier ordre ; dans Ferrand Dupuy, qui considère la 
Corse comme « susceptible de devenir une des plus 
riches possessions de notre puissance » si le gou- 
vernement sait encourager les vues du négociant et 
du spéculateur éclairés ; dans Pommereul qui fait 
un enthousiaste tableau des « trésors » de l'île, 
rend Gênes responsable de la misère actuelle et 
adjure le gouvernement de faire son devoir, le gou- 
vernement étant « le plus naturel, pour ne pas dire 
le seul et le plus sûr instituteur des peuples » . 

Avec ses 122.000 habitants, l'île apparaît en 1769 
comme dépeuplée par les guerres continuelles, les 
troubles intérieurs, les descentes fréquentes des cor- 
saires tunisiens et algériens. Cependant « on a tout 
lieu de croire que, la paix et la tranquillité une fois 
bien établies, la population augmentera sensible- 
ment en peu d'années » . Les Corses sont petits pour 
la plupart. Ils portent des habits d'une étoffe brune 
qu'ils tissent eux-mêmes avec le poil ou la laine de 
leurs troupeaux et qui paraît aux Français infiniment 
plus rude que la bure des Capucins : « Quand on les 
aperçoit d'un peu loin, on ne sait d'abord si c'est 
un ours ou une créature humaine. » Leurs culottes 
et leurs guêtres, faites en forme de bas, sont de la 
même étoffe que l'habit. « Au lieu de chapeau, ils 
portent un bonnet pointu, aussi de la même étoffe... 
Les plus aisés portent des bottines de cuir, au lieu 
de guêtres d'étoffe. D'autres, au lieu de guêtres, en- 
veloppent leurs jambes avec des peaux de chèvres, 
le poil en dehors. » — L'habillement des femmes 



LA CORSE EN 1769. 225 

consiste « en un corset de soie, ou d'autre étoffe, 
avec des manches à la jésuite, très justes, la jupe 
extérieure d'une autre couleur que le corset. Leurs 
cheveux sont tressés avec des rubans au-dessus de 
la tète, et d'autres fois ils sont enveloppés dans un 
filet à réseau en soie, de la couleur qui leur plaît le 
plus ». Cet ajustement leur sied bien quand elles 
sont bien faites, « d'autant plus que leurs jupes sont 
très courtes sur le devant et traînent jusqu'à terre 
sur le derrière ». Quand elles sortent, elles portent 
sur la tête un voile assez grand de toile des Indes, 
à fond blanc et peint, de fort bon goût. On le nomme 
niezaro. Dans le Niolo, et dans les parties les plus 
« agrestes » de l'île, la jupe et le corset sont tout 
d'une pièce, et ouverts par devant, et leur coiffure 
(( n'est qu'une espèce de tortillon qu'elles portent sur 
la tète presque toute la journée, et qui leur sert à 
porter le fardeau » . 

La langue générale de la Corse est l'italienne ; 
mais elle diffère selon les lieux. Dans les villes 
maritimes, on parle un italien épuré et facile à en- 
tendre ; les habitants de l'intérieur ont un jargon très 
corrompu et entremêlé d'expressions mauresques. 

La vieille armature sociale est restée intacte. 
Tout gravite autour delà primogéniture. Etre l'aîné 
est une gloire ; c'est aussi une responsabilité, et 
chacun se courbe sans murmure devant les préro- 
gatives du droit d'aînesse. Ils sont hospitaliers farou- 
chement : celui qui franchit leur seuil et se confie à 
eux, — étranger, malheureux, ennemi même, — 
celui-là est sacré. Ils ont l'horreur de l'injustice et la 
reconnaissance du service rendu : ce qui dure; le plus 
en Corse, dit Paoli, c'est la mémoire des bienfaits. 

La bravoure des Corses était proverbiale. Ils 
avaient tenu tête à la France durant deux campa- 
gnes, sans place forte, sans artillerie, sans maga- 

HISTOIKE DE COIiSE. 15 



226 HISTOIRE DE CORSE. 

sins, sans argent, et les conquérants ne parlaient 
qu'avec estime de ces petits hommes vêtus de brun 
qui se rassemblaient « au son des sifflets ou des cor- 
nets », — à l'appel du colombo, — s'avançaient à la 
débandade, « épars comme une compagnie de per- 
dreaux » et, s'abritant derrière les broussailles, les 
rochers ou les murailles, assaillaient brusquement 
les Français de toutes parts, puis se rejetaient en 
arrière et revenaient à la charge avec la plus grande 
célérité. Quelques-uns furent cruels et commirent 
des actes d'une férocité barbare. Mais la plupart 
furent magnanimes. Des Français disaient à un 
prisonnier : « Comment osez-vous guerroyer sans 
hôpitaux ni chirurgiens, et que faites-vous quand 
vous êtes blessés ? — Nous mourons. » Un Corse, 
mortellement frappé, écrivait à Paoli ce billet hé- 
roïque : «Je vous salue ; prenez soin de mon père; 
dans douze heures je serai avec les autres braves 
qui sont morts en défendant la patrie. » 

En général, ils sont graves, sérieux et mélanco- 
liques, au milieu de leur vivacité, et ils rient peu. 
Les malheurs de leur patrie semblent les occuper 
entièrement et leur donnent une humeur sombre et 
farouche. Dans leur physionomie, intelligente et 
fine, quelque dureté apparaît. Pas de divertisse- 
ments, pas de danses ni de fêtes champêtres. Les 
jeux de cartes, les graves sentences émises autour 
du fugone, les mélopées plaintives des bergers de 
la montagne : on pourrait dire des Corses, chez qui 
le ciel pourtant est si léger, si clair et si haut, ce 
que Renan disait des Bretons, que la joie même 
est chez eux un peu triste. Crainte de l'oppresseur, 
résistance tenace et indomptable. 

L'esprit du moins s'est mûri par l'épreuve, les fa- 
cultés d'observation se sont aiguisées dans le si- 
lence. Le moindre d'entre eux étonnait les officiers 



LA CORSE EX 1769. 227 

français par l'intelligence avec laquelle il parlait 
guerre ou politique, et le dernier paysan plaidait sa 
cause avec autant de force et d'astuce que le plus 
habile avocat, discutait ses affaires avec une singu- 
lière abondance d'expressions et de tours, usait 
avec une adresse infinie des moyens de chicane que 
lui fournissaient les nouvelles formes judiciaires. 
Les raisonneurs de garnison durent plus d'une fois 
s'avouer battus par les insulaires loquaces et subtils . 
Corses des villes ou de la montagne, hommes et 
femmes, pauvres ou riches, ils aiment à parler, et 
parlent tous naturellement bien. « Ils veulent être 
écoutés et ils regardent comme un affront, dans la 
conversation, quand on ne les écoute pas jusqu'à la 
fin. » 

Carie Corse est orgueilleux, et voici peut-être le 
trait le plus saillant de son caractère. Tous les 
Corses se regardent comme égaux, et Marbeuf as- 
sure que la vanité est le principal ressort qui les 
met en mouvement. « Ce qui les caractérise plus 
que tout, écrit -un de nos officiers, c'est qu'ils sont 
incapables de soutenir le mépris, pas même de sup- 
porter l'indifférence. » On en voit peu demander 
l'aumône. « Le dernier habitant s'estime autant que 
le premier... Ils sont reconnaissants du moindre 
service, et ils se tiennent offensés quand on leur 
offre de l'argent en reconnaissance de ceux qu'ils 
rendent. Leur amour-propre paraît flatté de vous 
tenir dans une sorte de dépendance. » Ils recher- 
chent avec empressement les distinctions et les 
marques d'honneur. Le roi Théodore n'avait-il pas 
créé des princes, des marquis, des comtes, des ba- 
rons et institué un ordre de chevalerie? Paoli ne 
fondait-il pas, dans les commencements de son gé- 
néralat, un ordre de Santa Devota pour les volon- 
taires qui combattaient avec lui Colonna de Bozzi ? 



228 HISTOIRE DE COUSE. 

Ils aiment l'intrigue et la politique, et Marbeuf 
rangeait parmi les plus grands maux dont «souffrait 
le pays le goût des habitants pour la cabale. Que 
de menées., que de manœuvres, même aux assem- 
blées des pièves qui n'avaient d'autre but que d'élire 
des députés à l'assemblée de la province. « Que de 
jalousies et de mensonges, s'écriait le vicomte de 
Barrin, et que de mauvais tours ces gens-ci cher- 
chent à se jouer réciproquement! » Pas d'assemblée 
en France, témoigne l'intendant La Guillaumye, 
que « l'esprit individuel de prépondérance et de 
changement puisse rendre aussi tumultueuse et 
aussi dangereuse que la plus petite assemblée en 
Corse ». L'homme vit plus volontiers sur la place 
publique que dans son ménage et, habitué, comme 
disait Paoli, à « identifier la fortune de l'Etat avec 
la sienne propre », il s'intéresse passionnément aux 
affaires du gouvernement et de l'administration, 
dont il veut prendre sa part. Il poursuit longue- 
ment, aprement, la vengeance d'une injure faite à 
lui-même ou à ses proches et, puisque les Génois 
vendaient la justice, il n'a recours qu'à lui-même, à 
son bras, à son escopette. Pardonner est d'une âme 
faible, il punto d'onore e tanto forte in Corsica... 

Les femmes sont méprisées et chargées des em- 
plois les plus fatigants. Le plus souvent elles ne 
mangent pas avec leur mari, tant celui-ci est plein 
du sentiment de son importance particulière. Sans 
doute l'origine d'une pareille coutume doit être 
cherchée dans l'état d'hostilité où les hommes vivent 
depuis des siècles, luttant contre les Génois, pour- 
suivant une vendetta et n'ayant pas le loisir de rester 
auprès des femmes. N'importe, cela choque les of- 
ficiers et les Français du xviii" siècle, venus de la 
cour la plus galante de l'univers et peu adaptés à 
de pareilles mœurs. Plusieurs relèvent, en des 



LA COUSE EN 1709. 229 

termes à peu près identiques, la soumission que le 
mari exige de la jeune épousée : « Elle se déshabille 
elle-même, quitte sa chemise et va se jeter ainsi 
dans le lit de son époux... Dès le lendemain, elle 
commence à aller aux champs, à porter le bois, les 
récoltes et d'autres fardeaux sur la tète, enfin à 
faire les travaux d'une bête de somme. J'en ai ren- 
contré mille pour une, dans les montagnes et le long 
des chemins, par la plus forte chaleur, porter des 
fardeaux très lourds sur leur tète, le mari la suivant, 
monté sur son âne ou sur son mulet. » 

Que devient, dans de pareilles conditions morales 
et sociales, le développement économique? Peu de 
chose en vérité. Mais qu'importe, si les Corses 
sont sobres et s'ils ont peu de besoins. « Pourvu 
qu'un ménage, dans la montagne, quelque nombreux 
qu'il soit, ait en propriété six châtaigniers et autant 
de chèvres, il ne pensera pas à cultiver d'autres 
productions. » Ce sont des Lucquois, des Sardes, 
des Génois, des étrangers, qui viennent tous les 
ans, au nombre de dix à douze mille, pour faire les 
travaux les plus pénibles, comme exploiter les terres 
et les bois, faire les récoltes, scier les planches, 
tailler les pierres et servir de domestiques ou de 
manœuvres. Pas d'agriculture, nulle entente du la- 
bourage, nulle connaissance des instruments ara- 
toires. Çà et là quelques champs écorchés par une 
charrue informe. Pas de prairies. Pas d'engrais — 
sinon les cendres des grosses herbes et dos brous- 
sailles. De longues étendues de pays et d'immenses 
déserts sans le nioinrlre vestio-e de l'industrie hu- 
maine. Et pourtant les vallons sont fertiles, tous 
les produits viendraient à foison. iMais il faut de 
l'argent et des débouchés. Nulle route. Des sentiers 
étroits, tracés au hasard, suivant la pente naturelle 



230 HISTOIRE DE CORSE, 

du terrain, creusés presque partout par les eaux 
et très éloignés des villages, parce que les habitants 
se sont logés dans des endroits escarpés pour 
échapper sûrement à Tennemi. Ils avaient, a dit 
Napoléon, « abandonné les plaines trop difficiles 
à défendre pour errer dans les forêts les moins péné- 
trables, sur les sommets les moins accessibles ». 
Les conditions historiques ont ramené les Corses à 
l'état matériel du régime féodal. 

Situation déplorable, mais non pas sans remède. 
c( J'en trouve la raison, écrit en 1774 un officier du 
régiment de Picardie, moins dans leur caractère 
que dans le gouvernement vicieux des Génois, qui. .. 
tenait ce peuple dans une espèce d'esclavage, le 
forçait à vendre au plus bas prix ses denrées aux 
agents de la République, et gênait en même temps 
son commerce par toutes les friponneries possi- 
bles. » Un devoir s'impose donc aux nouveaux 
maîtres du pays : développer les ressources écono- 
miques de l'île, faire les avances pour défricher les 
terres incultes, entreprendre l'éducation de ce 
peuple, créer des débouchés. La conquête mili- 
taire est faite : les Français sauront-ils également 
mener à bien l'œuvre nécessaire de la conquête 
morale ? 



XXII 

LA CORSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE 



L'organisation de la conquête et les Etats de Corse. — Les tra- 
vaux publics et la vie économique. — La question financière 
et le mécontentement insulaire. 



Quand le comte de Vaux eut vaincu les Corses, il 
fit un joli discours aux notables réunis à Gorte, leur 
disant : « Vous acquerrez une nouvelle patrie, qui 
mettra toute sa sollicitude à vous rendre heureux. » 
Promesse évidemment sincère, mais dont la réalisa- 
tion fut lente et demeura incomplète. 

Il s'agissait avant tout de consolider la conquête 
en supprimant les derniers germes de révolte, en 
traquant les outlaw, les « bandits «. Les édits rigou- 
reux se succédèrent. L(^ 23 mai 17G9 et le 24 mai 
1770, ordre à tous les Corses de livrer leurs armes 
à feu, sous peine de mort, et quiconque ne sera pas 
muni d'une permission expresse du commandant en 
chef sera jugé prévôtalement et sans appel. Le 
24 septembre 1770, ordre aux familles des Corses 
qui suivirent Paoli à Livourne de s'embarquer incon- 
tinent, sous peine de prison ou d'expulsion ignomi- 
nieuse. Au mois d'août 177 1, déclaration royale qui 
punit pour la première fois d'une amende de cin- 
quante à cent livres et, on cas de récidive, du carcan 



23-2 HISTOIRE DE COUSE. 

et des galères, quiconque possédera, fabriquera, 
vendra un stylet ou couteau pointu. Les partisans 
de Paoli sont accusés de voler et d'assassiner : le 
gouvernement prescrit, le 24 juin 1770, de les 
pendre sans aucune forme de procès, et, pour mieux 
ôter à cette « race exécrable » la facilité d'échapper, 
il enjoint, le 1"'' avril suivant, de brûler les maquis. 
Le 20 avril 1771, il menace de châtier toute personne 
qui donnerait du secours aux bandits, tiendrait 
des propos séditieux ou correspondrait avec les 
exilés. Le 12 mai 1771, nouvelles instructions aux 
pièves : les podestats doivent avertir de la conduite 
des bandits et des habitants les commandants des 
postes voisins, envoyer la liste et le signalement 
des pastori ou bergers, désigner ceux dont ils se 
méfient, spécifier l'endroit où paissent les troupeaux 
et le nom de leurs propriétaires; les bergers ont dé- 
fense, sous les peines les plus fortes, d'allumer des 
feux sur les hauteurs et de faire aucun signal, aucun 
bruit, lorsqu'ils découvrent des gens armés; les 
pièves qui se comportent mal paieront des amendes. 
Vint enfin le grand édit d'août 1772 : une maré- 
chaussée, composée d'un prévôt général, de deux 
officiers et de dix-sept sous-officiers et cavaliers, fut 
établie à Bastia, et quatre juntes, formées chacune 
de six commissaires corses et appuyées parles com- 
pagnies ou détachements du régiment provincial, 
siégèrent à Orezza, à Caccia, à Tallano, à La Mez- 
zana, pour exercer une juridiction de discipline et 
de correction contre ceux qui, suivant les termes de 
l'édit, renonçaient à être sujets et citoyens pour de- 
venir à la fois vagabonds, déserteurs et rebelles. En 
dehors des ecclésiastiques, des nobles de noblesse 
reconnue au Conseil supérieur et des fonctionnaires 
royaux, aucun Corse ne put s'absenter sans un 
congé du podestat. Ceux qui s'absentaient sans 








Mrria. - Caiiiiiilr : l'I'li^lisc— Ajact-io : \i(>illcs maisons. i.V(7f.< et Maniuiunis du i. r. r./ 
PI. \V. — Coiisi;. 



LA CORSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE. 233 

congé et ne reparaissaient pas à leur domicile au 
bout d'un mois, furent déclarés fugitifs et, après 
six mois, poursuivis comme félons. Les fruits de 
leurs biens, les amendes édictées contre eux, leurs 
bestiaux que confisquaient les juntes, appartinrent 
aux liôpitaux et établissements de charité. Les ber- 
gers durent, sous peine de trois ans de prison, avoir 
une résidence dans une paroisse ou communauté 
de l'île. Tout assassinat prémédité, tout guet-apens 
fut puni du supplice de la roue. En cas de vendetta, 
la maison du coupable était rasée, et sa postérité 
déchue des fonctions publiques. 

Ces ordonnances établirent la tranquillité : le 
nombre des meurtres diminua, il y eut même une 
année où un seul meurtre fut commis dans l'île. Et 
sans s'inquiéter de savoir si un pareil résultat n'é- 
tait pas obtenu par la terreur plutôt que par un 
régime de douceur librement accepté, le gouverne- 
ment installa définitivement son autorité dans l'île. 

Deux commissaires du roi se trouvaient au som- 
met de la hiérarchie : le commandant en chef des 
troupes, ou commandant général, ou, comme on 
le nommait encore, gouverneur, et l'intendant, au- 
quel incombaient, dit Marbeuf, toutes les a-ffaires 
contentieuses et ce qui s'appelle impositions, fermes 
et domaines. Les commandants en chef furent le 
comte de Vaux dans les premières années, le comte 
de Marbeuf de 1772 à 1786 et, après l'intérim du 
comte de Jaucourt, le vicomte de Barrin de 1786 
à 1790. Les intendants ont été au nombre de qua- 
tre : Chardon, ancien intendant de Cayenne, Pra- 
dine, ancien maître des comptes à Aix, Bouche- 
porn et La Guillaumye. En fait l'administration de 
l'ancien régime en Corse se résume dans deux 
noms : dans le nom de Marbeuf et dans celui de 
Boucheporn, qui fut intendant durant dix années. 



234 * HISTOIRE DE CORSE. 

de 1775 à 1785, et que les Corses qualifiaient de 
grand vizir de Marbeuf. 

L'administration judiciaire, entièrement réorga- 
nisée, comprit un Conseil supérieur, revêtu des 
attributions d'un Parlement, et onze juridictions 
royales. — Le Conseil Supérieur, créé dès le mois 
de juin 1768, tenait ses séances à Bastia et se com- 
posait d'un premier et d'un second président, de 
dix conseillers, — dont six Français et quatre Cor- 
ses, — d'un procureur général français et de son 
substitut, d'un greffier et de deux secrétaires in- 
terprètes ; le commandant en chef pouvait siéger 
et avait voix délibérative. M. du Tressan, « espèce 
de cerveau brûlé » , fut fait premier président de ce 
Conseil. — Chaque juridiction comptait un juge 
royal, un assesseur, un procureur du roi et un 
greffier. Les trois premiers officiers de justice fu- 
rent toujours deux Corses et un Français. Ils rece- 
vaient des appointements fixes ; mais les Corses 
ne touchaient pas de gros gages, et le maréchal 
de Vaux avait dit qu'un traitement annuel de 
400 livres serait plus que suffisant pour chacun 
parce qu'ils étaient depuis longtemps accoutumés 
à une médiocre fortune. 

Le ministre de la Guerre établit un état-major 
d'armée et de places, un corps d'ingénieurs pour 
les fortifications faites ou à faire, un corps d'ingé- 
nieurs des Ponts et Chaussées, une prévôté, une 
direction des hôpitaux, un bureau général des 
postes aux lettres et des bateaux de poste, une 
régie des vivres à la tête de laquelle fut placé 
M. de risle, quatre juntes... Le ministre de la Ma- 
rine établit deux bureaux d'amirauté, l'un à Bastia 
et l'autre à Ajaccio, et plaça plusieurs commis- 
saires de marine dans dilTérents ports. 

L'organisation civile, réglée par un édit du mois 



LA COI! SE DANS LA MOXAItCHIE FIîANÇAISE. ^35 

de mai 1771, comportait une hiérarchie élective de 
représentation municipale et nationale analogue à 
celle que Turgot et Necker essaieront d'introduire 
en France. A la base le paese ou village, où le 
podestat et deux pères du commun, annuellement 
élus par les chefs de famille de plus de vingt-cinq ans, 
remplissaient toutes les fonctions d'administration 
et de police. Au-dessus, la pie^^e ou canton, que 
surveillait le podestat major, choisi chaque année 
parmi les gens les plus distingués et les plus con- 
sidérables delapiève. Enfin les dix proi^inces, dont 
toutes les pièves étaient surveillées par un inspec- 
teur que le roi désignait dans Tordre de la noblesse. 

Sur le conseil du maréchal de Vaux, du comte de 
Marbeuf et de Buttafoco, la France avait fait de la 
Corse un pays d'Etats. On croyait flatter la nation, 
« entêtée de sa liberté imaginaire » , en lui persua- 
dant qu'elle était associée au gouvernement. Cha- 
que ordre avait 23 députés, tous élus par les as- 
semblées des dix provinces (pour le clergé cependant 
les élections ne portaient que sur 18 piévans ou 
doyens, car les 5 évoques de l'île étaient membres 
de droit). — Les Etats nommaient, à la fin de cha- 
que session, une commission permanente ou com- 
mission intermédiaire de 12 nobles, dits Nobili Do- 
(iici. « La nation, avait écrit Marbeuf, a du goût 
pour cette espèce de représentants auprès des 
personnes en place. » La commission des Douze 
était censée faire son service auprès des commis- 
saires du roi ; elle devait solliciter du gouverne- 
ment le règlement de toutes les afl'aires raisonna- 
bles, hâter l'exécution des mesures ordonnées, 
presser la rédaction et l'envoi des mémoires que 
les Etats avaient résolu de remettre sur divers ob- 
jets, surveiller la besogne du bureau dirigé par le 



936 HISTOIRE DE COnSE. 

greffier en chef, préparer les matières qui seraient 
débattues dans la consulte suivante. Deux mem- 
bres des Douze, qui jouaient le rôle des procureurs 
généraux-syndics dans les pays d'Etats, résidaient 
alternativement auprès des commissaires du roi. 
Les Etats de Corse ne furent réunis que huit 
fois, toujours à Bastia; mais dans ces assemblées 
furent présentées et discutées toutes les questions 
relatives à l'administration du pays, aux impôts, à 
l'éducation publique, l'agriculture, l'industrie, la 
police, etc. L'histoire des Etats est l'histoire même 
de la Corse de 1770 jusqu'à 1789, Nous possédions 
déjà les procès-verbaux de ces assemblées. Nous 
pouvons aujourd'hui les contrôler et les compléter 
par des documents plus brefs et aussi intéressants. 
A la fin de chaque session, les Etats de Corse 
envoyaient à la Cour trois députés pour présenter au 
roi les requêtes votées par l'assemblée et approu- 
vées par les commissaires présidents, qui étaient 
le gouverneur et l'intendant. En 1770, en 1772 et 
en 1773, le choix des députés n'avait pas eu de 
signification particulière. Mais en 1775 la rivalité 
qui régnait ouvertement entre le comte de Mar- 
beuf, gouverneur de la Corse, et le comte de Nar- 
bonne-Pelet, commandant en second à Ajaccio, ne 
permit pas de procéder aux élections avec le calme 
ordinaire. On reprochait à Marbeuf ses « coups 
d'autorité, aussi arbitraires que multipliés » et, 
sous couleur de travailler « pour le bien de la pa- 
trie », les (( narbonnistes » essayèrent d'obtenir 
le rappel du gouverneur et de jouir à leur tour 
des honneurs et des postes lucratifs dont Marbeuf 
les tenait écartés. Tel fut le premier objet de la 
mission dont furent chargés les députés de 1775 : 
M^"' de Guernes, évêque d'Aleria; César-Mathieu 
de Petriconi, pour la noblesse; Benedetti Ventura, 



LA CORSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE. x'ST 

dit Venturone, pour le tiers-état. L'audience royale, 
plusieurs fois retardée, fut fixée au 25 août Ï77G. 
[j'évêque d'Aleria ne formula pas moins de 29 griefs 
dont la liste fut remise au Ministère et que M. Let- 
teron a retrouvée aux Archives Nationales. Episode 
curieux des querelles de personnes et des rivalités 
d'influence qui entravaient les eff'orts de l'administra- 
tion. — Plus intéressantes encore sont les « repré- 
sentations que MM. les députés ont cru devoir faire 
a la Cour », véritable cahier de doléances qui ne 
comprend pas moins de 63 paragraphes : finances, 
domaines, bois et forets, douanes; agriculture, arts 
et métiers, haras; sages-femmes et maîtres d'école; 
séminaires, collèges et Université, création d'un 
archevêché; reconnaissance du titre de royaume, 
organisation du tribunal de la junte et du régiment 
provincial, etc., toutes les matières qui peuvent in- 
téresser la Corse — et qui ont fait au préalable 
l'objet de discussions attentives au sein des Etats, 
— sont ici passées en revue. 

Entre l'assemblée de 1775 et le commencement 
de la Révolution, les Etats de Corse se réunirent 
encore quatre fois : en 1777, 1779, 1781 et 1785. 
I^n 1777, « Carlo Buonaparte », assesseur au tri- 
bunal d'Ajaccio, est député de la noblesse. Le rap- 
port des Etats de 1785 se réfère aux événements 
de 1788 et 1789. 

Ainsi la France cherchait à créer un esprit public 
en associant la nation au gouvernement. Elle usa 
d'autres moyens, développant l'usage de la langue 
française, faisant bénéficier la nouvelle province de 
cotte haute culture et de ces « lumières » qui 
éblouissaient l'Europe. Quelques années à peine 
après l'annexion, les commissaires du roi, repre- 
nant et développant les projets de Paoli, propo- 
saient d'établir une Université à Corte avec les 



238 HISTOIRE DE CORSE. 

quatre facultés (théologie, droit, médecine et arts). 
De plus ils décidaient que quatre collèges seraient 
fondés à Bastia, à Ajaccio, à Cervione et à Calvi, 
des pensionnats à Bastia et à Ajaccio, et des écoles 
dans la campagne. Enfin les séminaires, qui avaient 
été occupés par les troupes, seraient rendus aux 
évêques. 

De pareils projets donnaient-ils entièrement sa- 
tisfaction à l'opinion corse et quels vœux formait- 
elle à ce sujet? On peut s'en rendre compte en 
parcourant les requêtes présentées au roi par les 
députés des Etats, encore que de pareils documents 
soient forcément empreints d'un certain optimisme 
officiel. Particulièrement, en ce qui touche l'instruc- 
tion publique, leurs demandes ont un grand intérêt : 
on y voit un exemple de la noble et intelligente façon 
dont ils comprenaient leur « francisation ». 

La monarchie française cherche à favoriser la 
noblesse, en créant, en face du tiers et du clergé 
plus indépendants, une classe d'hommes qui se- 
raient attachés au gouvernement par l'intérêt. Pro- 
longement du caporalisme par suite de l'égoïsme 
administratif. Et les jeunes nobles, qu'on jugeait 
utiles de « dépayser » pour « changer leur façon de 
penser », furent admis au collège Mazarin, au sé- 
minaire d'Aix, aux écoles royales militaires, à la 
maison de Saint-Cyr. On vit à Brienne Napoléon 
Bonaparte; à Vendôme, Jean-Baptiste Buttafoco, 
que l'inspecteur Reynaud de Monts jugeait très in- 
subordonné et qui, avec peu de moyens, joignait à 
l'entêtement de son pays le dégoût du travail; à 
Effiat, Luce-Quilico Casablanca, le futur Con- 
ventionnel, que l'inspecteur Keralio trouvait un peu 
sombre, mais bon, capable d'application et d'un 
labeur soutenu; à Auxerre, Jean-Baptiste Gasalta; 



LA COUSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE. 23Q 

à Rebais, Luc-Antoine d'Ornano et Arrighi de Ca- 
sanova ; à Tiron, César-Joseph Baltliazar de Petri- 
coni, son frère Jean-Laurent, Paul-François Gal- 
loni d'Istria, qui devint, au sortir de Témigration, 
adjudant général au service de Naples et lieutenant- 
colonel d'état-major au service de France ; Marins 
Matra, qui fut aide de camp du général Franceschi 
et capitaine adjoint à l'état-major de Farmée d'Ita- 
lie, etc. (1). 

Ce n'était pas assez de s'attacher la noblesse : il 
fallait attirer les Corses dans les troupes du roi. Ils 
furent admis dans tous les régiments de l'armée; ils 
eurent leur régiment particulier, le Royal Corse ; 
après la dissolution du Royal Corse en 1788, deux 
bataillons de chasseurs, les chasseurs royaux corses 
et les chasseurs corses, ne se composèrent que d'in- 
sulaires. Chaque compagnie reçut quatre soldats 
corses, destinés à s'initier aux arts et aux métiers, 
« ahn de se rendre utiles dans l'île et de contribuer 
à sa prospérité ». 

Enfin, les Corses ne payèrent que très peu d'im- 
pôts. Il y avait l'impôt territorial, perçu en produc- 
tions soit animales, soit végétales, à raison du 
vingtième des récoltes, et Napoléon a justement re- 
marqué que les économistes firent dans son île 
Fessai de l'imposition en nature. Il y avait un 
impôt de deux vingtièmes sur les loyers, mais il ne 
frappait que les propriétaires des villes. Il y avait 
des droits de contrôle, de timbre et de douane. 
Mais, si les taxes d'entrée et de sortie paraissaient 
excessives, elles étaient surtout à la charQ-e des 
étrangers et des Français. Bref, l'île — et ce mot 
revient dans tous les mémoires du temps — Fîle 
était onéreuse au roi, et le parrain de Napoléon, 

(1) CiiuQUET. La jeunesse de Napoléon (Paris, 1S97), 1. 1, pp. 18, 19, 
21,23, 24, 29, 30, 31. 



240 HISTOIRE DE COUSE. 

Laurent Giubega, assure que la dépense excédait de 
600.000 livres le total des recettes. 

Des travaux considérables furent entrepris. Deux 
grands chemins avaient été ouverts depuis la con- 
quête : de Bastia à Saint-Florent et de Bastia à 
Gorte. On ébauchait la route de Corte à Ajaccio. 
Et si les voies restaient insuffisantes, on aurait 
mauvaise grâce à s'en plaindre après vingt ans seu- 
lement d'administration française. Louis XVI fait 
installer à Ajaccio une madrague pour la pêche du 
thon, une corderie pour les chanvres du pays; il fait 
entreprendre le dessèchement de l'étang des Salini, 
propriété de Charles Bonaparte, pour y créer une 
pépinière de mûriers et autres arbres fruitiers ; il ac- 
corde un subside de 21.000 livres pour l'agricul- 
ture (I). Un édit du 23 mars 1785 accordait une 
prime de dix sous par plant à toute personne qui 
introduirait du continent vingt plants au moins de 
mûriers greffés. 

Par trois fois, l'administration tenta de fonder des 
colonies : 80 Lorrains transportés à Poretto, des 
Génois près du golfe d'Ajaccio, au domaine de 
Chiavari, 110 pionniers au domaine de Galeria. La 
plupart succombèrent. En revanche, les Grecs de 
Paomia, réfugiés à Ajaccio, furent installés non 
loin de leurs premiers défrichements, à Cargèse, 
qui devint admirablement prospère. On commença 
de dessécher les plaines de Biguglia et de Mariana. 
On entreprit en 1773 le plan terrier de la Corse 
qui fut coniié à MM. Bédigis, Testevuide et Tran- 
chot, et qui eut également pour but — l'abbé 
Rossi nous l'assure — de recueillir des rensei- 
gnements sur l'esprit public des anciennes familles 
paolistes. 

(1) Lieut. Col. Campi, S(Aes sur Ajaccio, (Ajaccio, 1901), pp. 99, 105. 
107, 108, etc. 



LA CORSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE. ^ [\ 

Le commerce se développa. Ajaccio est en relations 
avec Marseille, Toulon, Saint-Tropez, Antibes et la 
Seyne. Les droits d'entrée pour les marchandises 
de provenance française sous pavillon national 
étaient de 2, 7 1/2, 15 et 25 p. 100 de leur valeur. 
Les droits de douanes acquittés à Ajaccio pendant 
la période 1785-89 ont été de 37.807 francs. Le 
marché de la ville est convenablement approvi- 
sionné. Le boisseau [bacino) de blé de 14 livres 1/2 
coûte 1 fr. 16 sous; pour Forge et le millet, 1 fr. 2 
sous; le pot d'huile de 1 1. 7 onces 1/2, 16 sous; la 
bouteille de vin, 3 sous 6 d. ; la livre de bœuf ou de 
mouton, 5 sous; le poisson de première qualité, 3 
sous la livre. 

A la faveur de ce commerce, des familles fran- 
çaises vinrent s'établir en Corse et y firent souche. 
Ces arrivés de la première heure furent les Tou- 
ranjon, les Serpeille, les Arène, les Garçain, les 
Bonnet, les Maury, les Roux, les Picard, etc. On 
les désignait généralement sous le nom de leur pro- 
vince d'origine. Ainsi les Serpeille, originaires du 
Dauphiné, étaient connus sous le nom de Dufiné, 
les Maury sous celui de Languido (Languedoc), 
les Roux étaient appelés Sciampagnc (Champagne). 
Il arrivait même que le nom patronymique disparais- 
sait complètement pour faire place à celui de la 
province : le nom de Touranjon a dû se former ainsi. 
D'autres enfm, comme les Picard, étaient beaucoup 
plus connus par de gais sobriquets, si répandus 
autrefois en France : cette famille avait celui de 
Cœur joyeux, dont on fit, par corruption, Crus^iné, 
qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. 

La fusion s'accomplissait doucement, sans heurts, 
entre Français et Corses. Les anciens paolistes, 
comprenant que l'île retirerait de son union avec la 

HlSTOIltE DE CORSE. 16 



242 HISTOIRE DE CORSE. 

France d'immenses avantages, se ralliaient peu à 
peu. Charles Bonaparte avait été l'un des premiers : 
« J'ai été, répétait-il, bon patriote et paoliste dans 
l'âme, tant qu'a duré le gouvernement national ; mais 
ce gouvernement n'est plus, nous sommes devenus 
Français, eiH'iva il Re c suo governo. » Laurent 
Giubega, greffier en chef des Etats de 1771, que 
Charles Bonaparte appelait amatissimo signor corn- 
padre et qui fut le parrain de Napoléon, était 
également dévoué au régime nouveau : « Puisque 
l'indépendance nationale est perdue, aurait-il dit 
au maréchal de Vaux, nous nous honorerons d'ap- 
partenir au peuple le plus puissant du monde, 
et de même que nous avons été bons et fidèles 
Corses, nous serons bons et fidèles Français. » 
Paoli refuse en 1776 d'abandonner l'Angleterre pour 
entrer au service du roi de France; mais il dicte à 
son secrétaire, l'abbé Andrei, un curieux mémoire 
sur « le meilleur parti que pourrait tirer la France 
de la Corse ». 

Cependant la francisation n'avait pas dépassé 
les grandes villes du littoral et là même elle restait 
précaire : les Corses étaient mécontents, les Corses 
boudaient. Trop de réglementation avait surpris 
ce peuple jaloux de son indépendance. Une foule 
d'édits, d'ordonnances, de lettres patentes, d'ar- 
rêts du conseil, de règlements de police, tapis- 
saient toutes les rues « et ne produisaient d'autre 
effet que de faire rire le peuple dans les commen- 
cements, parce qu'on ne savait comment s'y prendre 
pour les faire mettre à exécution dans l'intérieur 
du pays » . Quand on s'en prenait aux podestats de 
leur inexécution, ils répondaient qu'ils ne savaient 
pas lire le français. Pour le leur apprendre, on leur 
envoyait continuellement « des exécutions mili- 
taires ». Et le Corse se cabrait. D'autant plus 



LA CORSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE. 'Mo 

que le personnel administratif n'était pas à la hau- 
teur de sa tâche : l'intendant Chardon, qui venait 
de Cayenne, considéra la Corse comme un domaine 
colonial dont l'exploitation était fructueuse ; il 
fit si bien qu'il fallut le rappeler. Mais l'exemple 
venait de haut et, dans le morcellement de l'autorité, 
les ministres de la Guerre, de la Justice, des Finances 
et de la Marine ne songeaient qu'à créer des em- 
plois pour y placer leurs créatures. « Cette foule 
de gens, soit par ignorance, par incapacité ou par 
mauvaise foi, retarde plutôt qu'elle ne contribue 
au bonheur public. » La méfiance des Corses aug- 
mentait et devenait de la haine envers ces Français 
qui les méprisaient. Le Tiers-Etat demande, dans les 
cahiers de 1789, que les charges du Conseil supé- 
rieur soient conférées à des hommes d'expérience, à 
des officiers des justices royales et à des avocats 
émérites. 

La question financière augmenta le malaise. La 
Corse avait d'abord été attachée au ministère de 
la Guerre, à qui elle revenait de droit comme 
province frontière et pays conquis. Mais en 1773 
l'abbé Terray demanda et reçut la finance de l'île. 
Le contrôleur général fournit dès lors aux dépenses 
extraordinaires de la caisse militaire par un fonds 
annuel de 1.500.000 livres; par contre, il fut maître 
de l'administration civile, couvrit la Corse d'em- 
ployés, intervint dans toutes les affaires, repoussa 
tous les projets utiles qui coûtaient quelque argent. 
En vain Necker ofl'rit la Corse à Saint-Germain, en 
vain d'autres voulurent la « jeter à la tête » de Ver- 
gennes ou d'Amelot : ce fut seulement à la veille 
de la Révolution que le département fut rattaché 
à la Guerre. La Corse était donc en proie à la 
Finance. Les deux Lorrains — les frères Coster — 
qui dirigeaient l'administration centrale inondèrent 



244 HISTOIRE DE CORSE. 

la Corse de leurs parents, de leurs amis. Les Corses 
eussent rempli ces charges à moins de frais, avec 
plus de probité et rien ne les eût rattachés davan- 
tage à la France. « Voilà, écrivait Paoli, ce qui a 
brisé leur courage; ils sont tombés dans un vide 
affreux, lorsqu'ils ont été privés du plaisir de 
veiller, de contribuer au bien commun, lorsqu'ils 
n'ont plus aperçu aucune liaison entre eux et l'in- 
térêt général, lorsqu'ils ont vu ces soins pénibles, 
patriotiques et honorables accordés à des Français 
dont tout le talent consiste à unir des chiffres et 
à tracer des lettres. » Et qui étaient ces Français? 
Vauvorn, convaincu d'avoir volé le bois de la cou- 
ronne et avouant qu'il devait au Trésor 3 à 4.000 
livres, était mis à la tête de la douane de Galvi; 
d'autres avaient simplement à refaire une situation 
compromise et s'en acquittaient consciencieusement : 
Houvet, ci-devant commis des bêtes à cornes, Mo- 
reau, déserteur du régiment de Bretagne, Sappey, 
ancien garçon perruquier, trop heureux à leur ar- 
rivée d'avoir du pain, acquéraient une fortune dans 
les diverses entreprises et finissaient par posséder 
plus de cent mille écus. 

L'impôt n'était pas lourd; mais les droits de 
douane, plus élevés qu'en Italie, empêchaient la 
population d'augmenter et la culture de s'étendre. 
Les adjudications affamaient la population. Les 
Corses se soulevèrent en 1774 : l'insurrection fut 
réprimée. Mais les habitants, se regardant comme 
opprimés, n'étaient pas encore de cœur avec les 
Français. « Pendant près de vingt années, écrivait 
Constantini à l'Assemblée Constituante, la Corse 
a vu s'accroître le terrible colosse du despotisme 
militaire, a vu s'accumuler les abus d'autorité, les 
vexations ministérielles, les rapines judiciaires. » 
Un commissaire civil de cette même assemblée ne 



LA COUSE DANS LA MONAUCHIE IRANÇAiSL. :24ô 

reconnaît-il pas que les Corses étaient avant 178U 
des « sujets asservis et trop négligés, toujours 
prêts à secouer le joug » ? Napoléon ne dit-ii pas 
que les bienfaits du roi n'avaient pas touché le 
cœur des habitants et que la Corse était, sous le 
règne de Louis XVI un pays malintentionné qui 
frémissait sous la main de ses vainqueurs? 



XXI li 

LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE 



Les promesses de Barève. — L'agitation séparatiste : Paolistes et 
Bonapartistes. — La Corse anglaise. — Miot et Morand. — La 
Corse napoléonienne. 



Ce fut la Révolution française et, après elle, 
les Bonaparte, qui gagnèrent à la France le cœur 
de la Corse. Provoquée par des causes semblables 
à celles qui, un demi-siècle plus tôt, avaient armé 
les Corses contre le despotisme génois, la Révolu- 
tion fut accueillie avec enthousiasme par le Tiers- 
Etat, dont les députés — l'avocat Saliceti et le 
comte Golonna de Cesari Rocca — allaient bientôt 
compter parmi les Constituants les plus fougueux. 
Les deux autres députés de la Corse — le comte de 
Buttafoco pour la noblesse, l'abbé Peretti délia 
Rocca pour le clergé, — demeuraient au contraire 
fidèles à la royauté et font cause commune avec 
le général de Barrin, gouverneur de la Corse. Le 
5 novembre 1789, une émeute éclate à Bastia entre 
les patriotes, à qui le jeune Napoléon fournit des 
cocardes tricolores, et les soldats du roi, qui veu- 
lent conserver la cocarde blanche. M. de Barrin 
doit céder. Le 30 novembre, Volney lit à l'Assemblée 
Nationale une lettre, que Napoléon a inspirée, 
racontant les événements tout à l'avantage des pa- 



LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 247 

triotes. Il en résulta une motion, faisant cesser 
le régime militaire auquel la Corse était soumise 
depuis son annexion et la déclarant partie intégrante 
de l'Empire français. 

Les Corses eurent un mouvement de joie et de 
confiance. Paoli se fit l'interprète de leur fidélité 
et de leurs espoirs. Le champion de l'indépendance 
affirma sa joie de devenir le fils adoptif du pays 
généreux où la liberté venait d'éclore. Revenu de 
Londres à la suite du décret du 30 novembre, il 
reçut de grands honneurs en passant à Paris. Quand 
il débarque à Macinaggiô, après un exil de vingt 
ans, il s'écrie en baisant le sol : « ma patrie, je 
t'ai laissée esclave, et je te retrouve libre! » Puis 
il se rembarque pour Bastia, où il arrive le 17 juil- 
let 1790. 

Il apportait les pleins pouvoirs de l'Assemblée 
nationale, pour procéder à l'organisation de l'île. 
A la consulte qui se tint à Orezza du 9 au 27 sep- 
tembre 1790, et qui décida de célébrer tous les 
ans l'anniversaire du décret d'incorporation de la 
Corse à la France, Paoli fut nommé président du 
conseil administratif et reçut un traitement de 50.000 
francs; il était en plus commandant des gardes na- 
tionales. 

A la tribune de la Constituante, Barère, rappor- 
teur du Comité des Domaines, assura la Corse de 
toute la sollicitude de la France. Promesses solen- 
nelles qui datent du 4 septembre 1791 : « La Corse 
est libre, la Corse est française, les tyrans ne l'op- 
priment plus : c'est à vous de la régénérer ! Elle a 
été riche et peuplée sous les Romains, malheureuse 
et ensanglantée sous les Génois, pauvre et inculte 
sous votre ancien gouvernement. Elle présente 
cependant tous les moyens physiques et moraux 
d'une brillante et solide régénération. Ce peuple est 



248 HISTOIRE DE CORSE. 

idolâtre de la liberté, et il n'est vraiment libre que 
depuis la Révolution française; il aime les lois, et 
il est sans civilisation; il a un grand caractère, et 
il éprouve tous les maux attachés à la faiblesse ; il 
a un territoire fertile, et il est pauvre; il a une situa- 
tion de commerce admirable, des ports nombreux, 
des pêcheries abondantes, et cependant son com- 
merce languit et son industrie est nulle. De tous 
les peuples de l'Europe, les Corses sont aujour- 
d'hui dans les circonstances les plus favorables pour 
jouir du bienfait de la liberté et recevoir les avan- 
tages d'une belle constitution... Cette île peut par- 
venir aussi facilement que les autres départements 
du royaume à un haut degré de prospérité, quoi- 
qu'elle soit dans ce moment la plus reculée en tout 
sens. Le moment de régénérer cette île est ar- 
rivé... B 

La Corse est pauvre : « Une population peu nom- 
breuse, des villes dépeuplées, un pays sans indus- 
trie, le numéraire rare, les campagnes n'offrant à la 
vue que des brandes et des taillis ou maquis inu- 
tiles, l'agriculture devenue étrangère ou indiffé- 
rente aux habitants : voilà le tableau de la Corse 
sous l'ancien régime de France, quoiqu'il n'y ait 
pas en Europe un autre pays où la végétation soit 
plus abondante, plus hâtive et plus facile à entre- 
tenir par la bonté reconnue des pâturages. » Y 
aurait-il donc, continue Barère, une fatalité irrésis- 
tible « qui condamne à jamais l'île de Corse à lan- 
guir dans cet état déplorable? Et puisque son délais- 
sement et son inculture ne peuvent être imputés à la 
nature de ses terres, qui égalent en bonté les meil- 
leures terres de l'Europe, serait-ce au caractère des 
habitants ou à la dégradation successive de leur 
caractère primitif, sous l'empire des circonstances 
politiques dont ils ont été si longtemps les jouets et 









^iribA^.- 









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LA lîEVOLUTION ET LEMPIUE. 249 

les victimes, qu'il faudrait attribuer leur malheur? 
Repoussons, repoussons sans hésiter une conjecture 
aussi fausse qu'ingénieuse. La Corse est malheu- 
reuse ; mais elle peut dire aux représentants de la 
nation dont elle fait partie : Dites un mot, et mes 
malheurs cesseront ». 

Mais à ces Corses qu'elle juge si dignes d'intérêt, 
à qui elle fait tant de promesses pour l'avenir, l'As- 
semblée Constituante n'accorde pour le moment 
qu'un petit bienfait, et partiel. Elle décrète que « les 
dons, concessions, acensements et inféodalions, et 
tous autres actes d'aliénation, sous quelque déno- 
mination que ce soit, de divers domaines nationaux 
situés dans l'île de Corse, faits depuis 1768, époque 
de sa réunion à la France, par divers arrêtés du 
Conseil, lettres-patentes et tous autres actes, sont 
révoqués et, conformément aux lois domaniales, sont 
et demeurent réunis au domaine national » . — 
Quant aux mesures d'ensemble, « nous regrettons, 
dit Barère, de ne pouvoir réclamer dans ce moment, 
pour ce pays, tous les secours dont il a besoin, et 
dont l'utilité se fera bientôt sentir dans toute son 
étendue ; mais nos successeurs immédiats s'empres- 
seront certainement de les réclamer de la nation 
pour un département qui est incontestablement le 
plus pauvre, le plus malheureux, et qui peut deve- 
nir cependant un des plus beaux, des plus riches de 
la France » . 

Ni la Législative, ni la Convention ne tinrent ces 
promesses. On peut dire que la Législative n'eut 
pas le temps. Quant à la Convention, elle vit la 
Corse tenter de se séparer de la France et suivre 
Paoli qui l'entraînait vers l'Angleterre. Pourquoi ce 
revirement? Deux hypothèses sont possibles. Paoli 
aurait espéré occuper en Corse une situation prépon- 



250 HISTOIHE DE CORSE. 

dérante et rester, comme par le passé, le véritable 
chef du pays ; mais la Convention n'entendait pas 
abdiquer devant lui et refusa de lui donner le com- 
mandement en chef de l'expédition de Sardaigne. 
La deuxième hypothèse repose sur l'horreur que 
lui auraient inspirée les actes de la Convention, 
sur ses sentiments fédéralistes et girondins, sur son 
hostilité vis-à-vis des Montagnards qu'il traitait de 
« cannibales ». Les deux hypothèses ne s'excluent 
pas forcément. Quoi qu'il en soit, la conduite de Paoli 
lors de l'expédition de Sardaigne fut considérée 
comme la cause principale de l'échec de cette expé- 
dition et, sur d'autres accusations, auxquelles le 
jeune Lucien Bonaparte n'était pas étranger, Paoli, 
que Marat appelle « lâche intrigant », est décrété 
d'accusation par la Convention. Condorcet rédige 
une pompeuse adresse dénonçant aux habitants de 
l'île de Corse « l'antique alliance de la tyrannie 
royale et du despotisme sacerdotal ». Les commis- 
saires du gouvernement envoyés en mission, Sali- 
ceti, Lacombe Saint-Michel et Delcher, agissent 
avec vigueur. Napoléon Bonaparte, qui croit avoir 
trouvé l'occasion de se révéler, se place à la tête 
du parti français, mais, après une vaine tentative 
d'entrevue à Corte, il rétrograde à Vivario, puis à 
Bocognano. Un moment arrêté dans la maisonnette 
dite de la Poule noire par les émissaires de Paoli, il 
est délivré par ses partisans qui protègent sa retraite 
jusqu'à Ucciani. Rentré dans Ajaccio, il n'est pas en 
sécurité dans sa demeure et se réfugie chez le 
maire, Jean Jérôme Levie, où il reste trois jours, 
s'embarque pendant la nuit, atterrit à Macinaggio et 
gagne Bastia le 10 mai 1793. Il y passe douze jours, 
pressant les représentants de la Convention de ve- 
nir s'emparer d'Ajaccio, afin d'isoler dans Corte 
Paoli révolté. Lui-même, précédant sur un chebek 



LA KKVOLUTION ET L EMPIUE. 251 

la flottille française, débarque à Provenzale près 
d'Ajaccio. Des bergers lui apprennent que sa mai- 
son a été pillée par les Paolistes le 24 mai, que sa 
mère et l'abbé Fesch, prévenus à temps, se sont 
réfugiés aux Milelli, pendant que ses frères sont 
cachés dans Ajaccio. Letizia, poursuivie par les 
Paolistes, ne peut trouver un asile dans la tour 
de Capitello, elle doit fuir jusqu'à Casella, sur 
l'isthme qui rattache Capo-di-iVluro au territoire 
de Coti-Chiavari : on couche sur le plancher entre 
les quatre murs d'une masure abandonnée. 

Cependant l'attaque contre Ajaccio ne réussit pas. 
Loin de se soulever comme on l'espérait, la ville 
est aux mains des Paolistes. La flottille, partie de 
Bastia le 23 mai et retardée par une tempête jus- 
qu'au 29, ne fait qu'une courte démonstration de- 
vant Ajaccio. Elle regagne le mouillage de Capi- 
tello. Napoléon se rend à Calvi, où son parrain 
Laurent Giubega donne asile à sa famille. Ils en 
repartent bientôt pour débarquer à Toulon, le 
13 juin 1793, proscrits, désemparés. Le rôle de 
Bonaparte paraît fini en Corse. 

Mais Paoli ne peut triompher seul dans une île 
livrée à l'anarchie des partis. Pour rompre l'unité 
du mouvement séparatiste, la Convention divise l'île 
en deux départements, le département du Golo et 
le département du Liamone (M août 1793). Commis- 
saire du Conseil exécutif, Joseph Bonaparte essaie 
d'animer sa patrie de l'esprit révolutionnaire et, 
pour cela, de « l'inonder de lumières ». Il agit de 
loin, n'ayant pu dépasser Toulon, et il a pour col- 
lègue, dans cette « mission de fraternité et d'ins- 
truction », le fameux Buonarroti, dont le rôle en 
Corse n'a pas encore étésuflisamment étudié. Cepen- 
dant l'amiral Ilood répond aux sollicitations de 
Paoli, et Nelson, alors capitaine de vaisseau, appa- 



mSTOinE DE COHSE. 



raît dans les eaux corses. Successivement le 
commandant bloque Galvi, débarque à Saint-Flo- 
rent, dont il brûle la campagne, détruit les barques 
et les approvisionnements de Centuri, Macinaggio, 
Lavasina, Miomo et jette l'ancre enfin devant Bastia 
le 19 février 1794. 

Sur la ville de Bastia et sur le siège qu'elle eut 
alors à subir, la correspondance de Nelson fournit 
des renseignements précis et curieux. C'était alors 
une grande cité, peuplée de 15.000 habitants, avec 
une belle jetée pour les navires. Elle est défendue 
par 6 forts détachés et une citadelle avec 20 embra- 
sures; il y a 62 canons montés, en plus des mor- 
tiers, et une garnison de 4.500 hommes. Mais Nelson 
croit pouvoir compter sur le soulèvement des Pao- 
listes, qui se sont fortifiés à Cardo. De plus, dès le 
18 mars, la disette des vivres se fait sentir : « un 
petit pain se vend 3 livres » ; et tandis que s'épui- 
sent les munitions et les vivres, Nelson, dont la 
flotte est renforcée par 7 navires que lui envoie 
l'amiral Hood, multiplie les batteries et rend le 
blocus de plus en plus rigoureux. « Nous l'empor- 
terons, écrit-il le 26 mars, il le faut, ou quelques- 
unes de nos têtes seront couchées bas. » Il a d'ail- 
leurs compris toute l'importance stratégique de la 
Corse : « Cette île doit appartenir à l'Angleterre 
pour être régie par ses propres lois, comme l'Ir- 
lande, avec un vice-roi et des ports libres...; elle 
commandera la Méditerranée. » — L'héroïsme des 
assiégés fut à la hauteur des circonstances. Le 
représentant en mission, Lacombe Saint-Michel, 
aidé du maire Galeazzini et des généraux Rochon et 
Gentili, sut organiser une résistance opiniâtre : 
« J'ai des boulets rouges pour vos navires, décla- 
rait-il fièrement à l'amiral Hood, et des baïonnettes 
pour vos troupes. Quand les deux tiers de nos hom- 



LA r.EVOI.UTION ET L EMPIRE. 253 

mes auront été tués, alors je me fierai à la généro- 
sité des Anglais. » Pourtant il fallut capituler le 
22 mai : il ne restait plus que quelques jours de 
vivres ; les assiégés avaient eu 203 tués et 540 
blessés. 

Maîtres de Bastia, les Anglais étaient maîtres de 
la Corse. Il ne leur restait plus qu'à s'emparer de 
Calvi. Il y fallut un siège qui dura du 19 juin au 
10 août 1794 où s'illustra Abbatucci et où Nelson 
eut l'œil droit ce entièrement fendu «. Le 10 juin 1794 
une consulte, convoquée à Gorte par Paoli, rompit 
tout lien avec la France et, huit jours après, Charles 
André Pozzo di Borgo y faisait acclamer une cons- 
titution anglo-corse reconnaissant comme suzerain 
le roi d'Angleterre ; sir Gilbert Elliot l'accepta au 
nom de George III. Le Parlement corse issu de cette 
constitution se réunit le 1" février 1795 à Bastia, et 
offrit la présidence à Paoli qui refusa pour ne pas 
troubler le fonctionnement du régime nouveau. Mais 
sa personnalité demeurait redoutable et Morosaglia 
devint bientôt le rendez-vous des mécontents. L'An- 
gleterre prit peur et l'invita à quitter la Corse. Paoli 
hésita. Craignant de faire renaître la guerre civile, 
et d'ailleurs hors d'état de résister longtemps, il 
céda. Le 14 octobre 1795, il s'embarquait à 
Saint-Florent et partait pour Londres où il devait 
mourir en 1807. 

Son départ ne rendit pas la sécurité aux Anglais 
pas plus que les glorieuses croisières de Nelson au 
nord du Cap Corse. Tout cela ne pouvait empêcher les 
victoires continentales delà France de produire leurs 
résultats. Quand l'Italie du Nord eut été conquise 
par Bonaparte, le général Gentili reparut àLivourne 
et, avec un millier de Corses, se prépara à revenir 
combattre dans sa patrie. Nelson fut chargé de blo- 
quer le port italien pour empêcher ce projet d'à- 



254 HISTOIIîE UE COUSE. 

boutir. Il avait réussi à merveille, s'était emparé 
des îles d'Elbe et de Gapraja, lorsque, au mois 
d'octobre 1796, le gouvernement anglais décida d'é- 
vacuer la Corse. Nelson dut se rendre à Bastia, où 
il recueillit le vice-roi avec la garnison anglaise. Il 
intimida à tel point par ses menaces les habitants 
de la ville et la petite troupe de Gentili, débarquée 
près de Rogliano, qu'il put emporter tout ce qu'il 
voulut. Le 20 Octobre il s'embarquait le dernier, 
abandonnant cette île qu'il avait contribué à con- 
quérir et où il avait commencé cette carrière glo- 
rieuse qui devait finir à Trafalgar en 1805. 

Du quartier général deModène, Bonaparte, géné- 
ral en chef de l'armée d'Italie, expose aux citoyens 
directeurs, le 26 vendémiaire an V (17 octobre 1796), 
quelques idées sur la Corse : « La Corse, restituée 
à la République, offrira des ressources à notre armée 
et même un moyen de recrutement à notre infanterie 
légère. » Saliceti est envoyé dans l'île pour pro- 
clamer l'amnistie et réaliser l'apaisement; mais le 
gouvernement sent le danger de laisser tous les 
pouvoirs « entre les mains d'un homme né dans le 
pays, ayant des injures personnelles à venger et qui, 
en supposant même qu'il restât impartial dans le 
maniement des affaires, ne pourrait jamais per- 
suader à ses compatriotes qu'il le fût réellement ». 
Le Directoire lui adjoint Miot de Melito, un ancien 
fonctionnaire de la Guerre, délégué auprès du grand 
duc de Toscane. Joseph Bonaparte l'accompagne et 
lui sera « d'un précieux concours ». Là où Saliceti 

— u compatriottu — a échoué, Miot — u francesi 

— va réussir. 11 débarque à Erbalunga le 22 dé- 
cembre 1796, parcourt le pays, réprime les insurrec- 
tions, organise les deux départements du Golo et 
du Liamone, nomme les commissaires du pouvoir 



LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 



exécutif, met le pays sous l'empire de la constitution 
de l'an III et regagne le continent (29 nov. 1797). 
Mais l'adjudant-général Franceschi, dont Miot a 
fait son aide de camp, constate que l'esprit public 
a été complètement corrompu par les Anglais. Une 
véritable croisade est fomentée par les prêtres au 
couvent de San Antonio en Casinca : ils ont persuadé 
aux insulaires que les Français « nient Dieu et veulent 
abolir la religion ». Une foule d'hommes portant à 
leurs coiffures une petite croix blanche — la Cro- 
cetta, — sèment la terreur et la destruction dans les 
cantons de Moriani de Casinca et d'Orezza, n'épar- 
gnant à Ampugnani que la maison du curé Sébas- 
tian! (l'oncle du général), connu pour sa haine des 
Français. 

Quand le bruit de cette insurrection, qui fut ré- 
duite dans le sang par le général de Vaubois , parvient 
à Paris, le 18 brumaire est fait. Saliceti lutte en vain 
contre les troubles du Fiumorbo et de la Balagne : 
il multiplie les commissions militaires et frappe le 
pays d'une contribution de guerre de deux millions. 
C'est l'anarchie : l'île tombe au pouvoir du général 
Ambert. Enfin Miot est renvoyé en Corse avec mis- 
sion de rétablir la paix et de régénérer le pays. Il 
débarque à Calvi le 25 mars 1801. Joseph Bona- 
parte l'accompagne, Lucien cède 6.000 volumes 
pour la Bibliothèque d'Ajaccio. Un pépiniériste en 
vogue, Noisette, fonde les jardins botaniques d'A- 
jaccio et de Bastia. La culture du coton est inaugurée, 
et celle de la cochenille. Miot prend des arrêtés res- 
tés célèbres où il atténue certains droits de douane, 
d'enregistrement et de succession. Il supprime to- 
talement les taxes des contributions iudirectes. Pour 
mieux lutter contre le banditisme, il suspend l'exer- 
cice de la constitution et, supprimant l'institution du 
jury, il forme un tribunal exceptionnel. La ville 



256 HISTOIIU' I)E COISSK. 

d'Ajaccio est embellie et agrandie : sur rempla- 
cement des anciennes fortitications abattues, un 
quartier nouveau s'élève. Quittant le pays le 24 oc- 
tobre 1802, Miot pouvait déclarer au premier con- 
sul qu'il laissait le pays « généralement tranquille, 
affectionné au gouvernement et jouissant de l'avan- 
tage des améliorations qu'il vous doit ». 

Mais il faut des mesures exceptionnelles pour 
guérir la Corse de ses maux séculaires : une justice 
rapide et impartiale, une dictature militaire. Et les 
consuls nomment en Corse le général Joseph Mo- 
rand (22 juillet 1801), investi des pouvoirs les plus 
étendus. Morand fait une levée générale de troupes, 
prohibe les ports d'armes de la façon la plus ab- 
solue. Mais il rencontre des obstacles de la part des 
autorités constituées — Pietri, préfet du Golo, Arri- 
ghi, préfet du Liamone, Casablanca, titulaire de la 
sénatorerie de la Corse. Il se heurte surtout à la mé- 
fiance, à la colère des- Corses qui le calomnient et 
essaient d'obtenir sa destitution. Il reste fidèle à sa 
mission, dénonce l'existence du Comité anglo-corse 
d'Ajaccio et réprime cruellement la conspiration de 
1809 dont beaucoup l'ont accusé d'avoir exagéré l'im- 
portance. En 181 1, il remédie à la famine que de mau- 
vaises récoltes ont déterminée dans l'île, ordonnant 
que tous les approvisionnements de l'armée conte- 
nus dans les vastes magasins de la guerre, à Bastia, 
à Ajaccio, à Calvi, à Bonifacio, à Corte, soient mis à 
la disposition des habitants à titre remboursable, 
signalant au gouvernement les misères des Corses 
« qui se nourrissent d'herbes des champs » et ap- 
pelant sur eux, par de pressantes correspondances, 
les secours de la métropole. Fonctionnaire éner- 
gique, d'une implacable sévérité, mais administra- 
teur éminent, il ne mérite pas la réprobation dont 
les Corses l'ont accablé. Le général Berthier, qui 



LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 2Ô7 

le remplace (1811-1814), se brouille avec Bastia 
en organisant l'unité administrative de l'île dans 
un seul département avec Ajaccio pour chef-lieu 
(19 avril 1811). 

L'empereur n'a cessé de s'occuper de son 
pays et sa correspondance en fait foi. Il porte son 
activité sur toutes les branches de l'administration : 
justice et finances, armée de terre et marine, 
commerce, travaux publics, agriculture, organi- 
sation de la police. Il veut à la tête des services 
des hommes qui connaissent le pays et la langue. 
Il essaie d'établir à Ajaccio « une fabrique de bri- 
ques et une poterie pour le menu peuple, afin qu'il ne 
soit pas pour ces objets tributaire des Génois ». 11 se 
préoccupe du développement économique de l'île. 
Il y songe à Paris, à Fontainebleau, à Compiègne, 
à Saint-Cloud ; il y songe également sur les chemins 
de l'Europe, à Strasbourg, à Potsdam, à Schœn- 
brunn, à Dresde. Il encourage la culture du coton ; 
il s'intéresse à l'établissement de hauts four- 
neaux destinés à employer le minerai surabondant 
de l'île d'Elbe. Il s'occupe d'une manière spéciale. 
surtout à partir de 1810, de la réorganisation finan- 
cière du pays et de l'exploitation de ses forêts. 

Le temps manqua à Napoléon pour accomplir en 
Corse ses généreux projets. Trop souvent aussi il 
lui manqua le concours loyal et désintéressé des 
chefs de services, qui détournaient à leur profit ou 
faisaient servir à d'autres usages les fonds envoyés 
pour améliorer la situation de l'île. 

Il n'eut pas non plus la population corse avec lui, 
A la nouvelle de l'abdication de Fontainebleau, per- 
sonne ne songea à se soulever en sa faveur. Le 
28 avril, le préfet du Liamone, Arrighi, se rallie 
aux Bourbons; le maire, François Levie, fait hisser 

IIISTOIIIE DK COIISF. 17 



258 HISTOIRE DE COnSE. 

« le cher drapeau des lis » sur le clocher de la ca- 
thédrale et la mairie est illuminée pour saluer le 
retour « des rois légitimes ». Un buste en marbre 
de l'empereur, donné en 1806 par le cardinal Fesch 
à la ville d'Ajaccio, est livré à la foule qui le préci- 
pite à la mer. On n'a que mépris contre ce bastar- 
diiio, dont il faut effacer jusqu'au souvenir : les 
rues de la ville prennent des noms royalistes. Bastia 
ouvre ses portes aux Anglais, mais ceux-ci ne font 
en Corse qu'une courte apparition et le traité de 
Paris la rendit à la France. Bonapartistes aux Cent 
Jours, les Corses redeviennent royalistes avec le 
retour de Louis XVIII. 



XXIV 

LA PÉRIODE CONTEMPORAINE 



Un préfet de la Restauration : Saint-Genest (î). — La Corse et 
l'opinion publique. — Napoléon III et la 3' République. 



Une vie politique tout à fait agitée et générale- 
ment inféconde , un développement économique extrô - 
mement précaire; négligences de la métropole, 
inertie des Corses ; tel est le spectacle que nous 
offre le xix^ siècle. 

Napoléon disparu, le parti bonapartiste se forma. 
Le marquis de Rivière, au nom du roi, organisait en 
Corse la Terreur blanche. Alors se place la curieuse 
guerre de Fiumorbo, pendant laquelle, dans le 
maquis et les ravins de cette contrée inaccessible, 
le commandant Poli, petit-gendre de la nourrice de 
Napoléon, qui avait suivi l'empereur à l'île d'Elbe 
et sur qui Napoléon comptait pour se ménager au 
besoin une retraite en Corse, tint tète pendant de 
longs mois aux troupes royales. Les femmes corses 
combattaient avec Poli, aussi acharnées que les 
hommes à défendre la liberté. La Restauration s'af- 
fermit cependant en Corse, et Ton proclama l'am- 
nistie générale. 

Pourtant l'ilc reste divisée et la succession dos 
régimes politiques a déterminé ici comme dans les 

(l) FiiANCESciiiNi, Un préfet de la Reslaiiration, Saint-Genesl, 
dans le Bulletin (1913). 



260 HISTOIRE DE CORSE. 

autres départements un malaise qu'il est difficile de 
dissiper. « Deux partis principaux sont en présence, 
écrivait le chevalier de Bruslart, ancien comman- 
dant militaire de la Corse, dès le 6 octobre 1814 ; 
les anciennes familles attachées aux Bourbons et les 
nouvelles que Bonaparte et la Révolution ont éle- 
vées. Entre ces deux partis, l'amalgame est impos- 
sible. » Dès le début, les administrateurs français 
ne songent qu'à une seule méthode : se mettre à la 
tête d'un parti pour triompher de l'autre, prolonger 
en somme l'état social anarchique et les errements 
des Génois ; nul n'entreprend loyalement, courageu- 
sement la fusion des partis, l'œuvre de concorde 
et d'apaisement qu'il aurait fallu. 

Rien de plus curieux à étudier que la question 
électorale en Corse dans les premières années du 
régime censitaire. Nous connaissons les lois qui 
ont réglé les élections législatives sous la Restau- 
ration ainsi que les tendances des ministères chargés 
de les appliquer : nous savons ce que fut par en haut 
la politique du gouvernement. Mais ne convient-il 
pas d'être sceptique en matière de formules législa- 
tives et, pour pénétrer une réalité plus concrète, il 
faut négliger les légiférants pour aller chez les élec- 
teurs. Comment fut pratiqué ce régime dans l'île 
lointaine où il était si difficilement applicable ? Dans 
quel sens agirent les candidatures officielles et les 
pressions administratives ? Comment furent compo- 
sées les listes électorales et quelles garanties d'in- 
dépendance laissa-t-on aux citoyens ? De quelle 
manière les comités électoraux et les partis politi- 
ques fonctionnèrent-ils ? Autant de questions neuves 
auxquelles il faudrait répondre. 

Ce sont elles qui s'imposèrent à un des pre- 
miers préfets de la Restauration, Louis Courbon de 
Saint-Genest, nommé en vertu d'une ordonnance 



LA PEniODE CONTEMPORAINE. 2lU 

royale du 14 juillet 1815 et installé le 19 janvier sui- 
vant. La Corse n'avait pas été représentée dans la 
Chambre introuvable : l'ordonnance de convocation 
du 13 juillet 1815 lui avaitbien accordé 4 députés; 
mais le temps avait fait défaut pour réunir les assem- 
blées cantonales et d'ailleurs la plus grande incer- 
titude régnait au sujet de la composition du collège 
électoral. Les dispositions de la Charte étaient 
inapplicables en Corse où il n'existait aucune per- 
sonne imposée à 1 .000 francs et où il n'y avait pas dix 
personnes figurant dans les rôles pour 300 francs. 
Saint-Genest s'attache à reviser la liste des plus 
imposés, car « la balance égale entre les partis, c'est 
le triomphe des bonapartistes : ils ont pour eux le 
nombre, la richesse, l'unité de vues, une tactique 
très exercée et plus de capacités pour tenir les 
emplois », Il signale les Sebastiani, les Arrighi, les 
d'Ornano, les Gasabianca et « toute leur clientèle 
d'intrigants subalternes qui n'ont pu être récom- 
pensés qu'avec de l'or parce que leur bassesse aurait 
par trop avili les distinctions honorifiques ». Il faut 
faire les élections contre eux, et au besoin sans eux. 
Dans cette sélection savante, un nom trouve grâce : 
Ramolino, « cousin de Buonaparte », mais ce choix 
est d'une bonne politique et sans inconvénients, 
« parce que M. Ramolino est un homme paisible, sans 
capacités et dont l'influence est très faible depuis la 
chute de Buonaparte ». Quelques ce suspects » sont 
également maintenus : Henri Colonna, propriétaire, 
ancien commissaire des guerres; J. B. Galeazzini, 
ancien administrateur de 1 île d'Elbe et préfet de 
Maine-et-Loire pendant les Cent Jours; Philippe 
Suzzoni, propriétaire, gendre du sénateur Casa- 
blanca, « d'opinions suivant les temps »; J. B. 
Ambrosi, lieutenant du roi à Calvi, etc. 

Faut-il convoquer le collège électoral à Ajaccio, 



262 HISTOIRE DE CORSE. 

OÙ réside le préfet, ou à Bastia, où réside le premier 
président? Grave problème, brusquement tranché 
par la convocation à Corte au lendemain de la dis- 
solution de la Chambre introuvable. Paul François 
Peraldi, riche propriétaire, « distingué par son édu- 
cation et ses sentiments autant que par sa fortune », 
est choisi pour présider ce collège. Sur 120 élec- 
teurs, 95 se présentent ; Castelli et Peraldi sont élus 
et ils sont immédiatement sollicités. « On croit en 
Corse, dit Saint-Genest, qu'un député n'a qu'à se 
montrer à Paris pour se faire donner et procurer 
à sa famille les meilleurs emplois. » Ces deux dépu- 
tés de la Corse ne devaient cependant jouer qu'un 
rôle effacé : Peraldi ne parut jamais à la Chambre, 
Castelli alla siéger au centre et soutint sans éclat les 
différents ministères. Pourtant dans la session de 
1817 il intervint dans le débat sur les douanes pour 
demander que les produits corses fussent admis en 
franchise dans les ports français et que la Corse, qui 
supportait les charges de l'Etat, fût traitée à ce point 
de vue comme les autres départements français. 

Saint-Genest se donne ensuite à l'œuvre de réor- 
ganisation morale et de relèvement économique. 
Il observe que les lois françaises ne conviennent en 
Corse qu'aux personnes riches ; pour la grande 
masse du pays, il faut des institutions paternelles, 
despotiques mais honnêtes. La justice est trop 
chère : il voudrait à Bastia et à Ajaccio des bureaux 
de conciliation qui seraient gratuits; il veut faire 
juger les criminels sur le continent de manière 
à échapper aux influences locales. Quant aux magis- 
trats français de l'île, ce sont trop souvent des proté- 
gés sans mérites. Les différents fonctionnaires « op- 
priment ou favorisent ou font des gains illicites ». 
Les maires de campagne « iraient tous aux galères 
si on les jugeait suivant la rigueur des lois ». La 



I.A PERIODE CONTEMPORAINE. 2fi3 

situation morale du clergé est pitoyable : 1-844 prê- 
tres, rudes et violents, qui savent à peine écrire : il 
faudrait des séminaires et des frères des Ecoles 
chrétiennes. L'instruction publique est dans le 
marasme, les collèges de Bastia et d'Ajaccio n'ont 
qu'une existence précaire, les professeurs sont irré- 
gulièrement payés sur les fonds communaux. D'ail- 
leurs l'argent n'arrive pas à destination : « les per- 
cepteurs volent le peuple et souvent le gouverne- 
ment ». 

L'agriculture attire son attention. 11 demande 
des encouragements pour la culture de la pomme de 
terre, préconise la plantation de châtaigniers dans 
la montagne, fait faire des essais de culture de la 
garance et établit des pépinières de mûriers. Il 
signale les dommages causés par la divagation des 
animaux, propose l'établissement de deux greniers 
d'abondance, demande qu'on exploite les forêts, 
qu'on améliore les routes. 

Il ne s'entendait malheureusement pas avec le 
gouverneur militaire, M. de Willot, et il obtint son 
rappel dès 1818. En l'absence d'un chef unique, res- 
ponsable, stable, les clans reprennent une vie 
presque normale. Les Pozzo di Borgo sont les maî- 
tres de l'île. La Révolution de 1830, qui amena le 
triomphe du parti libéral, les remplaça par les 
Sebastiani. « Maréchal, ministre, ambassadeur, pair 
de France, le comte Horace eut tous les honneurs. 
Son frère, le vicomte Tiburce, fut nommé général 
de division et commandant de la place de Paris. 
La Corse devint leur fief politique. Ils y distri- 
buaient les faveurs et les emplois à leur gré. » 

Les Corses durent à la Monarchie de juillet — 
ce que la Restauration n'avait pas osé leur accorder 
— la fin d'une législature criminelle d'exception et 



264 HISTOIllE DE CORSE, 

l'institution du jury (12 nov. 1830). L'attentat de 
Fieschi, qui épargna Louis-Philippe mais frappa 
autour de lui tant de personnes illustres (1835), 
souleva l'indignation des Corses. Le roi ne les 
rendit pas responsables de cet acte isolé : il mul- 
tiplia les routes, développa les relations de l'île 
avec le continent (le premier navire à vapeur était 
arrivé à Ajaccio le 18 juin 1830, permettant vrai- 
ment de se rendre per mare in carozzà). Il fit 
agrandir les ports d'Ajaccio et de Bastia, éleva à 
Ajaccio l'Hôtel-de-Ville, la Préfecture et le Théâtre, 
bref travailla à améliorer la situation du pays. 

Pourtant la Corse, où les administrateurs conti- 
nentaux arrivent toujours avec les mêmes préven- 
tions, considérant leur séjour en Corse comme un 
noviciat forcé ou comme un exil, n'est pas ce qu'elle 
devrait être. Blanqui, dans un rapport à l'Académie 
des Sciences morales et politiques, écrit vers 1840 : 
« Comment se fait-il donc que ce département, si 
heureusement partagé sous le rapport du climat, du 
sol et des eaux, situé au centre de la Méditerranée, 
à portée presque égale de la France, de l'Italie et 
de l'Espagne, ressemble aujourd'hui si peu aux pays 
qui l'entourent? Pourquoi ses vallées pittoresques 
sont-elles veuves de voyageurs et ses belles rades 
dépourvues de vaisseaux? Par quels motifs nos 
constructeurs se déterminent-ils à aller chercher 
des bois au Canada et en Russie, tandis que la 
Corse regorge de chênes blancs, et de chênes verts, 
de hêtres et de pins innombrables? Pourquoi cette 
île, qui pourrait nourrir un million d'hommes, n'a- 
t-elle qu'une population insufïisante à sa culture? » 
Le Ministre des Finances en 1839 avait déjà fait 
la même constatation : « Il y a en Corse, disait-il, 
100.000 hectares de bois, mais l'absence de routes 
et de moyens de transport a empêché jusqu'à pré- 



LA PERIODE CONTEMPORAINE. 265 

sent le gouvernement d'en tirer profit. » Et plus 
catégorique encore, Malte-Brun disait, dans sa Géo- 
graphie Universelle : « Lorsque les gouvernements 
européens seront las d'entretenir des colonies, re- 
connues depuis longtemps plus onéreuses que profi- 
tables, la France trouvera dans le sol fertile de la 
Corse, dans son climat propre à la production des 
denrées coloniales, une source de richesses qui n'at- 
tend que des soins et des encouragements pour s'y 
acclimater. » C'est aussi ce que pensait le docteur 
Donné qui, dans un feuilleton des Débats du 15 jan- 
vier 185î2, consacrait ces lignes à son pays d'ori- 
gine : « Mon patriotisme souffre lorsque je vois la 
France, par modo ou par ignorance, aller chercher 
hors d'elle-même ce qu'elle possède et demander à 
des pays étrangers des avantages que ses diverses 
contrées lui offrent à un degré égal ou supérieur... 
Quel plus beau climat que celui de la Corse, et 
d'Ajaccio en particulier! » 

Louis-Napoléon, nommé par la Corse en tête de 
ses représentants à l'Assemblée Constituante de 
1848, ramena pour la seconde fois la couronne de 
France dans la famille Bonaparte. Va-t-il tenir 
compte de ces vœux? Va-t-il se montrer soucieux de 
la Corse? On assainit bien les marais de Calvi, de 
Saint-Florent et de Bastia; on prolongea bien les 
quais et les jetées d'Ajaccio et de Bastia; mais 
c'était faire bien peu pour la prospérité du pays, au 
moment où la h'rancc touL entière réalisait des pro- 
grès économiques prestigieux. Au vrai l'histoire de 
la négligence administrative à l'endroit de la Corse 
commence sous le second i^mpire, et elle a des 
causes diverses, psychologiques et sociales, qu'il 
faudrait, pour une grande part, chercher en Corse 
même. Les grandes familles du pays se disputent 



266 HISTOIRE DE COKSE. 

les laveurs impériales et, dans ce conflit d'am- 
bitions rivales, où les Corses réclament des places 
et des gratifications, la Corse est oubliée. Au sur- 
plus la famille impériale se montre dans l'île. En 
1860 Napoléon III vient à Ajaccio ouvrir la cha- 
pelle funéraire qu'il a fait construire; en 186.5, il 
envoie son cousin, le prince Jérôme-Napoléon, 
inaugurer le monument de la place du Diamant; en 
1869 l'impératrice et le prince impérial visitent l'île 
à leur tour. Par trois fois, les Corses ont pu affirmer 
leur loyalisme impérial. 

Il se manifeste à Bordeaux au sein de l'Assemblée 
Nationale qui, dans sa séance du 1" mars 1871, 
confirma la déchéance de Napoléon III. Deux dépu- 
tés corses, MM. Conti et Gavini, montèrent à la 
tribune pour défendre « leurs convictions les plus 
intimes ». 

Mais le loyalisme français de la Corse n'était pas 
moins vif : 30.000 de ses enfants allèrent défendre la 
France en danger. Les Corses boudèrent le régime 
républicain, puis peu à peu se rallièrent. Est-ce par 
reconnaissance d'une œuvre féconde accomplie en 
Corse? On peut nettement répondre non, car la Ré- 
publique n'a pas entrepris la réalisation du pro- 
gramme que Barère présentait à la tribune de la 
Constituante dès 1791. Un réseau de chemins de fer 
incomplet, inachevé, des transports maritimes trop 
coûteux, l'agriculture de plus en plus délaissée à 
cause de ces mauvaises conditions, le reboisement 
des montagnes et l'assainissement des côtes négli- 
gés, telle fut la Corse du xix^ siècle, cependant que 
les départements continentaux, délivrés du palu- 
disme, voyaient croître leur prospérité, et que la 
Sardaigne était méthodiquement régénérée par 
l'Italie. 

Le ralliement est dû aux chefs de clan que la mé- 



LA PEniODE CONTEMPORAINE. 267 

tropolc a comblés de faveur en échange de leurs 
votes, et des mœurs politiques d'un autre âge se sont 
perpétuées dans ce département par la faute du 
gouvernement français. Ne parlons pas de Pozzo di 
Borgo, dont la rancune tenace se manifeste contre 
les Bonaparte par la construction au-dessus d'Ajac- 
cio du château do la Punta, fait avec les matériaux 
provenant de la démolition des Tuileries. Mais 
l'histoire impartiale doit noter tout le mal que fit à 
son pays Emmanuel Arène, « le roi de la Corse ». 
Sous son joug omnipotent il semblait que les Corses 
eussent perdu tout sentiment de Fintérèt général. 
En 1908 pourtant la question corse fut officielle- 
ment posée par un rapport de M. Clemenceau, 
président du Conseil : une commission extra-par- 
lementaire, placée sous la présidence de M. De- 
lanney, rédigea les vœux des insulaires et les 
cahiers de leurs légitimes revendications. Un vaste 
mouvement d'opinion se dessina sur le continent 
en faveur de la Corse et, dans l'île, un esprit public 
commença de se former. 



XXV 

CORSE ANCIENNE, CORSE NOUVELLE 

Régions diverses, caractères dissemblables. — Les courants de 
rie générale et le développement économique. — L'esprit corse. 

Si peu qu'on écrive Thistoire de la Corse, on se 
sent toujours, au bout d'une période, en voie de 
répéter le mot de Montesquieu : « Je n'ai pas le 
courage de parler des misères qui suivirent... » 
Histoire héroïque et douloureuse qui a façonné le 
caractère corse sur qui la nature avait mis son 
empreinte et en qui revivait le passé. 

Résumer la Corse est chose impossible : on ne 
résume pas une contrée aussi diversifiée, où le 
paysage méditerranéen de la Riviera, aux rochers 
rouges se profdant sur la mer bleue, voisine avec 
la falaise dieppoise et avec la sapinière norvégienne, 
où le désert asiatique fait suite à la prairie nor- 
mande et confine à la lagune hollandaise, où la 
cascade suisse est à flanc d'un coteau d'oliviers et 
de vignobles dont l'allure rappelle ceux du Pélo- 
ponnèse. Et dans la centralisation contemporaine 
la Corse, protégée par son isolement, a gardé cette 
diversité. Corsica, tanti paesi, tante usanze. 

Le Corse de l'Au-delà des monts, \q pomontinco, 
est le plus fier et le plus vaniteux de ses compa- 
triotes. Il est aussi le plus despote et le plus re- 



CORSE ANCIENNE, CORSE NOUVELLE. 269 

muant, N'oublions pas que Bonaparte, issu d'Ajac- 
cio, était un pomontinco. Poinontinchi également, 
ces chefs de parti qui bouleversèrent la Corse 
avant l'annexion française, ces seigneurs de Gi- 
narca, d'Istria, délia Rocca, de Leca, d'Ornano. 
Poinontinchi^ Pozzo di Borgo, Abbatucci, Emma- 
nuel Arène. — Le Corse du Pomonte est le moins 
agriculteur, le moins commerçant, le moins philo- 
sophe de tous. Il ne rêve que puissance, domina- 
tion, arrivisme : il est individualiste au suprême 
degré. C'est un homme d'action, un politique, impi- 
toyable pour ses adversaires, favorisant les siens sans 
compter. Il connaît le moyen de parvenir. « Quand 
un poniontinco occupe une fonction, cette dernière 
semble avoir été créée pour lui. Il est partout à sa 
place, surtout si celle-ci est la première. Il incarne 
même tellement son emploi qu'il le dominera et 
qu'il le personnifiera, » 

Le Corse de l'En-deçà des monts, l'homme de la 
Castagniccia, est plus posé, plus grave- C'est un 
agriculteur, c'est même un industriel. Il a couvert 
ses coteaux de châtaigneraies touffues, il a mis en 
culture les plaines de la côte orientale, il a établi 
des aciéries (/errera), aujourd'hui détruites, et trans- 
formé en acier le minerai de l'île d'Elbe. Il a tou- 
jours été le plus riche de tous les Corses, il a tou- 
jours été aussi le plus démocrate. C'est lui qui, au 
xiv^ siècle, s'affranchit du pouvoir des Cinarchesi 
et établit le régime populaire : la Castagniccia fut 
la terre du commun et le pays des Giovannali. 
Tous ceux qui se sont révoltés, descendirent de 
ces montagnes, soit qu'ils aient eu à lutter contre 
l'oppression étrangère, soit qu'ils aient soulevé le 
peuple contre les féodaux : Gafl'ori et Paoli venaient 
de FEn-deça. — La proximité de l'Italie a exercé 
son influence : doux et afi'ablc, le Corse est ici 



270 



HISTOIRE DE CORSE. 



plus intellectuel et moins intrigant : Pietro Cirneo, 
l'historien, naquit à Alesani. Une certaine maîtrise 
de soi : dans la vie moderne du continent, il ne 
s'élancera pas furieusement à l'assaut des places, 
il ira lentement, régulièrement. Il ne violentera ja- 
mais la destinée, il la vivra dans les meilleures 
conditions possibles. Plus résistant que le pomon- 
tinco, il incarne les qualités du peuple corse : ce sera 
rarement un aventurier, et plus souvent un résigné. 
A l'extrémité sud de l'île, les Bonifaciens se re- 
plient sur eux-mêmes, frayant surtout avec les 
poniontinchi, dont ils ont l'allure générale : ce sont 
des fiers, des modestes, des casaniers et chez eux 
la femme est asservie plus que partout ailleurs. Le 
honifazino se ressent toujours de la domination 
aragonaise : on trouverait en lui une parenté espa- 
gnole (1). Le Corse de la Balagne est un agriculteur 
aisé, indépendant. Depuis des temps immémoriaux 
les Balanini parcourent le pays avec leurs mulets 
chargés d'huile. On connaît dans les villages ce 
cri familier : Chi compra olio ? 11 annonce géné- 
ralement la venue d'un de ces trafiquants qui sa- 
vent drainer l'argent. Le calme de la contrée, aux 
horizons adoucis, aux spectacles familiers, se reflète 
dans -les mœurs; les luttes intestines ont eu ici 
peu de retentissement. Galvi sut tirer parti de la 
domination génoise et s'y attacha, cwitas semper 
fidelis. Le Balanino connaît la Corse, il l'a par- 
courue et il a vu que les autres régions étaient 
moins belles et moins riches : il s'est cantonné, 
méprisant, au milieu de ses oliviers. — Que dire 
des habitants du Cap, trafiquants souples et habiles, 
que l'esprit d'aventure entraîna et enrichit, « Amé- 
ricains » analogues aux gens du Queyras ou de 

(1) PiODB, La Corse d'aujourd'hui {Psltïs, 1909), pp. 25, passim, 39, 



COKSE ANCIENNE, CORSE NOUVELLE. 271 

Barceloiiiiette, qui reviennent au soir de leur vie 
construire d'élégantes villas avant de reposer dans 
la terre des aïeux? 

A ces différences profondes que la nature a mar- 
quées dans le peuple corse, il faut ajouter tout ce 
que l'histoire a fait pour multiplier les influences. 
Le plus lointain passé subsiste et en plein xx® siècle 
les traditions les plus anciennes se perpétuent. 
Sur cette île est venu battre le ressac de la civilisa- 
tion méditerranéenne et toutes les races — Grecs 
et Romains, Arabes et Espagnols — ont laissé leur 
empreinte, sinon dans la montagne et dans le vil- 
lage, du moins sur les côtes et dans les villes. Le 
langage est varié. En principe, c'est le toscan, 
adouci par certaines intonations romaines : lingiia 
toscana in hocca ro maria ; mais dans le Pomonte 
il est dur, âpre, farouche ; dans l'En-deçà des monts, 
il est élégant, adouci. — La façon même d'entendre 
le catholicisme n'est pas la môme chez les Capi Cor- 
sini, qui pratiquent, chez les Balanini, qui sont 
plus tièdes, chez les Castagnicciai, qui sont pres- 
que anticléricaux. 

Autre motif de différenciation : la ville et le vil- 
lage, où les occupations sont variées et la menta- 
lité opposée. Et les villages mêmes au surplus ne 
se ressemblent guère. 

En fait l'Ile n'est pas un pays, mais un as- 
semblage de cantons montagneux, isolés de leurs 
voisins et du reste du monde. Ce serait trop peu 
d'appeler la vie corse d'autrefois une vie de val- 
lées. Rien de comparable, ici, à ces couloirs al- 
pestres qui gardent la même direction, la même 
nature, le même nom sur de grandes longueurs 
— Valais, Graisivaudan, Engadine — ni à ces 
vallées pyrénéennes qui s'étendent, en une forte 
unité pastorale, du cirque à la plaine. La vallée 



272 HISTOIRE DE CORSE. 

corse se segmente en une série de bassins étages, 
séparés par des étranglements successifs. Chacun 
de ces bassins, conques enfermées entre de hautes 
chaînes, épand ses villages sur les croupes sur- 
baissées. Pour pénétrer dans ce petit monde clos 
il faut — il fallait — s'enfermer entre des gorges 
étroites et profondes, gravir des sentiers de chè- 
vres, véritables « escaliers » de pierre : Scala de 
Santa Regina vers le Niolo, gradins fantastiques 
de la SpeLunca vers Evisa, formidable entaille de 
VInzecca vers Ghisoni. Qu'un rocher vînt à rouler 
au travers de la route, qu'une crue exceptionnelle 
emportât le pont génois, à l'arche surélevée, au 
tablier en dos d'âne, et la conque n'avait plus de 
rapports avec les gens d'en bas. Vers le haut on 
n'en pouvait sortir qu'en franchissant des cols de 
1.200, de 1.500 mètres d'altitude, que pendant trois 
mois la neige rendait impraticables aux hommes et 
aux bêtes. Ainsi s'explique toute l'histoire corse, 
la vie isolée et farouche de ces petites républiques 
— pievi — dont la conque était le cadre naturel, et 
qui luttaient contre leurs voisines pour la posses- 
sion des bonnes terres, des bons parcours de trans- 
humance. 

La route a permis de faire circuler dans cette vie 
cantonale — vie d'aigles dans leur aire — les cou- 
rants de la vie générale. Mais quels profils les 
ingénieurs ont dû établir? D'Ajaccio à Sartène, sur 
85 kilomètres, la route monte à 762 mètres au col 
Saint-Georges, redescend vers la vallée d'Ornano, 
rebondit vers Petreto-Bicchisano, grimpe jusqu'à 
près de 600 mètres à Boccelaccia, touche le niveau 
de la mer à Propriano, suit la vallée basse du 
Rizzanèse et, par une série de lacets, atteint 
l'extraordinaire acropole, ville de rêve accrochée en 
balcon au flanc de la montagne, à 300 mètres dans 



CORSE ANCIENNE, CORSE NOUVELLE, 27S 

les airs. Et presque toutes les routes sont ainsi. 
Les chemins de fer gravissent des rampes fantas- 
tiques, et des viaducs enjambent les torrents. Cela 
d'ailleurs est l'exception : de la ligne Bastia-Ajaccio 
par Corte, deux embranchements seuls se détachent, 
qui conduisent d'une part vers Calvi et l'Ile Rousse, 
et d'autre part, longeant la côte orientale, vers 
Ghisonaccia. Tout le sud de l'île est encore isolé, 
cependant que, dans le Centre si curieusement hé- 
rissé, des cantons tels que Bocognano et Bastelica 
ne sont reliés que par des sentiers de mules. L'évo- 
lution se poursuit cependant, décisive et sûre, et 
l'on peut aller jusqu'à dire, avec M. H. Hauser, 
que la route a créé la Corse. 

On saisit mieux le caractère général. 

Il faut noter d'abord la joie, l'animation et l'exu- 
bérance, née de la vie en plein air et du contact per- 
pétuel avec une nature ensoleillée. Nulle part ail- 
leurs la vie ne s'écoule plus au dehors. L'homme, 
chez lequel les impressions sont mobiles et l'expres- 
sion très près de la pensée, ne se plaît pas dans 
l'isolement : il lui faut la ville et la société de ses 
semblables. Il arrive que les maisons, très hautes, 
soient parfois, comme dans le vieux Bastia, de vé- 
ritables caravansérails à six ou sept étages où 
grouille une population des plus bariolées et d'une 
extraordinaire densité. Ce sont de vastes casernes, 
avec un enchevêtrement de cours intérieures tel 
qu'il n'est pas aisé d'en sortir sans guide. Il en est 
qui abritent trois à quatre cents personnes. 11 n'y a 
rien là dedans pour l'aménagement intérieur, et en 
effet on y vit le moins possible. Le lieu de réunion, 
c'est la rue, étroite, resserrée par les hautes mai- 
sons aux étages surplombants qui la protègent du 
soleil, parfois même couverte. Les jeunes gens 

HISTOinE DE CORSE. 18 



274 HISTOIRE DE CORSE. 

riment des chansons pour les jeunes filles et vont 
les chanter sous leurs fenêtres à la nuit tombante, 
en s'accompagnant du violon ou de la mandoline. 
Dans l'air parfumé que raient des vols lumineux de 
lucioles, se répand comme une ivresse, et la joie de 
vivre fait déborder le cœur d'allégresse. 

Nulle part la nature n'a façonné davantage les 
mœurs de l'homme. Une curieuse et pittoresque 
coutume n'en est que la traduction aimable. Quand 
les cloches reviennent de Rome, suivant la tradi- 
tion, et se mettent à tinter à la veille de Pâques, 
après deux jours de silence, tous les habitants 
ouvrent leurs fenêtres toutes grandes. Et ce n'est 
pas seulement par esprit religieux, pour faire péné- 
trer dans la maison un peu de la bénédiction divine : 
c'est pour saluer le printemps qui arrive et renou- 
velle toutes choses ; c'est pour laisser entrer dans 
la vieille demeure toute la joie du ciel païen. 

Des traditions analoo-ues se retrouvent chez tous 
les peuples riverains de la Méditerranée, et il n'y a 
rien en somme dans tout cela qui soit particulier à 
la Corse. Mais voici quelque chose de plus ori- 
ginal : cette humeur joyeuse est atténuée par un 
tempérament mélancolique, un peu farouche même. 

Pénétrons dans l'intérieur de l'île : solitudes 
étincelantes, senteurs du maquis; tout est rocheux, 
pierreux, mais riche de verdure, et la mer bruit à 
l'horizon. Protégé par son pelone — son grand 
manteau en poils de chèvre, — un berger, assis sur 
un gros roc moussu, à moitié perdu dans les hautes 
fougères, rêve et regarde au loin, ou bien il fre- 
donne d'une voix grave et lente une cantilène 
étrange, une mélopée saccadée, une paghiella où se 
reflète une âme triste et rêveuse. 

La montée devient plus abrupte : cela longe les 
crêtes, zigzague autour des rochers, cabriole sur 



CORSE ANCIENNE, CORSE NOUVELLE. 275 

les précipices. — Tout à coup, vous apercevez, 
accrochée à flanc du coteau ou sur le sommet 
même, une ligne de maisons serrées les unes 
contre les autres, tache grise et sombre sur le ciel 
clair. Tout est morne, tout est triste. Le village 
s'anime à votre arrivée, mais vous retrouvez cette 
impression de mélancolie en participant à la veillée 
autour du fugone. Figurez-vous un petit tréteau 
carré de l'°,50 de côté, O-^.S.t à 0^,50 de haut, 
au milieu de la pièce, et c'est là qu'est le feu : 
des quartiers d'arbres entiers y brûlent, une acre 
fumée se répand partout, piquant les yeux, enflam- 
mant la gorge ; au plafond des poutres, disjointes à 
dessein, laissent apercevoir les châtaignes qui 
sèchent pour l'hiver... Autour de ce fugone^ et les 
pieds dans le feu, toute la famille se réunit aux lon- 
gues soirées d'hiver, quand le vent fait rage et que 
la neige isole la maison. Or, il y a très longtemps 
que les familles vivent ainsi dans cet isolement, et 
c'est le résultat de l'histoire. Aux heures de péril 
national, lorsque la Corse, écrasée par Gènes, n'avait 
plus qu'à vaincre ou à périr, quand les récoltes 
étaient détruites, les villages brûlés, les ports blo- 
qués, — le peuple, réfugié aux forêts hautes et aux 
maquis, trouvait à vivre avec le lait des chèvres, 
l'eau des fontaines et la châtaigne. Sur les hauteurs 
inaccessibles, il se créait ainsi d'imprenables réduits. 
Des générations ont vécu là, sous la terreur de la 
domination étrangère, et l'âme en a gardé une tris- 
tesse profonde en même temps qu'un étrange 
amour pour cette montagne âpre et rude, où tant do 
souvenirs sont attachés. 

D'avoir lutté et de ne s'être jamais soumis, les 
Corses ont conserve l'orgueil et la flerté. Dernier 
trait que l'on peut relever. Il y a, au fond du tem- 
pérament, un curieux mélange de vanité, de sus- 



276 HISTOIRE DE COUSE. 

ceptibilité et de familiarité. Les journaux corses 
doivent réserver une importante place dans leurs 
colonnes aux découpures de \ Officiel et à l'énu- 
mération des emplois auxquels des Corses ont été 
appelés : il n'en est point d'assez infime pour être 
dédaigné. D'autre part, le paysan corse, plein du 
sentiment de son importance particulière, n'a pas 
toujours pour la femme le respect et la considéra- 
tion d'un continental... Mais quand on multiplie- 
rait les exemples de cette nature, il faudra toujours 
en revenir à ce je ne sais quoi d'indomptable qui 
est dans le sang et dans les traditions. On acquiert 
les Corses, on ne les possède jamais. Dès l'anti- 
quité, personne ne voulait des esclaves originaires 
de l'île parce qu'ils ne se résignaient jamais à la 
servitude. L'orgueil insulaire peut avoir ses travers, 
mais il a aussi sa noblesse : évidemment c'est une 
race qui ne plie pas les genoux. 

Faut-il voir en eux des gens rebelles au progrès, 
au travail manuel ? Il ne le semble vraiment pas. 
Les Lucquois n'ont été appelés que pour les grands 
travaux de terrassement ; le petit propriétaire sait 
cultiver et se livrer à l'industrie, mais il lui manque 
les capitaux et l'appui de la France lui a manqué. 
D'autre part, la France n'a pas su imposer le respect 
de sa justice et de ses lois par où aurait disparu la 
vendetta — et d'ailleurs, les bandits ne sont pas des 
brigands, — ni réaliser encore les grands travaux 
publics nécessaires. Mais la Corse, prenant mieux 
conscience d'elle-même, entraînée plus que jamais, 
après un siècle et demi de tutelle, dans l'orbite de 
la grande nation protectrice, marche avec plus de 
confiance vers le progrès économique, garantie 
certaine du progrès intellectuel et du perfectionne- 
ment social. 

Le progrès économique sera ce que le feront les 



CORSE ANCIENNE, CORSE NOUVELLE. 277 

efforts des insulaires vers le travail et conséquem- 
ment vers la richesse. Déjà les anciens genres de 
vie se dissocient on se transforment : les terres 
basses et les pentes inférieures se spécialisent dans 
les cultures méditerranéennes, la moyenne montagne 
dans un élevage plus intensif ainsi que dans l'ex- 
ploitation des bois. Evolution décisive, par où 
l'homme s'adapte mieux aux ressources du pays. 
On voit disparaître progressivement le type trans- 
humant, trop archaïque, cependant que la conquête 
de « la plage » à la vie sédentaire se précise à l'Ouest 
et se dessine à l'Est. — Le progrès intellectuel doit 
suivre également. Il suivra. Car la Corse barbare, 
fécondée jadis par le génie italien, avec lequel elle 
fut d'abord en contact, s'ouvre chaque jour davantage 
à la chaleur du génie français. Ce que n'a pu 
donner la Corse obscure et mutilée des époques 
lointaines, où la lutte fut tragique pour la liberté 
et même pour l'existence, la Corse d'aujourd'hui, 
régénérée, adoucie, fécondée par l'esprit moderne, 
le donnera. Des artistes sont nés, des poètes ont 
chanté les malheurs de la nation et les mœurs de 
la montagne. Quelques-uns se plaignent de la 
décadence du dialecte. Adieu les voceri farouches 
que chantaient devant les cercueils les improvisa- 
trices de village, adieu les cantilènes naïves que 
composaient les pâtres en gardant les troupeaux ! 
Derrière la vieille façade romantique, le pays se 
transforme avec rapidité. Mais la Corse conservera 
toujours dans l'unité française, l'originalité pro- 
fonde qu'elle doit à son sol âpre et rude, à son 
climat riant, à son passé glorieux et tourmente. 

<r Dans une remarquable gravure, le maître Novel- 
lini a vigoureusement synthétisé l'âme de cette 
race qui fut toujours, au milieu de la mer sacrée, 
sur le chemin des migrations humaines. Ce lion 



278 HISTOIlîE DE COUSE. 

puissant de Roccapina, sur lequel s'appuie fièrement 
la déesse, n'est-ce pas le Sphinx de l'île, témoin 
de plus de millénaires que celui d'Egypte ? Que de 
hordes conquérantes il a vues fondre sur ces plages : 
peuples dont le nom demeurera toujours ignoré, 
mercenaires carthaginois et légions romaines, Lom- 
bards et Arabes, Barbares pilleurs, Pisans, Génois, 
Aragonais ; il a vu les villages et les moissons en 
feu, le rapt des femmes et des hommes pour les 
lointains esclavages, les tueries sauvages, et la 
fuite éperdue des ancêtres vers les cimes inexpu- 
gnables... » (1) Mais les « siècles de fer » sont termi- 
nés et de la Corse ancienne se dégage laborieusement 
une Corse nouvelle. Les fiers descendants de Sam- 
bocuccio, de Sampiero et de Paoli, les fils de ceux 
qui tombèrent à Ponte-Novo pour la liberté — 
durement acquise — et pour la patrie expirante, ont 
l'âme trop haute pour se résigner à une vie mes- 
quine, à un rôle efi'acé... Et la Corse, que son 
isolement insulaire met à l'écart des trépidations 
d'un monde américanisé, s'ouvre au progrès qui 
féconde la glèbe et enracine un peuple. 

(1) Feurandi, La Renaissance de la Corse (mai 1914). 



TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Planche I. — La tour dite de Sénèque. — Tour de Griscione. 
PL II. — Église de la Ganonica, près Luciana. — Bonifacio : la Ci- 
tadelle. — Ibid. : Une rue du vieux Quartier. 
PI. III. — Saint-Florent ;la Citadelle. —Ibid. : Cathédrale do Neb- 

bio. — Corbara : le Couvent. 
PI. IV. — La Corse, figure allégorique du Vatican. — Carte de la 

Corse au xvi" siècle. 
PI. V. — Sartène : vieilles maisons. — La Porta : le Clocher et l'É- 
glise. — Cargèse. 
PI. VI. — Sampiero montrant ses blessures. — Sampiero et Van- 

nlna. — Sampiero excitant les Corses à l'insurrection. 
PI. VII. — Théodore I", roi de Corse, d'après une attribution du 
XVII 1'= siècle. — Monnaies de Théodore P"". — Le Satyre corse, ca- 
ricature allemande. 
PI. VIII. — Corte : maison Gaffori. — Ibid. : statue de Paoli. — 

Caivi : la Citadelle. 
PI. IX. — Corte : la Citadelle. — Tour de Casella. — Bastelica : 

maison de Sampiero. 
PI. X. — Acte de baptême de Bonaparle. — Ajaccio : maison de 

Bonaparte. — Bastia : statue de Napoléon. 
PI. XI. — Château de la Punta. — Ajaccio : vue générale. 
PL XII. — Bastia : la Citadelle. — Ibid. : dans le vieux port. 
PL XIII. — La patrie de Colomba : Fozzano. — Ghisoni. 
PL XIV. — Vallée du Veecliio. —Aqueduc de la Gravona. 
PL XV. — Meria. — Campilc : l'Église. — Ajaccio : vieilles maisons. 
PI. XVI. — Gorges de Ponte-Novo. — Propriano. 



TABLE DES MATIERES 



Chapitres. Pages. 

Préface y 

I. — Les origines 1 

II . — La « découverte » de la Corse 10 

m. — La Corse romaine 18 

IV. — La Corse byzantine et le pouvoir temporel 32 

V. — Les origines de la féodalité et des rivalités italiennes. 39 

VI . — Le siècle de Giudice 50 

VII . — La Corse Génoise 63 

VIII . — La fin du Moyen âge 75 

IX. — La Banque de San Giorgio 91 

X. — La première occupation française 108 

XI. — La Corse sous la domination génoise. 1. Les rouages 

administratifs 118 

XII. — La Corse sous la domination génoise. 2. La vie éco- 
nomique et sociale 127 

XIII . — Bastia au xvii* siècle 139 

XIV. — Une tenlative de dénationalisation 146 

XV. — La question corse et la politique française 152 

XVI. — Théodore de Neuhoff, roi de Corse. . /. 165 

XVII. — La Corse pendant la guerre de la succession d'Au- 
triche 176 

XVIII. — Essais d'organisation nationale 186 

XIX. — Le généralat de Pascal Paoli 198 

XX. — Le règlement de la question corse 210 

XXI. — La'^ Corse en 1769 220 

XXII. — La Corse dans la monarchie française 231 

XXIII. — La Révolution et l'Empire 246 

XXIV. — La période contemporaine 259 

XXV. — Corse ancienne, Corse nouvelle 268 

Table des illustrations 279 



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